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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Conduite par le feld-maréchal Paskievitch l’armée russe entre en Hongrie en juin 1849 et, en neuf mois, écrase la révolte, au prix d’un nombre relativement peu élevé de victimes : sept cent huit tués, deux mille quatre cent quarante-sept blessés, plus deux cent soixante-dix-huit autres qui ne survivront pas à leurs blessures. L’intervention de Nicolas Ier sauve l’empire austro-hongrois, dont le jeune François-Joseph ceint la couronne. Soixante-cinq ans plus tard, il occupera toujours le trône et commencera la Première Guerre mondiale, conséquence lointaine, peut-on supposer, de l’écrasement de la révolte hongroise par l’armée russe.

Au nombre des occasions manquées dont regorge le passé, se trouve la proposition transmise de Paris à Pétersbourg par l’agent russe Iakov Tolstoï. En octobre 1848, ce dernier informe, par une dépêche secrète, qu’un Anglais, Forbes Campbell, directeur de la Banque coloniale de Londres et ancienne relation de Louis Bonaparte, s’est adressé à lui, lors d’un séjour à Paris, pour suggérer l’idée de remettre au prince Louis, candidat au poste de président de la France, un million de francs. À ce prix, affirme Mister Campbell, « la Russie achètera le chef de la République ». Iakov Tolstoï met son interlocuteur à l’épreuve : « S’engagera-t-il [le futur président] à user de toute son autorité pour débarrasser la France des émigrés polonais et russes ? » L’intermédiaire anglais assure que le futur président donnera des garanties formelles sur ce point. Et de calculer, en bon banquier, que répartie sur quatre ans (durée du mandat présidentiel), l’affaire coûtera à la Russie la modique somme de deux cent cinquante mille francs, chaque année. Nicolas Ier prend peur et refuse d’entendre parler du projet. Par la suite, Mikhaïl Pokrovski notera qu’au cours du franc, la Russie n’aurait eu à verser que deux cent cinquante mille roubles-argent. L’historien marxiste clôt ainsi son récit de « l’occasion manquée » : « Incontestablement, Nicolas laissa passer une magnifique chance d’imposer son président à la République de Février. Et cela s’explique manifestement par des principes trop rigoureux. Qui l’eût cru ? » Bien que n’attachant aucun crédit au rôle de la chance ni du hasard, Mikhaïl Pokrovski n’en émet pas moins l’hypothèse que Nicolas eût pu, de cette façon, « s’affranchir de la guerre de Crimée21 ».

Pas un contemporain, pas un historien ne saurait mettre en doute l’attachement de Nicolas Ier aux principes, à une loyauté sans faille. En revanche, on peut émettre quelques réserves sur les chances réelles qu’il aurait eues de « s’affranchir » de la guerre de Crimée.

La guerre, qui commence en 1854, est dite d’« Orient ». La campagne de Crimée n’en est qu’un épisode. La dénomination en précise la cible : c’est l’héritage de l’« homme malade » – l’Empire ottoman. L’historien soviétique Evgueni Tarlé, auteur d’une Guerre de Crimée en deux volumes écrite durant les années du conflit contre Hitler et dénonçant l’orientation antirusse de la politique anglaise, est obligé de le reconnaître : « Que Nicolas Ier fût l’initiateur des déclarations et des actions diplomatiques ayant conduit au déclenchement d’une guerre contre la Turquie, ne peut, évidemment, faire le moindre doute. Le tsarisme ouvrit les hostilités. Ce fut lui aussi qui perdit cette guerre… »

Evgueni Tarlé, qui élabore l’histoire soviétique officielle du conflit de 1854-1855, tente de démontrer que deux guerres se déroulent en même temps : celle de la Russie tsariste contre la Turquie, et celle de l’Europe unie contre la Russie. Il reconnaît que la Russie tsariste engage contre la Turquie une « guerre pillarde », mais aussi que la Turquie « contribua à ce déclenchement, par son attitude agressive, revancharde – désireuse qu’elle était de retrouver ses terres perdues : le littoral septentrional de la mer Noire, le Kouban, la Crimée ». En conséquence, selon l’historien soviétique, « la guerre fut pillarde de part et d’autre22 ». La deuxième guerre, elle, est agressive du côté des puissances occidentales, et héroïquement défensive de la part du peuple russe.

Le premier pas vers la guerre d’Orient est le voyage effectué par Nicolas Ier en Angleterre, en 1844. Le 9 janvier 1853, lors d’une soirée chez la grande-duchesse Elena, sœur de l’empereur, ce dernier franchit un second pas, en proposant à sir Hamilton Seymour, ambassadeur anglais, d’informer Londres de son désir d’entamer des pourparlers concernant l’avenir de l’Empire ottoman. Le gouvernement britannique refuse de s’engager sur ce terrain. L’empereur envoie alors à Constantinople le prince Menchikov, porteur d’une missive personnelle à l’adresse du sultan. Au nombre des exigences russes, on trouve : la remise à l’Église orthodoxe des clés du temple de Bethléem, à Jérusalem (Louis-Napoléon a obtenu qu’elles soient confiées aux catholiques), mais surtout, la confirmation du droit des sujets orthodoxes du sultan à en appeler au souverain russe, au cas où ils auraient à se plaindre des autorités turques. Quelque neuf millions d’orthodoxes établis dans les limites de l’Empire ottoman, se verraient ainsi dotés d’un second souverain auquel ils pourraient se plaindre du premier.

Le sultan donne facilement satisfaction à la première requête ; pour la seconde, il propose de poursuivre les pourparlers à Pétersbourg. Le prince Menchikov pose un ultimatum : réponse sous huitaine (par la suite, il ajoutera encore cinq jours). N’ayant pas de réponse dans le délai fixé, il rompt les relations diplomatiques et rentre à Pétersbourg. Le 14 juin 1853, Nicolas Ier signe un manifeste dans lequel il déclare : « Ayant épuisé tous les moyens de persuasion et, avec eux, toutes les mesures pour une satisfaction pacifique de nos justes revendications, nous avons jugé nécessaire d’envoyer nos armées dans les principautés danubiennes, afin de montrer à la Porte jusqu’où peut la mener son obstination. »

L’ambassadeur anglais Seymour note que Nicolas Ier a une foi absolue en trois choses : la force de son armée, l’aide des Autrichiens et des Prussiens, la justesse de sa cause. Cette « triade » est à l’origine de la guerre d’Orient. La foi dans la force militaire et la justesse de la cause défendue sont étroitement liées. Ivan Aksakov dira plus tard : « Comment pourrions-nous avoir tort, quand l’Europe elle-même nous contemple avec un mélange de peur et de ce qu’en anglais on appelle awe23. » La force permet de se convaincre qu’on est sur une juste voie, et cette certitude dispose d’une force suffisante pour s’affirmer. C’est du moins ainsi que Nicolas Ier voit la situation. L’écrasement de la révolte hongroise et le sauvetage de l’Autriche ont définitivement persuadé l’empereur russe de sa puissance et de la justesse de ses actes, d’autant plus évidentes que l’Europe semble désespérément faible.

Convié à des manœuvres à Berlin au début de 1851, le feld-maréchal Paskievitch décrit au tsar l’état de l’Europe, avec tristesse et regret : la politique malhabile de Palmerston conduit l’Angleterre à la catastrophe, en France la guerre civile est inévitable, la Suisse est le royaume du libéralisme, l’Italie est sous la coupe des démagogues, l’Allemagne est encore loin d’être paisible. On se demande, déplore le Prince Sérénissime de Varsovie, ce qu’il reste de la fameuse Europe éclairée24.

Une assurance sans borne dicte à Nicolas Ier la solution définitive de la question d’Orient : l’occupation des principautés du Danube, un débarquement de troupes russes sur les rives du Bosphore, la prise de Tsargrad. L’empereur, alors, a fréquemment recours à ce nom de Tsargrad, si populaire au temps de Catherine II, pour désigner la capitale de l’Empire ottoman « malade ».

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