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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Ce mensonge général entraîne, pour une grande part, la désagrégation morale de la classe dirigeante, ce qui ne peut rester sans influence sur la société. Le 29 septembre 1868, Vassili Klioutchevski note dans son journal : « Nous avons grandi sous le joug de l’humiliation politique et morale… Nous avons courbé le dos et nous sommes résignés5. » Mikhaïl Pogodine évoque la principale conséquence de ce mensonge généralisé : « Le souverain, envoûté par des rapports brillants, n’a pas une notion juste de la situation réelle en Russie. » Nikolaï Boungué renchérit : « … Malgré tout son désir de connaître la vérité, l’empereur n’avait qu’une inexacte notion de la situation de fait dans l’État et, a fortiori, des courants dominants dans les cercles intellectuels et le peuple6. »

Nommé par Nicolas Ier chef d’état-major chargé des questions paysannes, le général Paul Kisselev, l’un des dignitaires les plus intelligents de son temps, appelé à devenir ministre, écrit en janvier 1828 : « Un État sans argent ni industrie… peut se mettre à ressembler à un colosse aux pieds d’argile7. » Il faut la guerre de Crimée pour que le retard économique de la Russie devienne évident. Paul Kisselev évoque l’héritage laissé par Alexandre Ier, au terme de vingt-cinq ans de règne. Sous Nicolas Ier, la situation se dégrade encore. Le déficit s’accroît imperturbablement. En 1849, il excède les vingt-huit millions de roubles et, en 1850, les trente-huit millions, sur un budget d’un peu plus de deux cents millions. Le Comité des Finances décide, cette année-là, de dissimuler le déficit au Conseil d’État lui-même, afin de « ne pas nuire au crédit de l’État ». Pendant la guerre d’Orient, l’augmentation du déficit prend des proportions jamais vues.

Une part considérable du budget (jusqu’à 42 %) est employée pour l’armée. La guerre montre que l’armée russe est dotée d’un armement incomparablement inférieur à celui de l’adversaire. La flotte se compose en grande partie de bateaux à voiles, impuissants face aux vapeurs anglais et français. La campagne de Crimée révèle un autre point faible de l’empire. Déjà, Custine notait que les distances étaient le fléau de la Russie. En réalité, le véritable fléau réside moins dans les distances que dans l’absence de routes. Sous le règne de Nicolas Ier, on construit neuf cent soixante-trois verstes de voies ferrées. À titre de comparaison, rappelons qu’à la même époque, les États-Unis en comptent huit mille cinq cents miles. La Russie possède cinq mille six cent vingt-cinq verstes de grandes routes, en excluant la Finlande, le tsarat de Pologne et le Caucase.

Le résultat est que le transport des vivres, de Perekop à Simferopol, prend plus d’un mois : les convois progressent à la vitesse de quatre verstes par vingt-quatre heures. Les renforts envoyés de Moscou en Crimée mettent parfois trois mois pour parvenir à destination, tandis que les renforts français et anglais arrivent au front par la mer, en trois semaines. Un chiffre terrible, celui des soldats morts de maladie, fourni par le ministre de la Guerre, Tchernychev, dans une note intitulée : Revue historique de l’administration de l’armée de terre de 1825 à 1850, donne une idée de l’état de cette armée qui dévore la part la plus importante du budget de Russie. Publié pour le vingt-cinquième anniversaire du règne de Nicolas Ier, ce document indique qu’en vingt-cinq ans, un million soixante-deux mille huit cent trente-neuf « grades inférieurs » sont morts de maladies. Dans le même temps, trente mille deux cent trente-trois hommes sont tombés dans les guerres contre la Perse et la Turquie, dans le Caucase, lors de l’écrasement de la révolte en Pologne ou de l’intervention en Hongrie. L’armée comptait alors deux millions six cent mille quatre cent sept soldats ; il en ressort que 40 % des « grades inférieurs » sont morts de maladies8. Aucune armée du monde n’a connu, sans doute, en un quart de siècle, un tel rapport entre le nombre de soldats tombés au combat et morts de maladies. La guerre de Crimée fait de cette statistique une évidence pour toute la société.

Sous le règne de Nicolas Ier, le développement économique de la Russie s’effectue avec une incroyable lenteur. Les chiffres font état d’une croissance, en valeur absolue ; ainsi la production du fer a-t-elle doublé. Mais les valeurs relatives révèlent l’insuffisance manifeste de cette croissance : dans le même temps, la production anglaise de fer a été multipliée par trente. Nikolaï Boungué explique au destinataire de sa note les raisons de ce retard : « Le gouvernement ne tolérait qu’à contrecœur l’initiative de la société dans les affaires de l’industrie et du commerce, lui préférant les entreprises d’État. À la fin du règne de l’empereur Nicolas Ier, on ne comptait que trente compagnies par actions9. »

Plus éloquent que toutes les données statistiques et les accusations portées contre Nicolas Ier et son action – un fait incontestable : la Russie a perdu la guerre. Elle n’est pas menacée d’occupation ni de voir son empire démembré : ses adversaires ne sont pas de taille et, au demeurant, cela n’entre pas dans leurs projets. La défaite, en d’autres termes la démonstration de la faiblesse de l’armée, unique attribut de l’immense puissance russe, représente un danger mortel pour le système.

« Mise en échec, l’autocratie perd sa légitimité10. » La remarquable formule de Vassili Klioutchevski – dont la justesse sera confirmée par les événements à venir dans l’histoire russe (et non russe) – explique le peu de bienveillance qui ressort généralement des appréciations du règne de Nicolas Ier, elle met en lumière les motivations profondes des réformes qui seront effectuées par Alexandre II.

Défait, le monarque absolu, modèle d’autocrate, perd sa légitimité. En 1831, Fiodor Tiouttchev, dans son poème À l’occasion de la prise de Varsovie, ignorait le doute : « Dieu remettra » à la Russie de Nicolas Ier, « le destin de l’Univers, Le tonnerre de la terre et la voix des cieux… ». Mais en 1855, le poète, nous l’avons dit, fait tomber l’empereur de son piédestal : « Tu ne fus pas un tsar, mais un histrion. » Le grand poète, conservateur et monarchiste, ne peut pardonner la défaite à l’empereur : « Il me semble qu’il n’y eut jamais rien de tel depuis qu’existe l’histoire : un empire, un monde entier s’effondre et meurt sous le poids de la bêtise de quelques imbéciles11. »

Nicolas Ier n’était certes pas un imbécile. Dans les paroles de Tiouttchev, résonne l’amertume de l’amour déçu. Monté sur le trône sous les coups de feu décembristes, l’empereur se fixait deux grands objectifs : la préservation du système politique en place, en étouffant au besoin toute manifestation d’autonomie de la société, et la préparation de la réforme paysanne, sans que la société y prît la moindre part. Ces deux tâches furent accomplies. Mais au cours de leur réalisation, on épuisa entièrement les ressources du système, de ce monde qui, selon Tiouttchev, s’était effondré.

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