Blood Wedding [Robe de marié]
- Автор: Леметр Пьер
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253120605
- Переводчик: Frank Wynne
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Blood Wedding [Robe de marié]». Краткое содержание книги:
Now Sophie is in much deeper water: The young boy she nannies is dead while in her care, a tragedy of which she has no memory. Afraid for her sanity and of what the police will do to her when the body is discovered, Sophie goes on the run, changing her identity and appearance to evade the law. Forced to lead a very different kind of life, one on the margins of society, Sophie wonders where everything went wrong.
Still, with a new name and a new life, she hopes that she'll be able to put her demons to rest for good. It soon becomes clear, however, that the real nightmare has only just begun.
Il y avait suffisamment de lumière et j’ai pris beaucoup de photos, sous tous les angles, assez pour reconstituer l’appartement tout entier. Photos des tiroirs ouverts, des placards ouverts, de certains documents (comme le passeport de Vincent, des photos de famille de Sophie, des photos d’elle et de Vincent remontant, semble-t-il, à plusieurs années, etc.). Je suis allé voir les draps, ils semblent avoir une activité sexuelle normale.
Je n’ai rien dérangé, je n’ai rien pris. Ma visite restera totalement transparente. J’ai prévu d’y retourner prochainement pour recueillir tous les codes de leurs boîtes e-mail, banque, MSN, intranets professionnels, etc. Cela me demandera deux ou trois heures — pour une fois que mon diplôme en informatique me servira à quelque chose de réellement utile —, je dois donc prendre toutes les précautions. Ensuite, je n’y reviendrai que lorsque j’aurai des raisons sérieuses de le faire.
Je n’avais pas à me précipiter : les voilà partis en vacances. Grâce à la boîte e-mail de Sophie, je sais qu’ils sont en Grèce et qu’ils ne rentreront pas avant le 15 ou le 16 août. Ça me laisse du temps pour me retourner. Je dispose de leur appartement pendant toute leur absence.
Il me faudrait un contact tout près d’eux, un voisin ou un collègue qui pourrait me donner de bons renseignements sur leur vie.
Je fourbis tranquillement mes armes. Il paraît que Napoléon voulait qu’on lui présente des généraux chanceux. On a beau avoir de la patience, de la détermination, le facteur chance intervient toujours tôt ou tard. Pour l’instant, je suis un général heureux. Même si, en pensant à maman, j’ai souvent le cœur lourd. Je pense trop à elle. Je pense trop à son amour qui me manque. Elle me manque trop. Heureusement qu’il y a Sophie.
J’ai interrogé plusieurs agences immobilières, malheureusement sans succès. J’ai dû visiter plusieurs appartements dont je savais très bien qu’ils ne m’intéresseraient pas, mais je l’ai fait pour ne pas attirer l’attention. Il faut convenir que ma demande était difficile à formuler… J’ai renoncé après ma visite à la troisième agence. Ensuite, j’ai eu un moment de doute. Et puis, une idée m’est venue, alors que je marchais dans la rue de Sophie. Je crois aux signes. Je suis entré dans l’immeuble qui se trouve juste en face du leur. J’ai frappé à la porte de la concierge, une grosse femme au visage boursouflé. Je n’avais rien préparé, c’est peut-être pour cela que les choses se sont aussi bien passées. J’ai demandé si un appartement était libre. Non, il n’y avait rien. Enfin, rien « qui vaille la peine ». Mon attention a été tout de suite en éveil. Elle m’a fait visiter une chambre au dernier étage. Le propriétaire vit en province et loue son appartement chaque année à des étudiants. Je dis « appartement », en fait ce n’est qu’une chambre avec un coin cuisine, les toilettes sont sur le palier. Cette année, un étudiant a loué la chambre, mais vient juste de se désister et le propriétaire n’a pas eu le temps de la remettre en location.
C’est au sixième. L’ascenseur s’arrête un étage plus bas. En montant, je tâchais de me repérer et je devinais, tandis que nous marchions dans le couloir, que nous ne devions pas être loin de l’appartement de Sophie. En face ! Juste en face ! Lorsque nous sommes entrés j’ai pris soin, malgré mon envie, de ne pas me précipiter à la fenêtre. Après avoir visité (un coup d’œil a suffi puisqu’il n’y a strictement rien à voir), tandis que la concierge me détaillait les règles de vie commune qu’elle impose à « ses locataires » (une suite décourageante d’obligations et d’interdictions en tous genres), je me suis approché de la fenêtre. Celle de Sophie est en face, exactement. Ce n’est plus de la chance, ça tient du miracle. J’ai joué, tout en retenue, le rôle du candidat réflexif. La pièce est meublée de bric et de broc et le lit doit être défoncé comme un terrain de manœuvre, mais peu importe. En faisant mine de vérifier la robinetterie et de jeter un œil au plafond, qui n’a pas connu de peinture depuis des générations, j’ai demandé le prix. Après quoi, j’ai demandé comment il fallait s’y prendre, oui, ça me convenait, comment devait-on faire.
La concierge m’a regardé fixement, comme si elle se demandait pourquoi un homme qui n’est visiblement plus étudiant désirait vivre dans un pareil lieu. J’ai souri. Ça, je sais assez bien faire, et la concierge ne semblant plus entretenir depuis longtemps des rapports normaux avec les hommes, je l’ai sentie charmée. J’ai expliqué que j’habitais en province, que mon travail allait me conduire fréquemment à Paris, que l’hôtel ne me convenait pas et que pour quelques nuits par semaine, un lieu comme celui-ci serait parfait. J’ai accentué mon sourire. Elle m’a dit qu’elle pouvait appeler le propriétaire et nous sommes redescendus. Sa loge, comme l’immeuble, remonte au siècle dernier. Tout, chez elle, semble dater de la même époque. Il régnait une atmosphère d’encaustique et de soupe aux légumes qui m’a soulevé le cœur. Je suis très sensible aux odeurs.
Le propriétaire m’a pris au téléphone. Lui aussi a entamé la litanie des règles « de bienséance » (sic) à respecter dans l’immeuble. C’est un vieux con. J’ai joué au locataire docile. Lorsque la concierge a repris le téléphone, j’ai deviné qu’il lui demandait son sentiment, son intime conviction. J’ai fait semblant de chercher quelque chose dans mes poches, de regarder les photographies que la vieille a posées sur son bahut et l’ignoble poulbot en casquette en train de pisser. Je pensais vraiment que ces choses-là n’existaient plus. J’ai passé convenablement l’examen de passage. La concierge murmurait des : « Oui, je crois… » En tout état de cause, à cinq heures du soir, Lionel Chalvin était locataire de la chambre, il avait versé, en espèces, une caution exorbitante, trois mois de loyer d’avance, et avait obtenu l’autorisation de visiter une dernière fois la chambre avant de repartir, histoire de prendre des mesures. La bignole m’a prêté son mètre de couturière.
Cette fois, elle m’a laissé monter seul. Je suis immédiatement allé à la fenêtre. C’est encore mieux que ce que j’avais espéré. Les étages des deux immeubles ne sont pas tout à fait au même niveau et ma vue sur l’appartement de Sophie est un peu plongeante. Je n’avais pas remarqué qu’en fait j’ai vue sur deux fenêtres de son appartement. Le salon et la chambre. Il y a des rideaux de mousseline aux deux fenêtres. J’ai tout de suite pris un stylo et sur mon petit carnet j’ai établi une liste de choses à acheter.
En partant, j’ai laissé un pourboire étudié.
Je suis très content de cette lunette. Le vendeur de la Galerie de l’astronomie m’a semblé tout à fait au courant. Ce magasin est le rendez-vous de tous les astronomes amateurs, mais sans doute aussi celui de tous les voyeurs un peu organisés et disposant de quelques moyens. Ce qui me fait penser cela, c’est qu’il m’a proposé un appareil à infrarouges qui s’adapte sur la lunette et qui permet de voir la nuit et, le cas échéant, de prendre des clichés numériques. C’est absolument parfait. Ma chambre est maintenant très organisée.
La concierge est assez déçue que je ne lui remette pas un double de ma clé, comme doivent le faire les autres locataires, mais je ne tiens pas à ce qu’elle vienne espionner mon quartier général. Je ne me fais d’ailleurs pas trop d’illusion, elle en a probablement un. J’ai donc installé un système assez retors qui empêche d’ouvrir suffisamment la porte, et veillé à ce que rien n’apparaisse dans l’angle de la pièce qu’on peut apercevoir. C’est assez bien joué. Elle aura du mal à trouver un argument pour me faire part de cette difficulté certainement inédite pour elle.