Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Aussitôt qu’il eut refermé la porte, les voiles tombèrent, et le Père, frottant l’une contre l’autre tout doucement ses mains sèches comme des osselets, reprit avec empressement:
– Mes enfants, notre séance tire à sa fin, je n’aime pas veiller tard et je tiens à mon premier sommeil. Coulons à fond l’affaire de la comtesse. À vue de pays c’est une mine d’or que cette Normande, payant 22 876, d’une part, et 14 000 francs de l’autre en contributions foncières. Cela donne un revenu colossal! Mais ce sont des terres, d’abord, en second lieu c’est une Normande, troisièmement, elle est paysanne. Cela doit tenir ferme!
– Vous avez oublié les valeurs… commença la comtesse.
– Non pas, non pas! 1 850 francs de commission chez le banquier d’Alençon. Vous voyez que la mémoire ne baisse pas trop. C’est tout uniment féerique… et je suis sûr qu’elle mange du pain noir, cette bonne femme?
– Pas tout à fait. Elle dépense une centaine de mille francs par an, répondit Marguerite.
– Peste! alors elle vit bien, la luronne.
– Attendez. Je dis 100 000 francs environ, dont 98 000 sont affectés à l’entretien de ses terres et maisons.
– À la bonne heure! Et par où voulez-vous prendre une pareille créature?
– Si je ne le savais pas, il n’y aurait pas d’affaire, répondit la comtesse.
Tout le monde devint attentif et le vieux remit sur la table ses papiers qu’il était au moment de serrer.
– Charmante! charmante! murmura-t-il. L’Amitié, c’est un cadeau sans prix que tu nous as fait là… Parlez, mignonne.
– Je parlerai de moi d’abord, dit la comtesse avec sang-froid et netteté. Je suis entrée dans l’association, parce que j’avais un but. Pour atteindre ce but, il me faut des ressources, et mon mari n’a que la fortune d’un hobereau breton…
– Qu’il est, ma toute belle! l’interrompit le vieillard. Et honnête avec cela! vous êtes mal mariée, voilà le mot. Le Joulou ne vaut pas cher au marché.
La belle dame soupira.
– Je veux qu’on me paye, dit-elle; j’ai besoin de cent mille écus.
– Pour un renseignement! se récria le docteur, c’est absurde.
– Je vote non! déclara le prince. On ruinerait l’association à ce jeu-là.
– Attendez, enfants, attendez! dit le Père. L’Amitié, tu as la parole.
– J’ai qu’à répéter votre mot, papa; il est la sagesse même, comme tous ceux qui tombent de votre bouche: Attendez! Marguerite n’a pas fini.
M. Lecoq, ayant ainsi parlé, fit un geste pour réclamer le silence et dit à la comtesse de Clare:
– Déboutonnons-nous. Hé! bébelle! chacun est ici pour soi. Marche!
Marguerite reprit de ce même ton précis et froid qui étonne toujours chez les femmes:
– Il n’y a qu’un instant, je soutenais M. Nicolas absent; et je disais pour motif: Il nous servira dans mon affaire.
Le grand jeune homme au profil bourbonien dressa l’oreille.
– Je vais m’expliquer d’un mot, poursuivit Marguerite: la bonne femme dont il est question croit à Louis XVII, et c’est là précisément ce qui a fait naître en moi l’idée de la mettre en rapport avec vous.
Il y eut un mouvement autour de la table. Tous ceux qui étaient là savaient juger d’un coup d’œil le fort et le faible d’une ténébreuse combinaison.
– Hé! papa! fit Lecoq, est-ce joli? une serrure à combinaison dont on a le mot et la clef.
Le souffle du vieil homme enfla le creux de ses joues. Ses yeux eurent un éclair.
– Au moment où nous venons de rendre un service au prince, commença-t-il, j’ose espérer qu’il se montrera coulant.
– Je demande la parole, interrompit celui-ci.
– Il va nous témoigner sa reconnaissance! s’écria le Père. Parle, mon ami.
– Bien obligé, dit le prince. D’abord, je vote pour le projet de Mme la comtesse qui peut porter très haut la fortune de l’association. Cent mille écus sont une misère devant un pareil monceau d’or. En second lieu, j’offre de tout cœur mon concours actif…
– Bravo! fit-on autour de la table.
– Ah! le gentil garçon! enchérit le vieil homme. Quel esprit! et quel cœur!
– Permettez! fit Son Altesse royale. J’ai besoin de compléter ma pensée. En raison de ce concours, je serai dispensé de payer à l’association les deux cent mille francs que je lui dois sur la dot de ma femme…
– Oh! oh! murmura-t-on. Excusez du peu!
– Et, en outre, l’association m’allouera une prime de cinq mille louis comptant.
– Allons donc! s’écria Corona, vous êtes un Arabe, monseigneur.
– C’est à prendre ou à laisser, acheva le prince, qui salua à la ronde poliment.
Quelque chose comme une larme vint aux yeux du vieil homme.
– Ah! si je lui avais donné ma petite Fanchette! soupira-t-il avec un regret profond.
Puis il ajouta:
– Mes enfants, il n’y a rien de si beau sur la terre qu’un jeune homme sans préjugés, qui a de l’économie. Écoutez votre Père: il est plein de jours et d’expérience; il ne se souvient pas d’avoir joué jamais une pareille partie. Sangodemi! avez-vous calculé le revenu que supposent de semblables cotes foncières, et avez-vous calculé le capital de ce revenu? C’est gigantesque! Et une paysanne! qui croit à Louis XVII! C’est-à-dire que la porte de ce trésor des Mille et Une Nuits est ouverte à deux battants. Je déclare que ce sera ma dernière affaire… et je soumets au conseil les propositions suivantes: trois cent mille francs seront alloués à notre bien-aimée comtesse, à la condition qu’elle fournira les preuves de son dire; trois cent mille francs sont alloués à notre cher prince, à la condition que, le cas échéant, il se mette à notre entière disposition, et cent mille francs sont votés pour études, dépenses préliminaires et travaux d’art. Aux voix! Je vote oui des deux mains. Qui m’aime me suive!
Le triple vote fut enlevé à l’unanimité.
– Papa, dit Lecoq, vous êtes un amour. Marguerite, maintenant, va vous donner l’adresse de ses millions. Prenez note.
Marguerite dicta:
– Veuve Mathurine Hébrard, dite la Goret, au hameau des Nouettes-en-Mortefontaine, canton de La Ferté-Macé (Orne).
Le vieux écrivit cette adresse sur son calepin et leva la séance en ces termes:
– Mes enfants, je tiens à mon premier sommeil; allons nous mettre au lit et réfléchissons à ce grand travail. J’ai dix ans de moins. Quel coup de filet! Il me semble que je suis encore dans la montagne, et que je commande à mes veste nere; camarades! rompez les rangs! Bonne nuit, mes tourtereaux!
– Qui soupe? demanda Lecoq. La comtesse en est et je régale.
Seuls, le colonel Bozzo et le fils de Louis XVII résistèrent à cet appel.
Depuis des années cet homme qui entassait, au moyen du crime passé à l’état de science professionnelle, d’incalculables trésors, vivait plus sobrement qu’un ermite. Il n’avait aucune des passions que l’or assouvit. Il n’était pas capable de dépenser pour lui-même les appointements d’un garçon de bureau des ministères.
Et il n’aimait personne au monde, sauf cette petite Fanchette – la comtesse Corona -, belle et ardente créature qu’il avait livrée à un ignoble bandit!