Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
En 1853, le capitaine Nevelskoï prend la tête d’une nouvelle expédition, sur l’ordre personnel de l’empereur. Il s’acquitte de sa mission, rattachant à l’Empire russe l’île Sakhaline. La Russie entre en contact avec le Japon, contraint, à la même époque, par les États-Unis, l’Angleterre et la Hollande, d’ouvrir ses portes au commerce. La Russie se joint à leur pression et obtient elle aussi un port pour son négoce.
Le spécialiste de la politique russe dans le Pacifique durant la première moitié du XIXe siècle, pose une question qui, à la fin du XXe siècle, semble paradoxale : qui, au bout du compte, a le plus gagné à la guerre de l’Opium, des Anglais qui l’ont menée et ont obtenu Hong Kong jusqu’en 1997, ou des Russes qui ont inclus définitivement dans leur territoire des centaines de milliers de kilomètres carrés sur les rives de l’Amour, plus de deux mille cinq cents kilomètres du littoral pacifique et quatre mille kilomètres de voies navigables18 ? On pourrait ajouter que tout ce territoire a été acquis sans coup férir.
Le traité d’Unkiar-Skelessi garantissait à la Russie le rôle de protecteur de l’Empire ottoman. Émigré et adversaire de la Russie, Adam Czartoryski écrit, exagérant quelque peu : « La Turquie est aujourd’hui devenue une province russe – que demander de plus19 ? » La question d’Orient n’en est pas réglée pour autant. Elle se pose à nouveau de façon aiguë en 1839, quand le sultan Mahmud déclare la guerre à son vieil ennemi, le pacha d’Égypte Mehmet Ali. La Russie se prépare à intervenir à Constantinople, mais toutes les puissances européennes prennent des mesures pour l’en empêcher.
Dans le concert européen, chacun joue sa partition. L’Angleterre ne veut pas que s’effondre l’Empire ottoman et soutient le sultan ; la France, elle, appuie le pacha d’Égypte. L’Autriche redoute qu’un conflit ne fasse vaciller l’empire des Habsbourg sur ses bases. Nicolas Ier, quant à lui, en vient à la conclusion que les intérêts de la Russie et de l’Angleterre concordent, en l’occurrence, et qu’un rapprochement avec Londres ruinerait l’alliance antirusse conclue entre l’Angleterre et la France. La Russie et l’Angleterre acceptent la proposition de Metternich, soutenue par la Prusse, de substituer au protectorat russe exclusif sur la Turquie une garantie collective européenne. L’accord donné par Nicolas Ier s’explique par son désir de préserver l’Empire ottoman et de repousser les prétentions de la France où des voix s’élèvent, appelant à la revanche pour 1815. En outre, la France demeure, pour l’empereur russe, un foyer de sédition révolutionnaire.
Le baron Brunnov, ambassadeur à Londres, explique la position de Nicolas Ier à Palmerston : l’empereur ne tient pas la France pour un État normal sur lequel on puisse s’appuyer. Avec l’Angleterre, en revanche, on peut mener des pourparlers, car c’est une puissance fondée sur le droit, qui remplira toujours ses obligations. « Mes propres paroles », note Nicolas Ier, en marge du rapport de Brunnov20. En novembre 1850, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du règne de Nicolas, Nesselrode présente à l’empereur une liste de victoires remportées sur le plan diplomatique. Le renoncement de la Russie au traité d’Unkiar-Skelessi et la signature, en 1840, de la convention de Londres sur la garantie des Détroits, sont qualifiés par le ministre des Affaires étrangères de succès magnifiques, car ils ont permis de briser l’« entente anglo-française, hostile à nos intérêts politiques ».
Quatre ans ne se seront pas écoulés, que l’« entente anglo-française » sera restaurée, transformée en union militaire contre la Russie. En sacrifiant le traité qui donne à la Russie des privilèges particuliers en Turquie, Nicolas Ier sait ce qu’il veut : instaurer des rapports d’union avec l’Angleterre. Avec la résolution qui le caractérise, l’empereur se rend à Londres pour tenter de s’entendre avec les Anglais. Le voyage est organisé dans le plus grand secret et Nicolas Ier, imitant en cela Pierre le Grand, part, en juin 1844, sous le pseudonyme de « comte Orlov ». Le tsar séjourne une semaine en Angleterre, s’entretenant avec la reine Victoria, les leaders tories alors au gouvernement – Robert Peel et Lord Aberdeen –, et ceux de l’opposition, Palmerston et Melbourne. La « question d’Orient » est au centre des conversations. Nicolas réitère sa promesse : il ne veut pas un pouce de terre turque, mais il ne tolérera pas que quiconque en ait un seul pouce. Il le répète : la Turquie est un être mortellement malade, il fera tout pour la maintenir en vie, mais il faut aussi compter avec son décès.
Nicolas Ier et ses conseillers prennent leurs entretiens de Londres pour des engagements politiques, tandis que les Anglais n’y perçoivent qu’un échange de vues sur des questions concernant les deux parties. Ce malentendu sera l’une des causes du conflit armé à venir.
Entre le voyage de Nicolas Ier en Angleterre et le début de la guerre de Crimée, dix ans s’écoulent. À mi-chemin, des événements surviennent, qui attisent le feu couvant de la politique européenne. Rappelons les propos de Fiodor Tiouttchev à Nicolas Ier, après la révolution de février 1848, à Paris : « Il y a beau temps qu’il n’existe plus, en Europe, que deux forces agissantes : la révolution et la Russie. Ces deux forces sont désormais opposées et il se peut que, demain, elles engagent la lutte. » Le renversement de Louis-Philippe est accueilli avec satisfaction par Nicolas Ier qui l’a toujours tenu pour un usurpateur. En même temps, l’empereur s’alarme : la France révolutionnaire peut devenir un point d’appui de la révolution en Italie et en Allemagne. Les pressentiments les plus noirs ne tardent pas à se réaliser : le roi de Prusse accepte les exigences des révolutionnaires et Metternich perd le pouvoir en Autriche. En mars 1848, l’Europe centrale est aux mains des révolutionnaires. Le 14 mars, Nicolas Ier, relevant le défi, promulgue un manifeste : « À l’exemple sacré de nos pères orthodoxes et en appelant au soutien du Dieu tout-puissant, nous sommes prêts à rencontrer nos ennemis, où qu’ils paraissent… Dieu est avec nous ! Oyez, païens, et courbez la tête, car Dieu est avec nous ! » Le caractère archaïque de la langue employée est destiné à renforcer la solennité de la déclaration, son importance.
Les armées étrangères ne viennent pas jusqu’aux frontières de l’Empire de Russie, qui n’en est pas moins menacé – Nicolas en est convaincu – par « l’esprit révolutionnaire ». C’est à lui que l’empereur déclare la guerre.
Nicolas Ier n’a pas l’intention d’envoyer ses troupes à Paris. « Pas une goutte de sang russe ne sera versée pour ces misérables Français », dit-il. Il n’est pas décidé, non plus, à prêter main-forte à l’Autriche dans ses possessions italiennes, en y expédiant des soldats : son soutien est strictement financier et diplomatique. L’empereur s’inquiète de l’Europe centrale, de la Prusse et de l’Autriche qui barrent à la révolution le chemin de la Russie. Il a quelques raisons de se faire du souci : la propagande révolutionnaire, également antirusse, commence à semer le trouble parmi les populations des provinces baltes, de Biélorussie et d’Ukraine, mais, plus encore, parmi les Polonais.
Le manifeste rendu public, des troupes sont envoyées dans les provinces occidentales, prêtes à écraser toute agitation au sein de la Russie et – en cas de nécessité – à intervenir au-delà de ses limites. En mai 1849, l’empire austro-hongrois demande officiellement à Nicolas Ier de l’aider à mater la révolte qui a éclaté en Hongrie. L’empereur de Russie n’attendait que cette invite. Le soulèvement hongrois l’indispose d’autant plus que les insurgés sont commandés par des Polonais, acteurs de la révolte polonaise de 1830-1831.