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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Signée par Nicolas Ier en février 1832, la Charte organique maintient les droits civiques et l’autonomie locale garantis par la Constitution de 1815 ; mais l’armée polonaise, que commandait Constantin, est supprimée. Et surtout, le tsarat de Pologne devient « partie intégrante » de l’Empire de Russie.

Fiodor Tiouttchev salue la prise de Varsovie par un poème dans lequel il compare le meurtre de « l’aigle de la même tribu » au sacrifice consenti aux dieux par Agamemnon, lorsqu’il tue sa propre fille. Le roi d’Argos sacrifie sa fille, pour obtenir des vents favorables. Le prix de la chute de Varsovie, explique le poète, est « l’intégrité et la paix de la Russie », « l’intégrité de la puissance6 ».

La détérioration des relations avec l’Angleterre, après le traité d’Andrinople, et avec la France après la révolution de Juillet, pousse Nicolas Ier à revenir vers ses alliés traditionnels. En septembre 1833, à Münchengratz (en Autriche), la Russie, l’Autriche et la Prusse se garantissent mutuellement leurs possessions de Pologne et parviennent à un accord concernant la « question d’Orient ». La Russie et l’Autriche s’engagent à soutenir la dynastie régnante en Turquie, elles affirment qu’elles ne toléreront aucun changement menaçant l’indépendance du sultan au pouvoir.

Le protocole d’accord de Münchengratz a une importance particulière pour la Russie qui obtient (le 26 juin 1833) la signature du traité d’Unkiar-Skelessi avec la Turquie. Il s’agit peut-être de la plus grande victoire diplomatique de l’histoire russe, d’autant qu’elle a été remportée sans combattre.

À la fin de 1832, les troupes de l’ancien représentant du sultan en Égypte, Mehmet Ali, s’emparent de la Syrie et, commandées par son fils, Ibrahim, entrent en Asie Mineure. Ayant défait l’armée russe, elles marchent sur Constantinople. Le sultan Mahmud demande l’aide de l’Angleterre et de la France, mais essuie un refus. L’Angleterre est trop occupée par les affaires d’Europe occidentale. Quant à la France, elle sympathise avec l’Égypte : Mehmet Ali fait figure de « disciple de Napoléon ». Sans défense face à une armée égyptienne entraînée et équipée à l’européenne, le sultan se tourne alors vers Nicolas Ier qui lui accorde son soutien. Nesselrode expose clairement les raisons de cet accord : si Mehmet Ali prend Constantinople, la Russie sera confrontée à un voisin fort et vainqueur, et non plus faible et vaincu. En outre, explique le chancelier, la victoire de Mehmet Ali signerait la chute de l’Empire ottoman… Or, cela pourrait remettre en question les avantages évidents conférés à la Russie par le traité d’Andrinople7.

En février 1833, les navires de guerre russes, commandés par l’amiral Lazarev, jettent l’ancre dans le Bosphore, face au palais du sultan. Six semaines plus tard, cinq mille soldats russes établissent leur camp dans la vallée d’Unkiar-Skelessi. Ils reçoivent bientôt des renforts, ainsi que l’ordre de demeurer sur place jusqu’à la signature d’un accord entre le sultan et Mehmet Ali et le départ des troupes d’Ibrahim au-delà du Taurus. En mai 1833, un émissaire spécial de l’empereur, son favori, le comte Alexis Orlov, arrive à Constantinople. Il révèle des talents diplomatiques hors du commun. Le comte expose sa méthode : « Je m’en tins, avec les Turcs, au système consistant à les caresser d’une main et, de l’autre, à montrer le poing, et cela me mena à un heureux succès8. »

Le texte de l’accord est préparé à Pétersbourg et approuvé par l’empereur. « Jamais pourparlers ne furent menés à Constantinople dans un plus grand secret, ni n’aboutirent plus rapidement », note le diplomate russe Brunnov. Le traité est signé le 26 juin 1833 : la Russie et la Turquie concluent une alliance défensive qui donne aux Russes la possibilité de se porter au secours de l’Empire ottoman, si ce dernier se trouve menacé. Dans un article secret – que tout un chacun connaît très vite –, le sultan s’engage à fermer les Détroits en cas d’agression militaire contre la Russie. Nicolas insiste particulièrement sur cet article, « qui garantit la sécurité des gouvernements méridionaux de l’Empire russe sur la mer Noire ».

À Londres, le Times qualifie l’accord d’« impudent ». L’Angleterre et la France adressent à la Porte une note de protestation, mais Constantinople s’abrite derrière le caractère pacifique du traité. Lord Palmerston s’indigne de ce que l’ambassadeur russe joue quasiment le rôle de Premier ministre du sultan. Quelques années après la signature du traité d’Unkiar-Skelessi, François Guizot écrit que « le gouvernement de Pétersbourg, ayant de fait changé sa position dominante à Constantinople en droit écrit, a formellement réduit la Turquie au rôle de client des Russes. Quant à la mer Noire, elle en a fait un lac russe dont ce client défend l’accès contre tous les ennemis potentiels de la Russie9 ».

Le traité avec la Turquie modifie à nouveau la répartition des forces en Europe : les puissances maritimes – la France et l’Angleterre – adoptent une attitude hostile à l’égard de la Russie. L’Autriche et la Prusse soutiennent Nicolas Ier. Le succès diplomatique remporté à Unkiar-Skelessi place la Russie dans une situation exceptionnelle : toutes ses frontières sont désormais protégées. Ses seuls ennemis potentiels en Europe – l’Angleterre et la France – ne peuvent la menacer par voie terrestre (pour attaquer la Russie, il leur faudrait passer par les terres germaniques) et cessent d’être un danger du côté de la mer, l’Empire ottoman fermant les Détroits. La Russie, en outre, n’a plus d’ennemi en Asie : la Perse et la Turquie sont devenues inoffensives.

La puissance russe s’appuie sur la plus forte armée du monde. En 1830, l’armée de la Grande-Bretagne compte cent quarante mille hommes, celle de la France deux cent cinquante-neuf mille, celle de l’Empire autrichien deux cent soixante-treize mille, celle de la Prusse cent trente mille. L’armée russe, elle, se compose de huit cent vingt-six mille soldats et officiers10. En août 1837, Nicolas Ier assiste aux grandes manœuvres de la cavalerie. Le magnifique spectacle émeut tant l’empereur que, les larmes aux yeux (en présence du comte Orlov et de l’ambassadeur d’Autriche Fikelmon), il rend grâce à Dieu : « Merci à Toi, Seigneur, de m’avoir fait aussi puissant, et je Te prie de me donner la force de ne jamais mésuser de cette puissance11. »

De 1832 à 1848, la Russie vit dans un monde sans ennemis à ses frontières, si l’on excepte le Caucase. La progression russe en direction du Caucase commence, nous l’avons dit, au XVIe siècle. Pierre Ier a déployé d’importants efforts pour accéder à la Caspienne et à la mer Noire. Lomonossov a décrit les frontières de la Russie, en représentant l’impératrice Élisabeth Petrovna qui, « assise, étend ses jambes / Jusqu’à la steppe où / Une vaste muraille nous sépare des Chinois. / Son regard joyeux se tourne / Et fait le compte de sa fortune, / Tandis qu’elle s’accoude au Caucase ».

Être « accoudé au Caucase « n’a rien de très confortable. L’empire étend ses possessions, progressant toujours, parfois plus vite, parfois moins, selon le résultat des guerres menées contre la Perse et la Turquie. Le 22 décembre 1800, Paul Ier signait le manifeste rattachant la Géorgie à la Russie ; le document était entériné par Alexandre Ier, le 12 septembre 1801. À strictement parler, il s’agissait des tsarats de Kartli et de Kakhétie, donc d’une partie de la monarchie abkhazo-géorgienne qui s’était effondrée au XVe siècle. En 1803, la Mingrélie était assujettie à la Russie, puis, en 1804, venait le tour de l’Imérétie et de la Gouria. La Géorgie tout entière devient donc partie intégrante de l’empire. Rappelons que les Géorgiens avaient demandé du secours à la Russie qui, partageant la même foi, pouvait offrir la paix à ce peuple chrétien, cerné par des États musulmans hostiles. Les tsarats géorgiens envisageaient le rattachement à la Russie sous la forme d’un protectorat ; ils reconnaissaient le tsar pour suzerain, mais conservaient leur administration locale. Pétersbourg, cependant, se figurait la chose autrement : on implanta en Géorgie l’administration russe.

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