Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
J’aime nos trains et leurs gares, ils ordonnent une sorte de civilisation ferroviaire. Dans les autres pays, les trains ne servent qu’à se déplacer ; en France, ils servent à poétiser. J’aime prendre un train dans une gare parisienne — un Corail, un Teoz, un TGV — au début de l’après-midi. Au départ il est toujours bondé. Premières escales. Des voyageurs descendent, presque aucun ne monte. On change à Limoges-Bénédictins ou à Metz, pour citer deux gares à l’esthétique singulière, très Second Empire pour l’une, très prussienne pour l’autre. On monte dans un TER dont le museau effilé ressemble à celui des TGV. Il a remplacé les michelines rouge et blanc surchauffées qui grondaient comme un camion dans les côtes. Ce TER s’arrête à la moindre gare — une maisonnette parfois, telle la gare de Combray. Il finit par nous larguer dans un chef-lieu d’arrondissement, voire de canton, voire moins encore. La nuit est tombée depuis longtemps. Un employé à casquette a sifflé, agité un drapeau. Le train s’est ébranlé ; on a vu se dissoudre dans le noir les deux taches rouges du wagon de queue. Les rares voyageurs remontent à pied ou en voiture une avenue bordée de platanes qui rejoint le centre de la localité. Moment poignant et délicieux où la France est vraiment « profonde ».
Plus personne sur la place de la gare. Des hangars, quelques maisons et, à l’angle de l’avenue, le néon blême d’un « Hôtel de la Gare ». Variantes : Hôtels « des Voyageurs », « Terminus ». Ou encore « Hôtel de Paris », puisque aussi bien tous les rails de la SNCF convergent vers la capitale. Les rêves, eux, vont et viennent, ou reviennent, du cœur à ses vaisseaux périphériques.
On pousse la porte. Un desperado d’envergure locale est debout face au comptoir, devant un demi de bière, une cigarette entre les doigts jaunis, l’œil tourné vers l’intérieur pour y constater on ne sait quel saccage. Au fond de la salle, un contrôleur de gestion achève un repas à menu fixe inscrit à la craie sur une ardoise. Au mur, des réclames d’apéritifs et la photo de l’équipe de foot locale. Cendriers Ricard sur les tables en Formica. Un patron somnolent est absorbé dans la lecture des pages sportives ou nécrologiques du quotidien régional. Une souillon désabusée essuie les tables. Le patron octroie à l’impétrant la chambre numéro 3, à contrecœur, dirait-on. Œil suspicieux : un voyageur, ça vient d’ailleurs, peut-être de loin, on ne sait jamais, avec les trains. On décline une provenance et un métier avouables et alors il consent l’amorce d’un commentaire météorologique.
La porte s’ouvre, un quarteron de jeunes vient achever sa bordée. Bière ou cognac. Accent du cru pour rendre à la serveuse des hommages peu protocolaires. Elle émet un sourire pâle, ou résigné, les sert, les remballe. Le patron lève le nez de son journal, consulte l’horloge. Le dernier train est passé, le contrôleur de gestion est allé se coucher, la nuit a happé le desperado qui doit tituber entre les platanes.
Autant monter. La chambre numéro 3 n’est pas désirable. La fenêtre aux rideaux mités propose une vue imprenable sur un paysage de rails et de pylônes. À la lumière jaune des lampadaires, le quai désert donne le sentiment d’être résigné. Comme la souillon. Comme le patron. Résigné à quoi ? À tout et à rien. On voit, plus loin, une lumière rougeâtre prise dans la brume. La gare s’est endormie. Si la brume s’est levée, on devine les formes imprécises du patelin. Il dort. La nuit a quelque chose d’irrémédiable dans ces chefs-lieux de pas grand-chose ; l’hôtel est comme un phare désemparé.
Une sonnerie grêle. Un train de marchandises passe avec lenteur. C’est émouvant, rassurant, inquiétant. Un grondement sourd, deux lumières rouges et puis la nuit, encore plus noire. Encore plus nuit. C’est une certaine France, cette nuit autour d’une gare de dernier ordre, appelée à disparaître parce que les économistes la trouvent inutile et coûteuse. Ils ont leurs raisons. La mienne est poétique. En de tels endroits, je me suis toujours surpris à bâcler des vers alors que, dans les palaces, rien n’inspire ma plume.
Le jour se lève. Pluie et brouillard. Douche mal réglée, café médiocre, croissants déplorables. Aucune importance : des trains s’arrêtent, la gare s’anime et on va découvrir une localité que l’on ne connaît pas. Ça m’est arrivé souvent et, presque chaque fois, je suis tombé sur un bourg qui valait le détour. Des milliers de bourgs français valent le détour, au moins une fois, et entre autres regrets à l’article de ma mort il y aura celui de ne pas les avoir tous découverts.
On reprend le TER dans l’autre sens au début de l’après-midi. On change de train comme à l’aller, on retrouve l’express de Paris. Des gens montent à toutes les gares, personne ne descend. La nuit tombe sur la Beauce, ou la Brie, ou la Picardie. Paris… Ce ressac ferroviaire entre les deux versants de l’âme française, j’en éprouve le besoin physique ; il reflète une double citoyenneté assez foncière : sous l’écorce du Parigot, titi de faubourg ou rupin des bords de la Seine, coule la sève d’un provincial. Je le retrouve à Austerlitz, frétillant d’impatience, un clocher accroché dans un coin de son cœur.
Gastronomie (La)
Au pays des moines vignerons et de l’épicurisme rabelaisien, le guide Michelin continue de nourrir des polémiques quand il décerne ses étoiles et c’est tout juste si l’on ne couche pas ses recettes de cuisine sur son testament. En tout cas on ne les confie qu’aux intimes, non sans disserter à perte de temps sur l’opportunité de mettre une gousse de vanille dans la confiture de pêches. Ou sur le dosage du chocolat dans la sauce du lièvre à la royale. En France, la gastronomie est une religion avec son droit canon, ses théologiens (Brillat-Savarin), ses réformateurs, ses hérétiques, sa liturgie, sa sémantique. Un plat se mijote au long cours dans l’imagination d’un Français avant de se laisser humer, contempler, déguster. Mets ou produit, l’intitulé suggère un terroir ou à défaut un label d’élaboration. C’est l’album colorié de nos diversités que l’esprit effeuille avec gourmandise quand on lui promet des tripes à la mode de Caen, une sole à la dieppoise, un cassoulet de Castelnaudary, des pieds de porc à la Sainte-Menehould, du jambon à la jovinienne. Les papilles ont le culte des enracinements : l’andouille est de Vire, le piment d’Espelette, la poularde de Bresse, le saucisson chaud-pommes à l’huile de Lyon, la quiche lorraine, la potée limousine, les rillettes du Mans. Hors l’Auvergne point d’aligot ou de truffade qui vaillent, et il n’est de vraie bouillabaisse qu’autour de Notre-Dame-de-la-Garde. L’Alsace contresigne un poussin au riesling, le Bourbonnais une pompe aux grattons, le Berry un coq au vin, la Corrèze une tête de veau sous la mère, et les huîtres se doivent d’arriver de Marennes avec la marée. Pour la mouclade il faut aller à La Rochelle et le jésus de Morteau doit venir de Morteau, pas d’ailleurs. Appellation d’origine exigible, comme pour nos vins et nos fromages. Qui commettrait l’impair de commander un livarot à Roquefort, une pissaladière à Lille, un vin de Buzet à Chablis ?
En qualité de Français, j’aime manger et boire. C’est culturel et la géographie de nos traditions culinaires n’est pas sans rapports avec notre littérature. J’aime les plats qui ont de l’accent et de la tronche. J’avoue un faible pour ceux qui augmentent le taux de cholestérol — civets, salmis, daubes, confits, abats — et une tendresse pour le gibier à plumes quand la perdrix est cuite dans ses choux, la bécasse servie sur un canapé d’abats écrasés. Mon patriotisme se régale malicieusement avec ce qui répugne à nos voisins : les escargots (à la bourguignonne, à la charentaise, à la bordelaise), les cuisses de grenouilles (à la provençale), les pibales bien aillées, les queues et les oreilles de cochon qui croustillent sous la dent, les ortolans qui fondent sous la langue. Les cœurs de lapin à l’apéritif, arrosés d’un pouilly fumé, ne sont pas non plus pour me déplaire, je dois cette découverte à l’ancien patron de L’Espérance. J’en doit tant à tant de toques, sans compter mon épouse, irréprochable sur le ris de veau aux cèpes, l’épaule d’agneau, le chou farci et la farcidure, spécialité corrézienne. Ma mère est hors-concours sur le poulet à la crème, la quiche, le pâté de viande.