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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Maurice s’approcha, lui prit la main, y déposa un baiser, lui sourit.

– Avec un peu de maquillage, ça ne se verra pas. Franchement.

– On ne faisait rien de mal. C’était pour la paix.

– Ce sont des brutes, fit Maurice.

Les blessures étaient superficielles, des éraflures que Joseph savonna délicatement et nettoya avec de l’eau oxygénée. La lèvre était bosselée, avec son Rouge Baiser il n’y paraîtrait plus, et elle avait un hématome sur la hanche gauche, apparemment rien de cassé. Christine s’était débattue, peut-être avait-elle mordu un agent, elle ne s’en souvenait plus, un autre l’avait soulevée, jetée à terre violemment, traînée par un bras, elle avait résisté, essayé de se relever, reçu un coup de coude sur le nez, après elle avait été piétinée.

Christine était déterminée à déposer plainte pour le vol de son sac et les blessures, pas question de s’écraser, elle n’avait pas peur, il y aurait cent témoins pour prouver l’agression dont elle avait été victime, la brutalité des policiers, leur acharnement.

– Ils ont peur de nous, nos armes sont nos idées.

– Si tu veux, je connais un avocat, un coriace, affirma Maurice.

– Oh oui !

– Demain matin, tu iras consulter mon médecin qui te fera une attestation.

– Tu as raison.

– C’est une question de principe, mon amour. On ne doit pas transiger avec la paix.

– Heureusement que tu es là.

Joseph observait Maurice : il avait l’air terriblement convaincu mais évitait son regard.

– On n’arrêtera pas Hitler avec de belles paroles, objecta Joseph. Les pacifistes allemands, il les a tués, ceux qui s’opposaient à lui aussi. On ne pourra pas éviter la guerre.

– Tu te rends compte de l’hécatombe ? C’est une folie ! lança Christine.

– On ne peut pas discuter avec les fascistes. L’affrontement est inévitable. Quand ils attaqueront, tu feras quoi ? On sera obligés de se défendre. Il faut se préparer.

– Si tout le monde se bat comme toi en Espagne, Hitler n’a aucun souci à se faire.

– C’est minable ce que tu dis.

– Il y en a qui ont eu du courage, d’autres non.

Joseph se redressa, désorienté, à la fois blessé et en colère.

– Donc il fallait se battre en Espagne et pas contre Hitler ? Votre vrai problème à vous les pacifistes, c’est votre profonde stupidité.

Il partit sans se retourner. Personne ne songea à le retenir ou à le rappeler. Le soir, il pensa que Nelly allait sonner chez lui, ou Maurice. Personne ne vint.

Chaque jour qui passait écorchait Joseph un peu plus. Il se disait que c’était fini entre eux, qu’il était préférable de se fâcher et de rester seul que de se trahir, mais il prenait conscience qu’il avait un sérieux problème, il était trop dur avec ses amis et incapable de les garder. Il ne regrettait rien, mais cette rupture lui pesait. À son travail ou la nuit, il ne cessait d’y penser, trouvait que Christine avait raison et tort à la fois, ne pouvait s’empêcher de reconnaître sa force de caractère et son courage à défendre ses opinions. Peut-être aussi avait-elle touché le point sensible. Ne s’était-il pas trouvé de bons prétextes pour ne pas s’engager dans les Brigades internationales ? Ou avait-il compris avant les autres que la cause était désespérée et qu’il ne servait à rien de poursuivre un combat perdu d’avance ?

Au bout de deux semaines, Nelly réapparut. Elle l’attendait en fumant au bas de son immeuble, elle l’aperçut au loin qui rentrait chez lui en lisant le journal.

– Tu boudes ?

Il ne sut quoi répondre, compta sept mégots sur le sol. Elle insista :

– On n’est pas fâchés ?

Il avait oublié à quel point ses yeux étaient verts.

Nelly avait l’impudeur réjouissante. Une façon irrésistible d’incliner la tête. Elle s’approcha lentement de son visage, l’embrassa sur la bouche. Dans la rue ! Devant tout le monde ! Mon Dieu, cela ne se faisait pas. Elle avait la chair de poule. Lui aussi.

Il l’agrippa à la broyer. Les passants détournaient le regard. Des réflexions désagréables, inaudibles, des « On aura tout vu ! » Il entendit aussi : « Où va-t-on ? »

Joseph perdit avec jubilation sa réputation de médecin comme il faut.

Nelly le prit par la main, ils n’attendirent pas l’ascenseur, montèrent les escaliers quatre à quatre, au troisième étage ils étaient essoufflés, la poitrine de Nelly palpitait, il haletait, elle l’embrassa encore, aspira son frisson. Elle l’empêcha d’allumer la lumière, ils gravirent les dernières marches en trébuchant, dans le noir il ne trouvait pas la serrure, elle lui arracha sa veste, il murmura : « Et si quelqu’un vient ? » Elle ne l’entendit pas ou elle s’en fichait. Ses doigts palpaient son visage, sa peau en nage. Elle lui fit l’amour sur le palier. La veine de son cou battait à se rompre. Il reconnut la radio du voisin du cinquième, Martinique, un air de jazz assourdi, rythma leur envol.

Ils dînèrent dans le restaurant du square Nelson. Elle ne fit aucune allusion à la dispute, lui parla de la nouvelle pièce que Mathé leur faisait répéter : Le Baladin du monde occidental, du dramaturge irlandais John Millington Synge, plus une minute à elle, le répéta trois fois (sous-entendant que c’était l’unique raison de sa disparition). Mathé jouait aussi, retraduisait et adaptait le texte au fur et à mesure des répétitions.

– Comment s’y retrouver quand on change de rôle chaque jour ?

Elle lui prit la main, la serra, gênée, but un autre verre de vin rouge et demanda s’il accepterait de revoir Christine.

– Pourquoi pas ?

– J’avais peur que tu refuses. Ça serait merveilleux que tout recommence comme avant.

Joseph rata la première de la pièce, qui tomba lors d’un de ses déplacements à Sétif d’où il rentrait en train vers une heure du matin. Il en lut dans Alger républicain une critique élogieuse, trouva une invitation signée par Nelly et Christine glissée sous son paillasson.

On l’attendait avec impatience.

Malgré sa fatigue, il ne put faire autrement que d’aller à L’Œuvre Moderne, place du Général-Bugeaud. Heureusement, sa place avait été réservée. La salle était bondée. Très vite, il fut transporté au siècle précédent dans un village irlandais épuré à l’extrême avec un puits, un banc et une toile peinte d’un arbre au bas d’une colline. Mathé jouait le fils qui s’accuse d’avoir tué son père et affronte crânement la colère et le mépris des villageois, sa diction était imparfaite.

– C’est l’acoustique épouvantable de cette salle rectangulaire, jura plus tard Nelly, particulièrement convaincante dans le rôle de la fille du pasteur.

Joseph fut surpris de l’emballement du public qui applaudit debout pendant dix minutes. Il eut le plus grand mal à accéder aux loges et entendit des remarques élogieuses sur la prestation de Christine. Quand la porte s’ouvrit, il ne vit qu’elle dans la cohue de la pièce. Elle se précipita, ravie qu’il soit venu, l’embrassa avec chaleur, il lui dit qu’il avait adoré et l’avait trouvée extraordinaire. Elle fut surprise.

– Vraiment ? répéta-t-elle deux fois, incrédule et heureuse.

– Je te jure, confirma-t-il avec une sincérité de voleur surpris la main dans le sac. C’était passionnant, bouleversant, tu étais… unique.

Elle avait l’air si épanoui.

– Tu ne peux pas savoir à quel point je suis contente.

Joseph n’était pas un homme hypocrite. Après tout, il ne connaissait pas grand-chose au théâtre. Il se persuada qu’elle avait été remarquable. Maurice l’embrassa aussi, le prit par l’épaule à la mode du pays.

– Je suis si heureux de te voir, vieux frère. Elle est épatante, ouais ? Allez, je vous invite. On va fêter ça.

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