Blood Wedding [Robe de marié]
- Автор: Леметр Пьер
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253120605
- Переводчик: Frank Wynne
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Blood Wedding [Robe de marié]». Краткое содержание книги:
Now Sophie is in much deeper water: The young boy she nannies is dead while in her care, a tragedy of which she has no memory. Afraid for her sanity and of what the police will do to her when the body is discovered, Sophie goes on the run, changing her identity and appearance to evade the law. Forced to lead a very different kind of life, one on the margins of society, Sophie wonders where everything went wrong.
Still, with a new name and a new life, she hopes that she'll be able to put her demons to rest for good. It soon becomes clear, however, that the real nightmare has only just begun.
Le mari de Sophie est un grand type avec l’air intelligent et qui semble très sûr de lui. Ça me plaît. Bien habillé, élégant même, quoique d’un style assez décontracté. Je suis arrivé tôt ce matin pour guetter son départ et le suivre. Leur situation est bonne. Ils ont chacun leur voiture et ils occupent un immeuble de standing. Ce pourrait être un joli couple avec un bel avenir.
Vincent Duguet travaille à la Lanzer Gesellschaft, une société pétrochimique sur laquelle j’ai obtenu une documentation volumineuse : je ne comprends pas le détail des choses, mais pour l’essentiel c’est une société à capitaux allemands qui possède des antennes un peu partout dans le monde et qui est l’un des leaders sur le marché des solvants et des élastomères. La Lanzer Gesellschaft dispose d’un siège central à Munich, d’un siège français à la Défense (c’est là que travaille Vincent) et de trois centres de recherche en province : à Talence, à Grenoble et à Senlis. Sur l’organigramme de l’entreprise, Vincent est mentionné assez haut, comme adjoint au directeur du département Recherche et Développement. Il a un doctorat. Université de Jussieu. Sur la plaquette promotionnelle, sa photo m’a semblé tout à fait ressemblante. Elle est récente. Je l’ai découpée et je l’ai affichée sur mon tableau de liège.
Sophie, elle, travaille chez Percy’s, la société de ventes aux enchères (livres anciens, œuvres d’art, etc.). Je ne sais pas encore ce qu’elle y fait exactement.
J’ai commencé par le plus facile en me renseignant d’abord sur Vincent. Pour Sophie, les choses semblent plus compliquées. L’entreprise donne peu de renseignements. Dans ces milieux-là, on ne vous montre jamais que la vitrine. Au demeurant, Percy’s est assez connu mais à son sujet, on ne trouve que des généralités. Pour moi, ce n’est pas suffisant. Il ne me sert à rien de traîner du côté de Saint-Philippe-du-Roule, où se trouvent leurs bureaux, au risque de me faire repérer.
J’ai besoin d’informations plus précises sur Sophie et j’ai remarqué que ces derniers temps, elle se déplace plus souvent en voiture — on est en juillet et Paris est devenu plus tranquille. Il ne m’a pas fallu longtemps pour additionner deux et deux. J’ai fait faire de nouvelles plaques d’immatriculation pour ma moto que j’ai posées moi-même et hier j’ai suivi sa voiture de loin. Mentalement, à chaque arrêt, j’ai répété la scène. Lorsque enfin Sophie s’est arrêtée en première position à un feu rouge, j’étais fin prêt et tout s’est parfaitement déroulé. J’étais calme. Je me suis porté à sa hauteur, sur sa droite, veillant à rester suffisamment au large pour manœuvrer sans encombre. Dès que le feu opposé est passé à l’orange, je n’ai eu qu’à tendre la main pour ouvrir sa portière côté passager, attraper son sac, démarrer et prendre la première rue à droite. En quelques secondes, j’avais fait plusieurs centaines de mètres, tourné trois ou quatre fois et cinq minutes plus tard je roulais tranquillement sur le boulevard périphérique. Si tout était aussi facile, ça ne serait même plus amusant…
Quelle merveille, le sac d’une fille ! Quelle merveille de grâce, d’intimité et d’enfantillage ! Dans celui de Sophie, j’ai trouvé un amas de choses qui défie tout classement. J’ai procédé par ordre. D’abord, tout ce qui ne m’apprenait rien : carte de transport — quoique j’aie conservé la photo —, lime à ongles, liste de courses (pour le soir sans doute), stylo Bic noir, paquets de mouchoirs en papier, chewing-gums. Le reste s’est montré plus instructif.
Sur les goûts de Sophie d’abord : une « crème multi-active » pour les mains de marque Cebelia, un rouge à lèvres de chez Agnès b. (« Perfect », épices rosées), un carnet de notes diverses, peu nombreuses d’ailleurs et souvent illisibles mais avec une liste de livres à lire (V. Grossman : Vie et Destin — Musset : Confessions d’un enfant du siècle — Tolstoï : Résurrection — Citati : Portait de femme — Ikonnikov : Dernières Nouvelles du bourbier …). Elle aime les auteurs russes. En ce moment, elle lit : Le Maître de Pétersbourg de Coetzee. Elle en était à la page 63, je ne sais pas si elle va le racheter.
J’ai lu et relu ses notes. J’aime bien son écriture, décidée, énergique, on y sent de la volonté, de l’intelligence.
Sur son intimité : une boîte entamée de tampons Nett « mini », ainsi qu’une boîte de Nurofen (aurait-elle des règles douloureuses ?). Dans le doute, j’ai marqué mon calendrier mural d’une croix rouge.
Sur ses habitudes : à sa carte d’entreprise, je vois qu’elle ne mange qu’irrégulièrement à la cantine de Percy’s, qu’elle aime le cinéma (carte de fidélité au Balzac), qu’elle n’emporte pas beaucoup d’argent sur elle (moins de trente euros dans son porte-monnaie), qu’elle est inscrite à un cycle de conférences sur les sciences cognitives à la Villette.
Et enfin, le plus important : les clés de l’appartement, celles de la voiture, de la boîte aux lettres, son téléphone portable — j’ai immédiatement recopié les numéros de ses correspondants —, un carnet d’adresses qui doit remonter à loin parce qu’il y a toutes sortes d’écritures, de couleurs de stylos, sa carte d’identité, toute récente (elle est née le 5 novembre 1974 à Paris), une carte d’anniversaire adressée à Valérie Jourdain, 36, rue Courfeyrac à Lyon :
Ma petite choute,
Je ne peux pas supposer qu’une fille plus jeune que moi soit déjà grande.
Tu as promis de monter à la capitale : ton cadeau t’attend.
Vincent t’embrasse. Moi, c’est encore plus : je t’aime. Je t’embrasse aussi.
Bon anniversaire, petite choute. Sois folle.
Enfin, un agenda qui me fournit beaucoup d’éléments très précieux sur les semaines passées et à venir.
J’ai photocopié tout ça et l’ai épinglé sur mon tableau de liège, j’ai fait faire un double de toutes les clés (il y en a dont je ne sais pas à quoi elles correspondent) et je suis allé très vite déposer le tout — à l’exception du porte-monnaie — au commissariat de l’arrondissement voisin. Sophie, soulagée, a récupéré son sac dès le lendemain matin.
Jolie moisson. Et joli coup.
Ce qui est agréable, c’est de se sentir dans l’action. J’ai passé tant de temps (des années…) à réfléchir, à tourner en rond, à laisser les images me remplir la tête, à revoir les photos de famille, le livret militaire de mon père, les photos de mariage où ma mère est si jolie…
Dimanche dernier, Sophie et Vincent sont allés manger en famille. Je les ai suivis de très loin et grâce au carnet d’adresses de Sophie, je me suis rapidement rendu compte qu’ils allaient chez les parents de Vincent à Montgeron. Je m’y suis rendu par un autre chemin et j’ai pu vérifier qu’en ce beau dimanche d’été (pourquoi ne sont-ils pas partis en vacances ?), on déjeunait dans le jardin. J’avais une bonne partie de l’après-midi devant moi. Aussi, je suis rentré à Paris et suis allé visiter leur appartement.
Au début, cette visite m’a procuré un sentiment mélangé. J’étais bien sûr heureux de l’immense potentiel que recélait la situation — accéder au plus intime de leur vie —, mais en même temps j’étais chagriné, sans bien savoir par quoi. Il m’a fallu du temps pour comprendre. C’est qu’en fait, ce Vincent, je ne l’aime pas. Je me rends compte à présent qu’il m’a tout de suite déplu. Je ne vais pas commencer à faire du sentiment, mais il y a chez cet homme quelque chose qui m’a été spontanément antipathique.
L’appartement possède deux chambres dont l’une, transformée en bureau, comprend une station informatique assez moderne. C’est un matériel que je connais bien mais je vais tout de même télécharger les notices techniques. Ils disposent d’une jolie cuisine, suffisamment grande pour y prendre un petit déjeuner à deux, une belle salle de bains avec deux vasques et chacun sa petite armoire. Je me renseignerai plus précisément mais un appartement comme celui-ci doit valoir cher. Il est vrai qu’ils gagnent tous deux très bien leur vie (leurs feuilles de paie se trouvent dans le bureau).