tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Que les autres se taisent, dit-il. Sinon, je saurai sévir.
Zloba bâilla longuement et se tapota la bouche du revers de la main.
— Ne fais pas le pitre, dit Akim. Tu me dois des comptes. Comment les choses se sont-elles passées ?
— C’est si simple, que ça ne vaut même pas la peine d’en parler, dit Zloba. On était allé trouver le patron avec une pétition. Augmentation des salaires. Repos en cours de semaine… Des choses justes, quoi ! Il n’a pas voulu nous écouter. Il a gueulé comme un écorché vif. Il nous a traités de va-nu-pieds.
— C’est vrai, ça ! cria une femme. Il nous a traités de va-nu-pieds !
— Si on va nu-pieds, c’est un peu sa faute, dit Zloba avec un sourire malin. Bref, comme le patron s’égosillait, je lui ai mis ma main sur la figure. Du coup, il a voulu me sauter dessus. Et je l’en ai empêché à ma façon. Voilà.
— Vous lui avez démoli la mâchoire, défoncé la poitrine, dit Akim d’une voix tremblante.
— Un simple avertissement, dit Zloba en levant les sourcils. La preuve, c’est qu’après la bagarre il tenait encore bien sur ses jambes. Alors, moi et les copains on l’a installé sur une chaise, et on l’a prié, très poliment, de nous accorder tout ce que nous lui demandions. Il s’est obstiné. Nous aussi, nous nous sommes obstinés.
— Vous l’avez torturé.
— À peine, dit Zloba sur un ton suave. On lui a un peu chauffé la plante des pieds. On lui a tiré les poils de la barbe. On l’a piqué avec des épingles. Juste ce qu’il fallait.
— Et après ?
— Après, comme il demandait à boire, la femme du veilleur de nuit a pissé dans un verre et je lui ai versé ce petit vin blanc en pleine gueule. Et il a bu !
Zloba se tourna gaiement vers ses compagnons :
— N’est-ce pas qu’il a bu, les gars ?
— Canailles ! grommela Akim en serrant les poings.
— Oui, soupira Zloba. Il a bu. Et puis, pendant que j’avais le dos tourné, il a tendu le bras vers le téléphone. Je l’ai aperçu à temps. Et je l’ai achevé à coups de brique. J’avais justement une brique sous la main…
Il se tut. Son visage rayonnait d’un orgueil tranquille. Il était content de lui. Il n’avait peur de rien. Akim considérait avec stupeur ce monstre accompli, cette parfaite incarnation de la méchanceté humaine. Et il ne savait que dire devant une telle hideur. Il murmura :
— Te rends-tu compte de ce que tu as fait ?
Mais il sentit aussitôt la navrante inutilité de ses paroles.
— On t’abattra comme un chien, dit-il encore.
Zloba avait fourré la cigarette dans son bec-de-lièvre.
Akim la lui arracha de la bouche, la jeta et l’écrasa du talon dans la neige. Zloba émit un sifflement aigu :
— Peste ! Quel courage, monsieur l’officier ! Vous auriez fait une autre tête, si vous vous étiez trouvé à la place du directeur ! Ça viendra ! Ça viendra !
— Arrêtez la femme du veilleur de nuit, dit Akim. Elle mérite une bonne raclée.
— Pour ça oui, dit Zloba. Elle a refusé de coucher avec moi la semaine dernière. La voilà ! Elle se cache ! Elle veut se défiler !
Il riait en se tapant les cuisses.
Deux soldats empoignèrent une matrone de cinquante ans, à la grande bouche de grenouille et aux seins lourds. Elle se débattait, appelait à l’aide. Il fallut lui ligoter les mains. On ligota aussi les mains de Zloba. Il se laissa faire de bonne grâce.
Ayant relevé le nom de toutes les personnes présentes dans la cour, Akim fit évacuer l’usine. Les hussards chassèrent les ouvriers sur la route. Dix cavaliers demeurèrent sur place pour garder les bâtiments jusqu’à l’arrivée des autorités de justice. Les autres encadrèrent les deux prisonniers. Et la colonne se mit en marche. Les ouvriers, massés aux abords de la fabrique, regardaient s’éloigner le peloton qui emmenait Zloba et la femme du veilleur de nuit. Zloba se tourna vers eux et cria d’une voix claire :
— Adieu, les gars !
— Adieu, Zloba ! Adieu, frérot ! Que Dieu te bénisse ! répondirent les autres.
Et ils agitaient frénétiquement leurs bonnets et leurs casquettes. Puis, ils se mirent à chanter. Akim entendit des voix nombreuses qui psalmodiaient, au loin :
Vous êtes les victimes,
Vous avez aimé le peuple,
Et tout sacrifié
Pour son honneur et pour sa liberté.
Zloba fredonnait aussi, en marchant.
Pour son honneur et pour sa liberté…
Un soldat lui allongea un coup de cravache. Zloba se tut. La femme du veilleur de nuit gémissait :
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Quelle innocence ! Et quel châtiment ! Quel ciel ! Et quel enfer !
Enfin elle se tut, à son tour.
Akim se sentait écœuré et las. Certes, il n’avait pas perdu son temps. L’assassin était identifié, arrêté, grâce à lui. Et, cependant, il lui semblait avoir déplacé un fétu de paille dans une grange. Nul doute que le directeur de l’usine eût été un vilain bougre, avare et vicieux. Mais fallait-il pour cela le torturer avec cette sauvagerie précise ? Et s’il n’y avait pas d’autre méthode pour obtenir de justes concessions ? Si le seul recours des pauvres, devant l’incompréhension des riches, était la violence ? À qui la faute ? Non, non, Zloba n’était pas un révolté, mais un criminel de droit commun. Il ne méritait pas qu’on lui cherchât une excuse sociale. Seulement, il y avait tant et tant de Zlobas, en Russie. On en découvrait un, et cinquante autres surgissaient dans l’ombre, avec leurs faces louches et couturées, leurs lourdes mains de massacreurs, leur cervelle étroite. Le pays entier était infesté de ces diables mesquins, plus redoutables que les Japonais. Il n’y aurait pas assez de toute l’armée pour les disperser et les abattre.
Il faisait froid. Le soleil se couchait derrière de longs nuages rouges et tristes. Au loin, brillaient déjà les premières lueurs de la ville. La colonne croisa une charrette venant de la rivière et chargée de gros cubes de glace translucide. Un maigre canasson gris tirait cette masse de lumière. Le conducteur, vêtu d’un touloupe et coiffé d’une toque de fourrure galeuse, était assis au sommet du bloc, sur un monceau de chiffons et de toiles de sac. Au passage des prisonniers, il retira son bonnet et se signa gravement.
SEPTIÈME PARTIE
1912-1914
CHAPITRE PREMIER
Les yeux mi-clos, les draps tirés jusqu’aux joues, Serge observait Mlle Fromont, qui rangeait les jouets en maugréant d’une manière comique. Une lampe de chevet, voilée de soie bleue, dispensait à la chambre sa lueur immobile et pure de clair de lune. La ferme modèle, la caserne de soldats de plomb et les lignes de chemin de fer posées sur le tapis, formaient un paysage fantastique, dont la masse énorme de la gouvernante contredisait les proportions. Cette gouvernante devenait, tour à tour, avec la tombée de la nuit, une montagne en mouvement, un monstre marin, ou un ballon pour expéditions lunaires. Ce soir, Serge estima qu’elle n’était rien d’autre qu’un cachalot échoué sur la plage. Il regretta même de n’avoir pas une règle sous la main pour la harponner. Cette idée le fit rire, et il se promit d’en tirer parti dès le lendemain.