Blood Wedding [Robe de marié]
- Автор: Леметр Пьер
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253120605
- Переводчик: Frank Wynne
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Blood Wedding [Robe de marié]». Краткое содержание книги:
Now Sophie is in much deeper water: The young boy she nannies is dead while in her care, a tragedy of which she has no memory. Afraid for her sanity and of what the police will do to her when the body is discovered, Sophie goes on the run, changing her identity and appearance to evade the law. Forced to lead a very different kind of life, one on the margins of society, Sophie wonders where everything went wrong.
Still, with a new name and a new life, she hopes that she'll be able to put her demons to rest for good. It soon becomes clear, however, that the real nightmare has only just begun.
Je me suis réveillé en nage en plein milieu de la nuit, la poitrine serrée, tremblant de tous mes membres. Avec la peur que j’ai eue hier, rien d’étonnant. Dans mon rêve, Vincent avait percuté ma moto. Je me mettais à voler au-dessus du bitume, ma combinaison changeait de couleur, elle devenait toute blanche. Il ne faut pas être grand clerc pour retrouver la symbolique originelle, évidemment : demain, c’est l’anniversaire de la mort de maman.
Depuis quelques jours je me sens triste et lourd. Je n’aurais jamais dû me risquer à ce voyage en moto dans un tel état de faiblesse et de nervosité. Depuis sa mort, j’ai fait toutes sortes de rêves, mais souvent ce sont des scènes réelles que mon cerveau a enregistrées autrefois. Je suis toujours étonné de la précision quasi photographique de ces souvenirs. Il y a, quelque part dans mon cerveau, un projectionniste fou. Il projette parfois des scènes de genre : maman, au pied de mon lit, me racontant des histoires. Ces lieux communs seraient navrants s’il n’y avait sa voix. Sa vibration particulière me traverse et me fait vibrer des pieds à la tête. Jamais elle ne sortait sans venir d’abord passer un moment avec moi. Je me souviens d’une baby-sitter, une étudiante néo-zélandaise… Pourquoi celle-ci revient-elle en rêve plus souvent que les autres… Il faudrait demander au projectionniste. Maman parlait l’anglais avec un accent parfait. Elle en a passé, des heures, à me lire des histoires en anglais… Je n’étais vraiment pas doué, mais avec moi, elle avait toutes les patiences. Récemment, j’ai revu des journées de vacances. Tous les deux dans la maison de Normandie (papa nous rejoignait le week-end seulement). Des fous rires dans le train. Toute l’année des souvenirs remontent. Et puis, à cette période de l’année, le projectionniste sort toujours les mêmes bobines : maman, toujours en blanc, s’envole par la fenêtre. Dans ce rêve, elle a exactement le visage que je lui ai vu le dernier jour. C’était un après-midi très beau. Maman est restée longuement à regarder par la fenêtre. Elle disait qu’elle aimait les arbres. J’étais assis dans sa chambre, je tentais de lui parler mais les mots ne venaient pas facilement. Elle semblait si fatiguée. Comme si toute son énergie avait été concentrée dans cette manière de regarder les arbres. De temps à autre, elle tournait la tête vers moi et me souriait gentiment. Comment imaginer que cette vision que j’avais d’elle, à cet instant, allait être la dernière ? Je garde pourtant le souvenir d’un moment silencieux mais intensément heureux. Nous ne faisions qu’un, elle et moi. Je le savais. Quand j’ai quitté la chambre, elle a posé sur mon front un de ces baisers fiévreux que je n’ai jamais retrouvés. Elle m’a dit : « Je t’aime, mon Frantz. » Maman me disait toujours ça quand je partais.
Dans le film, ensuite, je quitte sa chambre, je descends l’escalier et quelques secondes plus tard, elle s’élance d’un seul coup, comme si rien ne pouvait la faire hésiter. Comme si je n’existais pas.
C’est pour cela que je les hais à ce point.
J’ai eu confirmation. Sophie vient d’informer son amie Valérie qu’ils cherchent une maison au nord de Paris. Elle semble toutefois faire de bien grands mystères à ce sujet. Je trouve ça puéril.
C’est aujourd’hui l’anniversaire de Vincent. Je suis monté à l’appartement en début d’après-midi. J’ai trouvé sans peine le cadeau, un joli paquet d’une taille proche de celle d’un livre et estampillé Lancel, s’il vous plaît. Elle l’avait tout bonnement placé dans le tiroir de ses sous-vêtements. Je suis reparti avec. J’imagine la panique ce soir au moment de la remise du cadeau… Elle va fouiller la maison de fond en comble. Dans deux ou trois jours, je le rapporterai. J’ai choisi de le replacer dans son armoire de salle de bains, derrière le stock de boîtes de mouchoirs et les produits de beauté…
Mes petits voisins peuvent vivre les fenêtres ouvertes. C’est comme ça qu’il y a deux jours, lorsque Sophie et son mari se sont retrouvés en fin de journée, je les ai vus faire l’amour. Je ne distinguais pas tout, hélas, mais c’était tout de même assez excitant. Mes tourtereaux ne semblent pas avoir beaucoup de tabous : on se suce, on se prend comme ci, comme ça, une belle jeunesse bien tonique. J’ai pris des photos. L’appareil numérique que j’ai acheté est parfait lui aussi. Je retravaille mes clichés sur mon petit PC portable et j’imprime les meilleurs, que j’épingle sur mon tableau de liège. Ça a d’ailleurs très vite débordé et une large partie de la chambre est maintenant tapissée de clichés de mes tourtereaux. Ça m’aide beaucoup à me concentrer.
Hier soir, après que Sophie et son mari ont éteint la lumière pour s’endormir, allongé sur mon lit, j’ai regardé ces photos pourtant imparfaites. Une sorte de désir est venu me visiter. J’ai préféré m’endormir rapidement. Sophie est charmante, pour ce qu’on peut en voir elle baise même assez bien, mais ne confondons pas tous les registres. Je sens bien qu’il me faut mettre le moins d’affectif possible entre elle et moi, et je me défends déjà suffisamment mal de mon antipathie pour son mari.
J’ai procédé à plusieurs simulations en me créant des comptes sur des serveurs gratuits. Mon plan est maintenant à maturité, comme l’on dit, et l’opération « brouillage des e-mails » peut commencer. Sophie mettra un peu de temps à s’en apercevoir, mais certains de ses e-mails sont maintenant datés de la veille ou du lendemain du jour où elle pense les avoir envoyés. Le cerveau vous joue de ces tours, parfois…
Le temps de revendre ma moto, d’en acheter une nouvelle, de renouveler ma tenue de protection. Ça n’a pas pris un mois, évidemment, mais je me sentais dans une crise de confiance. L’état d’esprit des cavaliers qui se cassent la gueule et qui ont peur de remonter. Il m’a fallu surmonter mes craintes. Grâce à quoi, même si je n’ai plus tout à fait la même insouciance qu’avant, cette fois, tout s’est bien passé. Ils ont pris l’autoroute du Nord, vers Lille. Puisqu’ils rentrent toujours le soir lorsqu’ils sont de sortie, j’espérais qu’ils n’allaient pas trop loin, et j’avais raison. En fait, l’affaire est simple : Sophie et son mari cherchent une maison de campagne. Ils avaient rendez-vous avec un agent immobilier de Senlis. À peine entrés dans la boutique, ils sont ressortis avec un type qui avait toute la panoplie : le costume, les chaussures, la coiffure, le dossier sous le bras et cet air familier, « expert et bon copain », qui est un trait distinctif de la profession. Je les ai suivis, et là les choses étaient plus compliquées à cause des petites routes. Après la seconde maison, j’ai préféré rentrer. Ils arrivent devant une maison, ils regardent, font des réflexions, des gestes d’architectes, visitent plus ou moins longuement l’intérieur, ressortent, font le tour du propriétaire d’un air dubitatif, posent encore des questions et repartent pour une autre visite.
Ils cherchent une grande maison. Ils ont évidemment les moyens. Celles qu’ils ont vues sont plutôt dans la campagne ou à la sortie de villages un peu tristes, mais toujours avec un grand parc.
Je ne pense pas faire grand-chose de leur envie de week-ends à la campagne, qui n’a, pour l’instant, aucune place dans le plan que je commence maintenant à élaborer.
Je vois aux fichiers de tests qu’elle s’adresse à elle-même que Sophie doute beaucoup de sa mémoire. Je me suis même permis de brouiller son second test en modifiant l’heure. Je me contente de manipuler des dates de loin en loin, c’est beaucoup plus insidieux parce que sans aucune logique apparente. Sophie ne le sait pas encore, mais sa logique, peu à peu, ce sera moi.