Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les puissances maritimes tentent de porter des coups à l’Empire russe depuis la mer : elles bombardent Odessa, Cronstadt, Petropavlovsk au Kamtchatka, les îles Aland. Londres et Paris ont conscience qu’un heurt avec l’armée russe ne peut se produire que sur la terre ferme. En septembre 1854, l’armée alliée (Français, Anglais, Turcs) débarque en Crimée, aux environs de la ville d’Eupatoria. A. Kersnovski, qui écrit son Histoire de l’armée russe dans les années 1930, donc avant le débarquement des Alliés en Normandie, évoque en ces termes les grandes manœuvres de 1854 : « Ce fut la plus importante opération de débarquement de l’histoire, remarquablement réalisée grâce aux possibilités de la marine à vapeur et à une impréparation quasi totale du côté russe27. »
Les alliés débarquent soixante-deux mille hommes et deux cent sept pièces d’artillerie. Le prince Menchikov, qui commande en Crimée, dispose de trente-cinq mille baïonnettes et de quatre-vingt-seize canons. Les troupes russes se retranchent sur les bords de la rivière Alma. La première bataille de la guerre de Crimée s’achève par la victoire des alliés. Le maréchal de Saint-Arnaud, qui commande les troupes françaises, constate : « Leur tactique a un demi-siècle de retard. » Plus important encore est le fait que l’infanterie russe est armée (dans son écrasante majorité) de fusils à pierre à canon lisse, tandis que les alliés ont des canons rayés. « L’impression produite en Russie par la bataille de l’Alma, fut énorme, sans équivalent, écrit l’historien de la Guerre de Crimée. Après l’Alma, on s’attendit au pire, on fut prêt à tout28. » L’Alma est la première rencontre avec l’armée française depuis la guerre contre Napoléon. Elle démontre la faiblesse militaire de la Russie. Et lorsqu’un émissaire du prince Menchikov, le capitaine de cavalerie Greig, paraît devant l’empereur pour lui rapporter la défaite, Nicolas Ier « versa des flots de larmes. Il saisit Greig par les épaules et se mit à le secouer assez brutalement, ne pouvant que répéter : “Mais comprends-tu ce que tu dis29 ?” »
Le prince Menchikov se replie avec son armée jusqu’à Bakhtchisaraï, laissant Sébastopol sans défense du côté terrestre. Le siège de la forteresse commence. Il durera onze mois. Le 15 février, Nicolas Ier relève Menchikov de ses fonctions et nomme le prince Mikhaïl Gortchakov commandant en chef de l’armée de Crimée. Ce sera la dernière instruction de l’empereur. Le 19 février, Nicolas Ier, qui n’a jamais été malade, meurt de la grippe. Il règne depuis si longtemps, si autocratiquement, sa mort est si brutale que la rumeur se répand aussitôt : l’empereur a été empoisonné. Les historiens, toutefois, n’établiront jamais la réalité d’un assassinat, ou d’un suicide. Le 18 février 1855, Alexandre Nikitenko note dans son journal intime : « Le souverain s’est éteint ! Cette nouvelle m’a surtout stupéfié par son caractère inattendu. J’avais toujours cru, et je n’étais pas le seul, que l’empereur Nicolas nous survivrait, à nous, à nos enfants, voire à nos petits-enfants. Et voici que cette guerre funeste l’a tué30. »
Tout permet de penser, en effet, que cette guerre malheureuse cause la mort de Nicolas Ier. Durant les presque trente années de son règne, son armée, dans laquelle il voit l’essence de la Russie, ignore la défaite. Une fois seulement, en février 1831, les insurgés polonais remportent une bataille. Mais Nicolas en rejette entièrement la responsabilité sur le feld-maréchal Dibitch. Et, soudain, les défaites se succèdent, les bâtiments ennemis sont dans le golfe de Finlande. Mourant, Nicolas Ier se repend devant son héritier : « Je te cède mon commandement, pas dans l’état, hélas, où je l’eusse souhaité, je te laisse bien des soucis et ennuis. »
CHAPITRE IV
Le tsar libérateur : l’ère des grandes réformes
Tu as vaincu, Galiléen.
La Cloche (Kolokol),
15 février 1858.
Sous Alexandre II… enfin est venue la réforme qui devait réconcilier la Russie avec elle-même aussi bien qu’avec l’Europe.
Anatole LEROY-BEAULIEU.
1 L’héritage
En haut l’éclat, en bas la pourriture.
Paul VALOUÏEV.
À l’annonce du décès de Nicolas Ier, la joie est unanime. Le 4 mars 1855, l’historien Constantin Kaveline, professeur à l’université de Saint-Pétersbourg, écrit à son collègue de Moscou, le professeur Timofeï Granovski : « Le demi-dieu kalmouk, passé tel un ouragan, un fléau, un rouleau compresseur, une râpe, par tout l’État russe, trente années durant, mutilant la pensée, causant la perte de milliers de caractères et d’esprits… cette créature de la culture en uniforme et de l’aspect le plus vil de la nature russe, a crevé… Si le présent n’était pas si terrible et si sombre, ni l’avenir si mystérieux et si énigmatique, il y aurait de quoi perdre la tête de joie, s’enivrer de bonheur1. » La lettre passe de main en main, relève un contemporain, suscitant l’adhésion de tous.
L’avenir, dit Kaveline, est mystérieux, énigmatique. Le nouvel empereur, il est vrai, inquiète. Nul n’ignore son attachement au servage, sa passion héréditaire pour les défilés militaires. Pourtant, Alexis Khomiakov tente de persuader ses amis slavophiles que le tsar sera un réformateur. Son optimisme se fonde sur l’expérience historique. En Russie, explique-t-il, plaisantant à moitié, bons et mauvais gouvernants se succèdent : Pierre III – mauvais, Catherine II – bonne, Paul Ier – mauvais, Alexandre Ier – bon, Nicolas Ier – mauvais, le nouveau sera donc bon. Le noyau rationnel de la théorie de Khomiakov se trouve dans cette vérité bien connue : chaque nouveau tsar commence son règne, en corrigeant la situation reçue en héritage. Tout changement sur le trône s’effectue dans des conditions de crise, engendrées par la politique précédente. Confirmant cette tendance, Nikolaï Boungué, éminent homme d’État qui prendra une part active aux « grandes réformes », écrira à propos d’Alexandre III : « L’empereur Alexandre III monta sur le trône en un temps de troubles2. » En d’autres termes, même Alexandre II qui, pour reprendre l’expression d’Anatole Leroy-Beaulieu, ne se contenta pas d’un « replâtrage de façade3 », laissera en héritage un « temps de troubles ».
Autrement plus lourd est l’héritage laissé par Nicolas Ier.
En 1854, Alexis Khomiakov, dans un poème intitulé La Russie, brosse un tableau effroyable du pays :
Assombrie dans ses jugements d’une noire injustice,
Marquée du sceau de l’esclavage,
Et de la flatterie impie, du mensonge délétère,
De l’inerte et infâme paresse,
De mille vilenies, emplie
Le poète, qui est aussi l’un des grands idéologues du mouvement slavophile, affirme que Dieu aime la Russie : « Ô, indigne d’être élue, Tu l’es, pourtant ! » Il n’empêche que le visage présenté par l’Élue n’a rien de séduisant.
S’adressant à Nicolas Ier, Mikhaïl Pogodine cite Khomiakov, lorsqu’il dit : « Chasse le “mensonge délétère” loin de ton trône et appelle la vérité dure, nue. » Dans une lettre à Alexandre II, Constantin Aksakov constate : « Tous se mentent les uns aux autres, tous le voient et continuent de mentir, et l’on se demande jusqu’où ils iront. » Gouverneur de Courlande, puis ministre, Paul Valouïev, l’un des plus grands acteurs du temps des réformes, note, après la mort de Nicolas Ier, que le trait distinctif de l’organisation d’État en vigueur « consiste en un défaut de vérité à tous les niveaux… L’essence de l’action administrative prend chez nous une multitude de formes et assure un mensonge officiel général ». Et de résumer son point de vue par cette formule que nous avons déjà citée : « En haut l’éclat, en bas la pourriture4. »