Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Gendarme (Le)
À l’adolescence j’ai improvisé une fugue en stop avec un copain de classe. Nous envisagions d’accoster dans une île au bout du monde, via Marseille ou nous embarquerions en qualité de mousses. La nuit nous surprit aux abords d’un patelin de la France la plus profonde. C’était l’hiver, il faisait froid, la neige tombait, nous n’avions pas de quoi dormir à l’hôtel et aucune voiture ne croisait dans les parages. Toute fierté bue, nous décidâmes de nous constituer prisonniers à la gendarmerie locale, pronostiquant un séjour au violon en épilogue à un passage à tabac. Nous sonnâmes. Les gendarmes dormaient. Celui qui nous introduisit réveilla ses collègues. Ils enfilèrent un uniforme par-dessus leurs pyjamas et nous passâmes aux aveux. Pas de gifles, pas même d’engueulade, juste des haussements d’épaules. Le chef prévint nos parents qui depuis le matin avaient alerté les gendarmes de la ville où nous habitions. Que faire de ces deux dadais grelottants et penauds qui visiblement n’avaient pas des tronches de mafieux ? Les épouses des gendarmes descendirent en robe de chambre. L’une nous prépara un bol de café et des tartines, les autres disposèrent un matelas autour du poêle avec une sollicitude maternelle. Nous n’en revenions pas. Le lendemain un officier de gendarmerie venu de la ville voisine nous réveilla pour nous interroger, en conformité avec le règlement. Pourquoi avions-nous fugué ? Pour rien. Pour fuir ce qu’il est convenu depuis Freud d’appeler le principe de réalité. Son sourire trahissait une indulgence préjudiciable à notre orgueil. Puis nos pères vinrent nous récupérer. Leur interrogatoire fut sensiblement moins aimable que celui de l’officier. Plus tard, un voyage conduisit mes parents dans la région, ils se présentèrent dans cette gendarmerie, avec une boîte de chocolats en guise de remerciements. Il m’est resté de cette aventure piteuse une sympathie pour nos pandores, en dépit d’une appétence modérée pour la loi, les règlements, les fonctionnaires, les uniformes, et cætera. Toute convocation dans un commissariat de police m’inspire un malaise irraisonné. Mon imagination profile des instruments de torture et l’ombre d’un cachot habité par des rats. Tandis que dans une gendarmerie, je me sens presque chez moi. La peur ancestrale du gendarme ne me hante pas ; au contraire je le présume voué au gardiennage de ma liberté. Il est vrai que je vis en rase campagne : le gendarme d’une brigade est un personnage familier ; son uniforme cautionne une autorité jamais suspecte d’abus. On le connaît, on l’aborde dans la rue, on lui serre la louche, il est des nôtres tout en étant de l’autre bord, celui de l’État avec une majuscule. Qu’il vive en caserne sous enseigne Bleu-Blanc-Rouge nous rassure, on sait où le trouver en cas de besoin. Il sait, lui, ce qui cloche ici ou là — les cas sociaux, le type à la dérive, le conflit de voisinage. Nul ne connaît mieux les secrets d’un canton maison par maison, c’est un psychothérapeute de groupe plutôt qu’un agent de la répression, et un sociologue plus avisé que ceux de la Sorbonne, foi d’ancien localier.
Il existe des flics ripoux, des brutaux, des fêlés, des haineux même. On en voit surtout au cinéma, mais il arrive que la fiction rejoigne la réalité dans les pages des faits divers. Un gendarme dévoyé, ça n’existe pas. C’est un militaire, avec les vertus afférentes : probité, disponibilité, respect du règlement et de la hiérarchie. Du coup on a tendance à le caricaturer, dans le sillage de Louis de Funès : cire-pompes vis-à-vis du supérieur et formalisme borné. Or, Le gendarme de Saint-Tropez a tourné une brigade et son chef en ridicule sans discréditer le corps pour autant. D’ailleurs les autorités de la Gendarmerie nationale ont avalisé le film, sachant qu’il en résulterait un surcroît de popularité. « Do you do you do you Saint-Tropez » : ce twist démarqué d’un tube de Cliff Richard est le générique d’une empathie : les Français aiment bien leurs gendarmes, même s’ils maugréent quand ils chopent une prune. Encore incriminent-ils surtout le sadisme impersonnel du radar, les cyclothymies de l’alcootest et l’obscure bureaucratie qui détermine le montant des amendes et la soustraction des points. Ils ont du mal à considérer comme un gendarme celui qui, planqué derrière un virage, braque ses lunettes diaboliques sur un automobiliste. On devrait lui épargner ce vilain rôle. Longtemps, le gendarme eut mauvaise réputation, et pour cause : depuis les guerres impériales jusqu’au carnage de 14–18, il fut commis à la chasse aux déserteurs. Le régime de Vichy lui assigna la basse besogne de débusquer les juifs mais dans ma région où ils étaient nombreux dans les fermes — enfants ou adultes — la plupart des gendarmes ont feint d’ignorer leur présence. Ou bien ils prévenaient en douce celui qu’ils devaient arrêter, et classaient sans suite les lettres de délation. Entre-temps le gendarme s’était infusé dans le maillage de la France rurale, avec une bonhomie, un tact, un sens des réalités qui lui vaut une popularité durable. On freine d’instinct quand on aperçoit la camionnette bleu nuit à un carrefour, ou quand on voit poindre des motards dans le rétroviseur. Personne n’apprécie de se faire arrêter à un barrage ou d’être convoqué dans une gendarmerie. Mais si rien de grave ne pèse sur la conscience, on n’a pas vraiment peur. En s’urbanisant la France a mis au rebut le garde champêtre, le curé de village, le juge de paix. Elle a démonétisé le notable (élu, médecin, etc.) qui faisait le lien entre le citoyen lambda et les éminences parisiennes de l’État. On se sentirait un peu seul sous nos clochers si le gendarme les désertait et la remarque vaut dans nos Dom-Tom où le bleu désormais pâle de son uniforme symbolise une appartenance à la nation qui ne va pas toujours de soi sous les tropiques. Nonobstant un penchant invétéré à l’anarchie, je suis toujours content de voir l’enseigne d’une gendarmerie ; elle pérennise une France d’avant les « cités » dont j’idéalise volontiers la quiétude. En outre, je me souviens de celle qui jadis hébergea nuitamment deux clampins immatures.
Grandeur (La)
« La France ne saurait être la France sans la grandeur » (de Gaulle, Mémoires de guerre). Nous en sommes tous plus ou moins convaincus ; sinon, comment expliquer cette pente à la déprime quand la France « officielle » — ses chefs, son armée, ses champions — ressemble à un pays moyen ? Ce qu’elle est dans l’ordre du quantitatif. Elle était pire encore dans les années cinquante, quand de Gaulle, retiré à Colombey, écrivait ses Mémoires. Elle venait de perdre une guerre et d’endurer une occupation, elle allait perdre son empire ; elle se refaisait une santé, plutôt qu’une beauté, avec les dollars du plan Marshall. Entre États-Unis et URSS, ce minuscule septentrion du cap de l’Asie ne pesait pas lourd à l’aune de la guerre froide. Il pèse moins lourd encore à l’aune de l’économie depuis que s’éveillent à la puissance de nouveaux géants, la Chine, l’Inde, le Brésil, le Mexique.
La puissance n’est pas la grandeur. Le rayonnement « culturel » non plus. Historiquement, la grande peinture occidentale est italienne puis flamande, la grande musique italienne et allemande, la grande métaphysique allemande. Les trois écrivains majeurs de l’Occident « moderne » — Dante, Shakespeare, Cervantès — ne sont pas français. Ni Darwin, Marx, Nietzsche, Freud, Einstein qui ont pétri les contours de la conscience occidentale, et orienté le cours de l’Histoire. C’est l’Amérique qui nous a donné le western et le blues, versions « modernes », populaires et profanes de la chanson de geste et du grégorien. Et c’est avec une curieuse ingénuité que nous nous approprions La Joconde du Louvre, l’obélisque de la Concorde et Tintin. On peut se demander à quoi rime cette grandeur dont le souci nous taraude jusqu’à nous faire sombrer dans un désarroi nauséeux ? Comme si nous n’avions que cette alternative : orgueil d’être français ou morosité grinçante et ricanante. Orgueil nourri par l’invincible certitude que la France est le sel de la terre, et se doit de le rester. Rien de plus déraisonnable, et pourtant rien de mieux enraciné. Nos premiers rois ont voulu que la France fût à la fois la « fille aînée de l’Église » et l’héritière de l’universalisme romain. C’était viser plus haut que le nombril de leur mini-royaume. Le sacre à Rome de Charlemagne, les croisades, l’idéalisme de Saint Louis, l’étrange mysticisme de Jeanne d’Arc, les périples italiens de Charles VIII et de Louis XII, le faste de François Ier, la majesté de Louis XIV, le prophétisme des Lumières, la folle bravoure des soldats de l’An II, l’épopée impériale, l’aventure coloniale, la saga gaullienne, ces tranches d’Histoire dorées et sanglantes procèdent d’un désir impérieux de hisser la France au-dessus de ses capacités vérifiables. Elles conspirent à une arrogance qui exaspère nos voisins. Et parfois les sidère. Dans l’inconscient du Français le plus obtus, survit le fait que Versailles donnait le ton, que sous Louis XV les chancelleries parlaient français, que Napoléon a toisé les Pyramides avant de dormir dans le lit des tsars et que de Gaulle, avec une armée fantoche, a imposé la France à des alliés qui n’en voulaient pas. Il postule une exemplarité irrationnelle et confuse, mélange de bravoure empanachée et de missionnarisme idéal qu’aucune victoire sportive ou économique ne saurait traduire. Le Français de base a admiré les « French doctors » de MSF pour la gratuité de leur activisme au Biafra, et Zidane parce qu’il incarnait davantage que l’excellence footballistique. D’où son insondable mélancolie si la France se complaît dans une prospérité pacifique et se résigne à produire, consommer et exporter. D’où sa hargne, son mépris puis son rejet des gouvernants « raisonnables ». Ils ont mis la barre à l’altitude de nos désirs, de nos pulsions, de nos hantises alors qu’il faut, pour ne pas nous humilier, la placer quelque part entre la glèbe et les étoiles. À ce prix seulement le chef mérite notre estime, même s’il se fait rétamer dans les urnes comme de Gaulle en 1969. Après tout, Vercingétorix et Napoléon ont perdu la bataille capitale, Saint Louis a loupé ses croisades et Jeanne d’Arc a péri sur un bûcher. Ils restent nos héros tandis que les Guizot qui encombrent nos manuels d’histoire comptent pour rien dans notre mémoire.