Blood Wedding [Robe de marié]
- Автор: Леметр Пьер
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253120605
- Переводчик: Frank Wynne
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Blood Wedding [Robe de marié]». Краткое содержание книги:
Now Sophie is in much deeper water: The young boy she nannies is dead while in her care, a tragedy of which she has no memory. Afraid for her sanity and of what the police will do to her when the body is discovered, Sophie goes on the run, changing her identity and appearance to evade the law. Forced to lead a very different kind of life, one on the margins of society, Sophie wonders where everything went wrong.
Still, with a new name and a new life, she hopes that she'll be able to put her demons to rest for good. It soon becomes clear, however, that the real nightmare has only just begun.
Je commence juste à semer.
J’ai visionné les photos de vacances. Vincent les a laissées dans l’appareil numérique. Dieu que ces photos sont bêtes. Et Sophie sur l’Acropole et Vincent sur le bateau au large des Cyclades… Quel ennui ! J’ai tout de même fait une bonne pioche. Ils ont trente ans. Le sexe occupe de la place. Ils ont fait des photos cochonnes. Oh, rien de bien spectaculaire. Ça commence avec Sophie qui se masse les seins d’un air concentré (ils sont au soleil), on trouve quelques plans ratés où ils tentent de se photographier pendant qu’il la prend en levrette mais j’ai tout de même trouvé mon bonheur (si je puis dire) : quatre ou cinq clichés où Sophie lui fait une pipe. Elle est très reconnaissable. J’ai fait des copies numériques et des photocopies couleur.
Voilà le genre de bêtise qu’une femme ne peut pas commettre trop souvent. Ce soir, Sophie s’est rendu compte qu’elle s’est pris les pieds dans le calendrier de sa pilule. C’est pourtant un truc parfaitement rôdé, mais pas de doute, sur la plaquette, il manque celle de ce soir. Ça n’est pas comme si elle avait inversé un jour avec un autre, il en manque une.
Tout ça est une question de doigté, de légèreté. Il faut y mettre de la délicatesse, jouer la partition avec finesse. J’ai observé, de loin et pendant de très courtes mais fréquentes périodes, la manière dont Sophie fait ses courses par exemple. Au Monoprix du coin de la rue. On ne se rend jamais vraiment compte à quel point on prend des habitudes dans les plus petites choses de la vie. Ainsi Sophie prend-elle toujours à peu près les mêmes produits, fait-elle à peu près toujours le même circuit, avec à peu près les mêmes gestes. Par exemple, après être passée à la caisse, elle pose toujours ses sacs plastique sur le comptoir près des Caddie, le temps de faire la queue à « l’espace boulangerie ». Hier soir, j’ai remplacé son paquet de beurre par un autre et je lui ai fait changer de marque de café. Des petites touches, discrètes, progressives. C’est tout bête, mais c’est essentiel, la progressivité.
Hier, Sophie a réservé par internet deux places au théâtre Vaugirard pour le 22 octobre. Elle veut voir La Cerisaie (toujours son goût pour les Russes) avec un acteur de cinéma dont je ne me souviens jamais du nom. Elle s’y est prise assez tôt parce que ce spectacle va se jouer à guichets fermés. Pas de réservation, pas de place. Dès le lendemain, j’ai envoyé un e-mail, depuis son compte, repoussant la réservation à la semaine suivante. J’ai eu de la chance, il ne restait plus que quelques places. Je suis certain de mon coup parce que, d’après l’agenda de Sophie, ce jour-là, ils sont invités à une soirée professionnelle à la Lanzer. Comme c’est souligné deux fois, ça doit revêtir une certaine importance. J’ai pris soin de détruire l’e-mail de changement de réservation et la réponse de confirmation du théâtre.
Je ne sais pas si Sophie avait un rendez-vous ce matin, mais elle n’est pas arrivée de bonne heure. On lui a volé sa voiture ! Elle descend — pour une fois qu’elle avait trouvé une place dans la rue sans parcmètre ! — et plus rien. Alors, le commissariat, la déclaration de vol, tout ça prend un temps infini…
On peut dire ce qu’on veut de la police, mais de temps en temps on est bien content de la trouver. Sophie, elle, s’en serait bien passée. Elle l’a écrit à Valérie, la copine de toutes les confidences. Les flics n’ont pas mis une journée pour retrouver sa voiture… dans la rue d’à côté. Elle a déclaré volée une voiture dont elle avait simplement oublié l’emplacement. Ils ont été gentils, mais ça fait quand même du dérangement, des paperasses, il va falloir être moins distraite…
Si je pouvais, je conseillerais à Sophie de revoir l’allumage, qui ne semble pas en très bon état.
Depuis leur retour de vacances, mes amoureux s’absentent le week-end et parfois même une journée entière dans la semaine. Je ne sais pas où ils vont. C’est pourtant bien tardif dans la saison pour aller se promener à la campagne. Hier, je me suis donc décidé à suivre leur voiture.
Le matin, j’avais mis le réveil très tôt. J’ai eu beaucoup de mal à me lever parce qu’en ce moment je ne parviens pas à m’endormir, je fais des rêves agités, je me réveille épuisé. J’avais fait le plein de la moto. Dès que j’ai vu Sophie fermer les rideaux, je me suis tenu prêt, à l’angle de la rue. Ils ont quitté l’immeuble à 8 heures tapantes. Il m’a fallu dépenser des trésors d’ingéniosité pour ne pas risquer de me faire repérer. J’ai même dû prendre quelques risques. Et tout ça pour rien… Juste avant d’arriver à l’autoroute, Vincent s’est glissé entre deux voitures pour tenter de passer à l’orange. Instinctivement j’ai filé derrière lui, c’était imprudent, je n’ai eu que le temps de freiner pour éviter la collision avec sa voiture, j’ai fait une embardée, j’ai perdu le contrôle, la moto s’est couchée et nous avons glissé ensemble sur une dizaine de mètres. J’étais incapable de dire si j’étais blessé ou non, si j’avais seulement mal… J’ai entendu la circulation s’arrêter, c’était soudain comme si j’étais dans un film et que quelqu’un venait de couper brutalement le son. J’aurais pu être groggy, assommé par le choc, mais je me sentais au contraire dans un état de lucidité extrême. J’ai vu Vincent et Sophie descendre de voiture et courir vers moi avec d’autres automobilistes, des curieux, toute une foule a fondu vers moi avant que j’aie le temps de me relever. Je me suis senti porté par une énergie folle. Tandis que les premiers arrivants se penchaient sur moi, je suis parvenu à glisser et à me dégager de la moto. Je me suis mis debout et je me suis trouvé face à face avec Vincent. Je portais toujours mon casque, la visière de plexiglas rabattue, je le voyais en face de moi exactement : « Il vaudrait mieux ne pas bouger », c’est ça qu’il a dit. À côté de lui, Sophie, le regard inquiet, la bouche entrouverte. Jamais je ne l’avais vue d’aussi près. Tout le monde a commencé à s’exprimer, on me donnait des conseils, la police allait arriver, il valait mieux que je retire mon casque, que je m’assoie, la moto a glissé, il allait vite, non, c’est la voiture qui s’est déportée d’un seul coup, et Vincent a posé sa main sur mon épaule. Je me suis retourné et j’ai regardé ma moto. Le déclic, c’est que le moteur tournait encore. Il ne semblait pas y avoir de fuite, j’ai fait un pas en avant vers elle et pour la seconde fois quelqu’un a coupé le son. Brusquement tout le monde s’est tu, se demandant pourquoi j’écartais simplement de la main un type avec un tee-shirt sale et me penchais vers ma moto. Et là, tout le monde a compris que je voulais la remettre debout. Les commentaires ont repris, décuplés. Certains semblaient même prêts à s’opposer à moi, mais j’avais déjà remis la moto sur ses roues. J’étais froid comme la glace, l’impression que mon sang avait cessé de circuler. En une poignée de secondes, j’étais prêt à partir. Je n’ai pas pu m’empêcher de me tourner une dernière fois vers Sophie et Vincent qui me regardaient, interdits. Je devais faire peur dans ma détermination. J’ai démarré sous les cris des passants.
Ils connaissent ma moto, ma tenue, il faut changer tout ça. Encore des frais. Dans son e-mail à Valérie, Sophie suppose que le motard s’est enfui parce que sa moto était volée. J’espère seulement que je vais pouvoir me faire discret. Cette anecdote les a frappés, pendant quelque temps, les types en moto, ils vont les voir, ils vont les regarder autrement.