Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Nicolas Ier part de l’hypothèse que les puissances maritimes – l’Angleterre et la France – s’efforceront de faire obstacle à ses projets. Mais Paskievitch assure qu’elles agiront lentement et n’auront pas le temps d’empêcher les troupes russes de prendre le Bosphore. La position des fidèles alliés – la Prusse et l’Autriche –, sauvés de la révolution par la Russie, est une pénible déception. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, ne veut pas se brouiller avec l’Angleterre ; en outre, il a peur de la France et déclare, au début de 1854, qu’il ne s’engagera pas dans une neutralité armée avec la Russie et l’Autriche. Plus dur encore est le coup porté par l’empereur d’Autriche François-Joseph. Envoyé à Vienne, le comte Orlov, ami personnel de Nicolas Ier, s’entend dire que le gouvernement autrichien ne soutiendra pas la Russie, si elle envoie ses troupes dans les provinces danubiennes.
Nicolas Ier est bouleversé par le refus de l’Autriche de le soutenir, au point de déclarer : « Je rendrai sa liberté à la Pologne, j’y renoncerai plutôt que d’oublier la trahison autrichienne. » Il ne pouvait imaginer preuve plus convaincante de son indignation. Les historiens russes font de la « trahison de l’Autriche » une des causes de la défaite russe dans la guerre d’Orient. Pourtant, dès 1850, aussitôt après l’écrasement de la révolte hongroise par Paskievitch, le Premier ministre autrichien, le prince Schwarzenberg, s’écriait : « Nous étonnerons le monde par notre ingratitude. » Les paroles de Schwarzenberg signifiaient que l’Autriche avait ses propres intérêts, qu’elle refusait d’être vassale de la Russie.
Les principautés danubiennes sont le lieu où se heurtent les intérêts des deux empires. L’Autriche craint que l’arrivée des troupes russes dans les Balkans ne sème l’agitation parmi les Slaves vivant dans les limites de l’empire des Habsbourg. Elle est en outre furieuse que l’embouchure du Danube, aux termes du traité d’Andrinople, appartienne à la Russie. Cela signifie, en effet, que le commerce de la mer Noire dépend désormais de la volonté du tsar russe.
L’Autriche a des raisons de s’inquiéter pour « ses » Slaves. À l’automne 1853, le feld-maréchal Paskievitch avertit l’empereur des difficultés de la guerre prochaine, mais aussi du fait que « l’Europe ne nous laissera pas mettre à profit nos conquêtes ». Il suggère donc de soulever les sujets chrétiens de Turquie contre le sultan. Le chef militaire rassure l’empereur par ce subtil raisonnement dialectique : « On ne saurait, me semble-t-il, confondre cette mesure avec les moyens révolutionnaires. Nous ne montons pas des sujets contre leur souverain ; mais si des chrétiens, sujets du sultan, veulent secouer le joug des musulmans en guerre avec nous, nous ne pouvons, sans injustice, refuser notre appui à nos coréligionnaires25. »
Le plan de Paskievitch présente d’autant plus d’intérêt que le feld-maréchal a quelques idées supplémentaires en réserve. Le 22 mars 1854, il écrit depuis Varsovie au commandant de l’armée du Danube, le prince Mikhaïl Gortchakov, pour lui proposer de commencer à monter les Turcs contre le sultan et ses conseillers, en les accusant de trahir l’islam par une trop grande proximité avec les « infidèles » : l’Angleterre et la France. Paskievitch se réfère à son expérience réussie pendant la guerre contre la Perse et fait cette recommandation : « Il ne faut pas hésiter à sacrifier dix, vingt, trente mille roubles26. » Le Prince Sérénissime prie instamment son correspondant de garder le plus grand secret sur ce plan.
L’idée de soulever les chrétiens contre le sultan est reprise par un historien, Mikhaïl Pogodine, éditeur de la revue conservatrice et anti-occidentaliste Le Moscovitain. Toutefois, à la différence de Paskievitch, Mikhaïl Pogodine propose de rechercher des alliés parmi les Slaves, vivant, non seulement en Turquie (Bulgarie, Serbie), mais aussi en Autriche (Bohême, Moravie). « Quatre-vingt millions et quelques », écrit-il dans ses Lettres politiques qui circulent en manuscrit et sont connues à la Cour, « représentent un nombre respectable ! Une petite alliance convenable ! ». Une « petite alliance » qu’il propose de baptiser « danubienne », « slave », « sud- et est-européenne », en lui donnant Constantinople pour capitale. Le projet a également pour particularité non négligeable d’inclure la Pologne.
Le 26 janvier 1853, les troupes russes pénètrent dans les principautés danubiennes. Dans un manifeste, le tsar informe ses fidèles sujets que la défense de l’orthodoxie a toujours été la mission de « nos ancêtres bénis ». La résistance inattendue des Turcs, l’indécision du commandant en chef, le feld-maréchal Paskievitch, alors âgé de quatre-vingts ans, qui a remplacé le prince Gortchakov, le parti pris ouvertement favorable à la Turquie de l’Angleterre et de la France, la concentration de troupes autrichiennes – l’armée d’Autriche est forte de quatre-vingt mille hommes – aux frontières de la Serbie, avec des intentions manifestement antirusses, contraignent Nicolas Ier à retirer ses troupes des principautés, au cours de l’été 1854. La campagne du Danube se solde par un échec complet.
La victoire remportée par l’escadre russe qui, placée sous le commandement de l’amiral Nakhimov, anéantit la flotte turque dans la baie de Sinope le 18 novembre 1853, est perçue par l’Angleterre et la France comme un coup dirigé contre elles. À l’ultimatum anglais, la Russie répond en rompant ses relations diplomatiques avec Paris et Londres. Le 9 février 1854, un manifeste du tsar est promulgué, dans lequel il est dit : « Ainsi, l’Angleterre et la France se dressent, aux côtés de l’ennemi de la chrétienté, contre la Russie qui lutte pour l’orthodoxie. » Le manifeste évoque le destin de Napoléon qui, défait en Russie, appelait les Russes à « se soulever pour leurs frères opprimés ».
La Russie commence la guerre dans un isolement absolu. Une note adressée à l’empereur par Mikhaïl Pogodine au début de 1854, tire le bilan de la politique russe : « Les gouvernements nous ont trahis, les peuples nous ont pris en haine… » L’historien moscovite constate un fait irréfutable. Contre la Russie, il n’y a pas seulement les gouvernements, mais aussi l’opinion publique dont l’influence est grande. Trente ans durant, les troupes russes ont réprimé les mouvements populaires en Pologne et en Hongrie, elles ont aidé les vieux régimes à se maintenir en Prusse et en Autriche. Il n’était pas même besoin d’envoyer une armée, écrit Mikhaïl Pogodine, la simple « crainte que la Russie était prête, là derrière, à faire pression de toute sa masse, suffisait à empêcher les républicains les plus acharnés d’adopter des mesures radicales et donnait au parti opposé le temps de reprendre son souffle, de se reposer, de se refaire une santé ».
Cela vaut en particulier pour les possessions italiennes de l’Autriche. Adam Czartoryski, qui prônait l’idée d’une fédération slave lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères d’Alexandre Ier, la prône encore dans les années 1840, où il est à la tête de l’émigration polonaise ; mais le prince perçoit désormais cette fédération slave comme une force antirusse. Aux projets russes de libérer les peuples slaves du joug turc, il oppose un plan d’autonomie slave sous l’autorité du sultan et le protectorat des puissances occidentales. Le leader de l’émigration polonaise salue les premiers signes de l’éveil du sentiment national ukrainien, ce qui ne l’empêche pas de considérer que la libération de l’Ukraine ne peut être que le résultat de son union avec la Pologne. La propagande des émigrés polonais trouve un écho favorable auprès des peuples slaves vivant sous le joug turc ou le gouvernement autrichien, ce qui contrecarre sérieusement les plans russes.