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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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C’était un âge d’or pour Majipoor, une époque de figures héroïques et de hauts faits mémorables. Des explorateurs partaient dans toutes les directions, dans les déserts arides de Suvrael, les forêts et les marais de Zimroel et les régions vierges de la périphérie d’Alhanroel, dans les archipels et les groupes d’îles qui bordaient les trois continents. La population augmentait rapidement, de petites villes se transformaient en cités et des cités en métropoles d’une taille invraisemblable, des colons non humains affluaient des mondes avoisinants pour chercher fortune, tout était croissance, excitation, changement. Et Sinnabor Lavon s’était réservé l’exploit le plus fou de tous, la traversée de la Grande Mer en bateau. Nul ne l’avait jamais tenté. De l’espace on voyait que la moitié de la surface de la planète géante était de l’eau, que les continents, aussi énormes qu’ils fussent, étaient tous tassés dans un seul hémisphère et que toute l’autre moitié de la planète n’était qu’un océan uniforme. Et bien que la colonisation humaine de Majipoor eût commencé depuis plusieurs milliers d’années, il y avait eu beaucoup de travail à faire sur terre et la Grande Mer avait été abandonnée à elle-même et aux armadas de dragons de mer qui la traversaient infatigablement d’ouest en est pendant leurs migrations qui duraient des décennies.

Mais Lavon aimait Majipoor et aspirait à l’embrasser tout entière. Il l’avait traversée d’Amblemorn, au pied du Mont du Château, à Til-omon, sur l’autre rivage de la Grande Mer ; et maintenant, mu par le besoin de boucler la boucle, il avait investi toutes ses ressources et toute son énergie dans l’armement de cet imposant bâtiment, aussi autonome et indépendant qu’une île, à bord duquel lui-même et un équipage aussi fou que lui avaient l’intention de passer une décennie ou plus à explorer cet océan inconnu. Il savait, et les autres savaient probablement aussi, qu’ils s’étaient embarqués dans une aventure qui était peut-être vouée à l’échec. Mais s’ils réussissaient, et s’ils arrivaient à bon port avec leur vaisseau sur la côte orientale d’Alhanroel où aucun long-courrier n’avait jamais accosté, leurs noms vivraient à jamais.

— Ohé ! s’écria soudain la vigie. Dragons en vue ! Ohé !

Des semaines d’ennui, grommela Vormecht, et puis tout arrive d’un seul coup !

Lavon vit la vigie dont la silhouette se découpait sur le ciel éblouissant tendre le bras au nord-nord-ouest. Il mit sa main en visière et suivit la direction du bras tendu. Oui ! De grandes formes bossuées glissaient paisiblement vers eux, les caudales dressées, les ailes ramenées près du corps ou, pour quelques-uns, magnifiquement déployées…

— Des dragons ! cria Galimoin.

— Des dragons, regardez ! hurlèrent une douzaine d’autres voix à la fois.

Le Spurifon avait déjà rencontré deux troupes de dragons de mer au cours de la traversée, après six mois de mer, au milieu des îles qu’ils avaient baptisées l’Archipel Stiamot, et deux ans plus tard, dans la partie de l’océan qu’ils avaient nommé la Fosse Arioc. Les deux fois, les troupes avaient été importantes, composées de centaines de gigantesques animaux avec de nombreuses femelles gravides, et elles étaient restées à distance du Spurifon. Mais ceux-ci ne semblaient être que des éléments isolés de leur troupe, pas plus d’une dizaine ou d’une vingtaine, une poignée de mâles géants et des jeunes mesurant à peine une douzaine de mètres. Les algues frémissantes semblaient maintenant sans importance alors que les dragons approchaient. Tout le monde semblait être sur le pont en même temps, trépignant d’excitation.

Lavon agrippait la rambarde. Il avait choisi de prendre un risque pour créer une diversion ; eh bien, le risque était là. Un dragon de mer adulte en colère pouvait désemparer un navire, même aussi bien défendu que le Spurifon, en lui assenant quelques coups violents. Ils n’attaquaient que rarement des vaisseaux qui ne les avaient pas assaillis les premiers, mais cela s’était parfois produit. Ces animaux imaginaient-ils que le Spurifon était un navire équipé pour la pêche au dragon ? Tous les ans, une nouvelle troupe de dragons de mer traversait les eaux entre Piliplok et l’Ile du Sommeil, parages dans lesquels la pêche était autorisée, et des flottes de dragonniers réduisaient sensiblement leur nombre ; les gros, au moins, devaient être des survivants de ce massacre, et qui pouvait savoir quelles rancunes ils nourrissaient ? Les harponneurs du Spurifon se mirent en position de tir sur un signe de Lavon.

Mais il n’y eut pas d’attaque. Les dragons semblaient considérer le navire comme une curiosité, rien de plus. Ils étaient venus ici pour se nourrir. Quand ils atteignirent les premiers amas d’algues, ils ouvrirent leur immense bouche et commencèrent à en engloutir d’énormes quantités, absorbant en même temps les sortes de crabes et de calmars et tout le reste. Pendant plusieurs heures, ils pâturèrent bruyamment au milieu des algues, puis, comme d’un commun accord, ils s’enfoncèrent sous la surface de la mer et disparurent en quelques instants.

Un grand cercle de mer libre entourait maintenant le Spurifon.

— Ils ont dû en avaler des tonnes, murmura Lavon. Des tonnes !

— Et maintenant la voie est libre, dit Galimoin.

— Non, dit Vormecht en secouant la tête. Vous voyez, capitaine ? L’herbe à dragon, là-bas. De plus en plus épaisse ?

Lavon regarda dans le lointain. Partout où il portait son regard une mince ligne sombre bordait l’horizon.

— La terre, suggéra Galimoin. Des îles… des atolls…

— Tout autour de nous ? fit Vormecht d’un ton méprisant. Non, Galimoin. Nous nous sommes enfoncés au milieu d’un continent de cette herbe à dragon. La trouée que les dragons ont faite en mangeant n’est qu’une illusion. Nous sommes pris au piège !

— Ce ne sont que des algues, répliqua Galimoin. S’il le faut, nous nous fraierons un chemin à travers.

Lavon gardait les yeux fixés sur l’horizon avec inquiétude. Il commençait à partager le malaise de Vormecht. Quelques heures plus tôt, l’herbe à dragon était limitée à quelques filaments épars, puis s’était transformée en touffes et en bancs ; mais maintenant, et bien que le navire voguât provisoirement en eau libre, il semblait véritablement qu’un cercle continu d’algues les entourât de la poupe à la proue. Mais pouvaient-elles devenir assez épaisses pour entraver leur progression ?

C’était l’heure du crépuscule. L’air lourd et chaud rosit, puis devint rapidement gris. L’obscurité venue du ciel à l’orient s’abattit sur les voyageurs.

— Demain matin, nous enverrons des canots pour voir ce qu’il y a à voir, annonça Lavon.

Ce soir-là après dîner, Joachil Noor fit un rapport sur l’herbe à dragon : une algue géante, compliquée sur le plan de la biochimie et méritant un examen approfondi. Elle parla longuement de son système complexe de coloration et de sa puissante contractilité. Tout le monde à bord, y compris ceux qui étaient égarés dans le brouillard d’une dépression sans espoir depuis des semaines, se rassembla pour scruter les spécimens dans le baquet, les toucher, s’interroger et faire des remarques. Sinnabor Lavon se réjouit de retrouver une telle animation à bord du Spurifon après toutes ces semaines de cafard.

Il rêva cette nuit-là qu’il dansait sur l’eau, exécutant un vigoureux pas seul dans un ballet plein d’entrain. L’herbe à dragon était ferme et souple sous ses pieds aériens.

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