Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le rattachement de la Géorgie permet à la Russie d’avoir un pied solide dans le Caucase, dont les peuples montagnards empêchent la conquête définitive. Une multitude de tribus, parlant différentes langues, avec des coutumes diverses, est réunie par l’islam qui, à compter du XVIIIe siècle, devient sa religion. Les tribus se trouvent sous la dépendance formelle de la Perse ou de la Turquie. Ces peuples, semi-indépendants et souvent hostiles entre eux, se moquent bien, au fond, d’être placés sous l’autorité de tel ou tel suzerain, du sultan ou de l’empereur russe, tant que ce dernier, du moins, ne se mêle pas trop de leurs affaires.
Les fondements de la politique caucasienne de la Russie sont formulés en 1816, par le comte Nesselrode : « Les rapports de la Russie avec les États et les peuples d’Asie se trouvant, dans cette partie du monde, près de nos frontières, sont à ce point particuliers qu’on s’expose aux pires inconvénients si l’on applique les principes qui fondent les relations politiques en Europe. Ici, tout est basé sur la réciprocité et la bonne foi ; chez les peuples asiates, au contraire, seule la crainte peut vous garantir, et il n’est pas pour eux de traité sacré12. » Dans une lettre au comte Lieven, ambassadeur à Londres, le chef de la diplomatie russe souligne que l’Angleterre est « la plus à même » de comprendre l’axiome de la politique russe, car elle l’applique également dans ses relations avec les peuples de l’Inde13.
La politique russe dans le Caucase bénéficie, en 1816, d’un remarquable exécutant. « Le Caucase était en effervescence, écrit à propos de ce temps un historien de l’armée russe. Les troubles, dans les tribus de montagnards, étaient littéralement incessants… La Kakhétie, la Khevsourie et, plus encore, le “guêpier” du Caucase – la Tchétchénie – s’agitaient14. » Toutes les troupes stationnées dans le Caucase sont réunies dans un corps spécifique, dit « caucasien », placé sous le commandement du glorieux héros des guerres contre Napoléon, le général Iermolov. « Les montagnards ont accoutumé de ne considérer que la force » – tel est son principe. La tactique d’Iermolov consiste à défaire les « bandes pillardes », ainsi qu’on nomme officiellement les « montagnards non pacifiques », et à construire des forteresses permettant de préserver les territoires conquis. En 1818, on bâtit ainsi la forteresse de Groznaïa, qui deviendra par la suite la ville de Grozny et acquerra une renommée mondiale en 1995, lorsqu’elle sera détruite par l’aviation et l’artillerie russes.
En 1825, la Tchétchénie se soulève, profitant de ce que les troupes russes se préparent à entrer en guerre contre la Perse. Nicolas Ier promeut le vainqueur des Perses, Paskievitch au grade de général feld-maréchal et lui écrit : « À présent que vous avez achevé une œuvre glorieuse, une autre vous attend, à mes yeux tout aussi glorieuse, et beaucoup plus importante si l’on raisonne en termes d’avantages immédiats. Il vous faut pacifier à jamais les peuples montagnards, ou exterminer les indociles15. » Les Tchétchènes sont des voisins difficiles, parce que turbulents. Ils font souvent des incursions dans les colonies russes et les stanitsas cosaques. Le général Iermolov les perçoit comme « une véritable horde de bandits » et affirme qu’« il n’est pas, sous le soleil, peuple plus vil, perfide et criminel que celui-là ».
Dans les années 1820, un mouvement religieux se propage, d’abord dans l’est, puis dans l’ouest du Caucase : le mouridisme, l’une des formes du mysticisme musulman (mourid est l’équivalent de « novice », « disciple »), vient au Caucase depuis Boukhara. Il se fonde sur le renoncement ascétique de l’individu à sa volonté personnelle, au nom de sa proximité avec Dieu. Peu après son apparition dans le Caucase, le mouridisme devient l’idéologie de la résistance aux troupes russes. Des prédicateurs arrivent du Daghestan en Tchétchénie, appelant à la guerre sainte contre les infidèles. Il est du devoir de chaque musulman de les combattre. Originaire du Nord-Daghestan, Kazy-Mulla devient le premier chef de la résistance antirusse à acquérir une vaste renommée parmi les différents peuples du Caucase.
En 1830, Paskievitch écrit à Nicolas Ier : « L’orientation de notre politique et de nos relations avec eux [les montagnards] était erronée. La cruauté décuplait en particulier leur haine et les poussait à la vengeance ; le manque de fermeté, l’indécision sur un plan général révélaient notre faiblesse, ou notre insuffisante force. » Mais Paskievitch ne propose pas d’autre politique et la guerre des peuples montagnards contre les Russes entre dans une nouvelle phase. En 1834, la guerre sainte est conduite par un mouride de Kazy-Mulla, originaire du même aoul (village) de Gimry que le vieux chef. Grièvement blessé en 1832, durant le combat où Kazy-Mulla est lui-même tué, il est remplacé par Chamil. Jouissant d’une grande autorité, l’imam Chamil fait montre de talents de chef de guerre et d’administrateur, et réussit à créer un État montagnard qui, pendant plus de vingt ans, résistera aux armées russes.
L’imam Chamil bâtit un État théocratique que Mikhaïl Pokrovski compare à celui de Médine, fondé par des Arabes du Hedjaz, sous la conduite de Mahomet. Pour l’historien marxiste, il n’est pas indifférent que « le pouvoir de Chamil (comme, jadis, celui de Mahomet) fût purement démocratique, fondé sur sa reconnaissance et son élection par son peuple », que Chamil eût réuni les tribus sur la base d’une loi unique pour toutes, commune à tous les musulmans, la sharia, qu’il eût mis au point un système militaro-financier et administratif ; en d’autres termes, qu’il eût jeté les fondements de l’État moderne.
En 1840, tout le Caucase oriental se soulève. Hadji-Mourat, régent des Avars, qui inspirera Léon Tolstoï, rallie Chamil. Au début de 1844, les troupes russes comptent cent cinquante mille hommes dans le Caucase, dont cinquante mille prennent directement part aux combats contre les montagnards. Le nombre total des révoltés excède légèrement le million.
Il faudra attendre 1859, donc après la mort de l’empereur Nicolas Ier, pour que Chamil soit fait prisonnier et le Caucase officiellement soumis.
Le Caucase, qui détourne une partie considérable de l’armée et contraint le trésor à supporter de lourdes dépenses, ne touche pas aux intérêts vitaux de l’Empire. Un historien militaire parvient à cette conclusion paradoxale : « Les cinquante années de guerre du Caucase – une école semblable à la Guerre du Nord de Pierre et aux campagnes de Souvorov – furent un bienfait pour l’armée russe. Grâce à ce conflit, elle sut préserver ses immortelles traditions souvoroviennes et ranimer d’une flamme ardente le flambeau qui avait commencé de s’éteindre16. » L’historien pourrait ajouter que la guerre contre les montagnards permit aux officiers et aux généraux – dans le contexte de la paix en Europe – d’obtenir de l’avancement et des décorations. En poursuivant le raisonnement sur les « bienfaits de la guerre », il convient d’évoquer son utilité pour la littérature russe. Alexandre Pouchkine, Mikhaïl Lermontov, Léon Tolstoï, sans parler d’une multitude de poètes et de prosateurs moins éminents, furent témoins (ou acteurs) de la guerre du Caucase et la relatèrent dans leurs œuvres.