Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
La France ne saurait être la France sans la grandeur : évidence à la fois salvatrice et accablante. Que nous soyons la septième ou l’antépénultième puissance économique de la planète n’a pas beaucoup d’intérêt, il faut que le génie français ébahisse le monde. Je le crois encore vivant, telle une braise de l’esprit sous la cendre du mercantilisme ; cette foi naïve est un des ressorts de mon patriotisme.
H
Hansi
On oserait presque affirmer que Jean-Jacques Waltz (1873–1951), alias Hansi, a inventé l’Alsace et l’a offerte gracieusement aux Français dits « de l’intérieur ». C’est une Alsace toute d’imagerie, de belle imagerie, joyeusement campagnarde, malicieusement enfantine et qui ne lésine pas sur les cinq c : la coiffe, la cigogne, la choucroute, les colombages, la cathédrale. Pourquoi pas ? Graphiste polyvalent mais dessinateur et même peintre dans l’âme, Hansi a grandi à Colmar dans l’Alsace impériale de Guillaume II et de Bismarck. Il en a conçu une vindicte qui s’est libérée en textes et illustrations d’un antigermanisme féroce dans les revues locales puis dans des albums. Polémiste redouté, proche des milieux politiquement hostiles à l’occupation allemande, il fut condamné à une peine de prison par un tribunal de Leipzig, s’enrôla en 1914 dans les services de propagande de l’armée française et devint après Rethondes le héros de l’Alsace libérée. Il s’est auto-baptisé Oncle Hansi pour signer une histoire de l’Alsace racontée aux petits, textes et dessins, où la France a le beau rôle : elle civilise et elle instruit. Le Germain endosse celui du barbare, encore plus bête que méchant. Succès garanti à l’époque sur les deux versants des Vosges. Son patriotisme exulte sans retenue dans ses dessins faussement naïfs : les enfants brandissent tous des fanions tricolores, les soldats français en uniforme et calots beiges sont tous des héros ; même les cigognes sur les cheminées ont l’air de se réjouir quand les Allemands décampent. Hansi, lui, devient un mythe vivant, le miroir d’une « Alsace heureuse » que ses dessins popularisent jusqu’aux confins de l’Hexagone. On le nomme conservateur du musée Unterlinden de Colmar, sa ville natale, instituée capitale de son royaume intime. La ville idéale des dessins de Hansi, c’est toujours un abrégé de Colmar. Les Allemands qui s’adonnent au tourisme, affublés d’un rücksack, d’un chapeau tyrolien et d’une paire de binocles, sont hébétés, lourdauds et faméliques. Le proviseur du lycée de Colmar, surnommé « Kneisse » dans un album, est un cuistre ignare armé d’une trique, dont les écoliers se moquent. Eux, ils sont malins et primesautiers. Les Allemands reviennent en 1940, hélas, blindés, cuirassés et pas pour faire du tourisme. Hansi se réfugie en zone libre, près d’Agen où la Gestapo commandite son passage à tabac. Nouvelle libération. L’Alsace renoue avec la liesse de 1918, mais brièvement et non sans malaise (le Struthof, le sort des juifs alsaciens, les « malgré nous »). La France et l’Allemagne sont sur le point de se rabibocher à l’initiative notamment de l’Alsacien Robert Schuman quand Hansi meurt, en 1951, à Colmar comme il se devait. Ses compatriotes auraient presque envie de l’oublier tant son antigermanisme offusque l’air du temps. Mais où que l’on aille en Alsace, ses dessins ornent des calendriers, des napperons, des assiettes, des cendriers, des cartes postales — c’est le lieu commun des boutiques à touristes. Quel enfant né dans l’après-guerre ne se souvient des entremets Alsa avec sur les sachets la jeune Alsacienne à la coiffe noire en forme de papillon comme sur les dessins de Hansi. Elle a beau n’avoir été d’usage que dans les campagnes autour de Strasbourg, elle s’est installée dans les imaginaires. Même dans nos anciennes colonies, on connaissait de vue l’enseigne signée Hansi des Potasses d’Alsace : une cigogne et la cathédrale de Strasbourg. Dans ses albums, la flèche unique est toujours chapeautée d’un fanion tricolore et les enfants, tous d’une candeur angélique, portent comme des ostensoirs les tartes et le kouglof, symboles d’une opulence convoitée par les hordes germaniques. Ne sourions pas trop vite : les clichés de Hansi ne comptent pas pour rien dans la sympathie que nous inspire l’Alsace. Ces villages du vignoble adossés au piémont des Vosges, dont les atours nous fascinent, semblent tous enfantés par sa plume tendre et espiègle, naïve si l’on veut ; mais réaliste dans ses moindres détails. Indéniablement, l’Alsace de Hansi existe « pour de vrai », comme disent les enfants. À Colmar cela va sans dire mais aussi à Sélestat, haut-lieu de l’humanisme rhénan, autour de ses deux clochers, le roman et le gothique. Elle est « live » à Strasbourg dans la « petite France », à Wissenbourg au long de ses canaux, et bien évidemment sur ce vignoble qui de Thann à Holsheim égrène ses villages multicolores, fleuris comme des épousées, toisés par le Haut-Konigsbourg revu par un Viollet-le-Duc prussien et surtout par le mont Sainte-Odile d’où se profile dans la plaine embrumée la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Toujours cette flèche évocatrice de séquence héroïques — la IIe DB de Leclerc, Malraux en colonel Berger, initiateur d’une méditation sur le rétable de Grünewald. Toujours nous précède et nous accompagne cette Alsace de Hansi, si obsédante et si savoureuse que le charme plus austère de Saverne, rehaussé par la magnificence du château des Rohan, nous laisse presque indifférents. Pas assez alsacien, pas assez Hansi en somme. Des châteaux « classiques », on en voit d’autres en France ; des poutres délicatement sculptées sur des pignons rutilants, c’est l’apanage de l’Alsace. Pour la même raison Haguenau nous déçoit : trop peu Hansi dans le centre ville. Si l’on excepte Neuf-Brisach dont les fortifications de Vauban nous émeuvent pour d’évidentes raisons liées à l’histoire, nous cherchons un remake de Colmar dans toutes les villes, et dans tous les villages ceux en heim de la fameuse route des vins. Trop fameuse sans doute, endimanchée, folklorisée pour les touristes, mais enfin des vignerons effectifs y confectionnent un des plus grands vins du monde. À ce titre cette route est aussi prestigieuse que la D2 médocaine entre Cantenac et Saint-Estèphe, la bourguignonne entre Marçannay et Givry, la D9 champenoise entre Reims et Épernay. À cela près que l’alsacienne, servie par des paysages plus contrastés et un génie architectural plus singulier, offre au regard une beauté dont la jouvence laisse pantois. Au soleil, c’est féerique. On préférerait certes croiser moins de touristes à Ribeauvillé, à Barr et à Riquewihr ou a été implanté un musée Hansi. C’était bien le moins. Il y a trop de touristes aussi à Obernai, ville chère à mon cœur car j’en ai porté les couleurs, en tant que rugbyman, dans un jadis lointain où j’étais bidasse à Entzheim. Déjà je trouvais Obernai presque trop belle pour être vraie et quand je la revois je me réjouis de sa ressemblance avec un dessin de Hansi. Les intellos alsaciens réactualisent périodiquement un débat sur l’influence de cet enchanteur, coupable à leur aune d’avoir réduit l’identité de sa mini-patrie à ses acquêts rustiques, gastronomiques, patriotiques et esthétiques. Ils en ont un peu marre des porches médiévaux, des balcons fleuris, des cigognes de Munster, et de ces bouilles rondes et réjouies de gosses campagnards. Ils font valoir que l’Alsace fut peut-être « heureuse » en 1918, avant de s’apercevoir qu’elle avait changé depuis l’annexion, et la France aussi. Vitrine de l’empire prussien, elle s’était industrialisée plus vite qu’outre-Vosges, et elle jouissait des lois sociales avantageuses édictées par Bismarck. Foncièrement religieuse (majorité catholique, importantes minorités protestantes et juives), elle répugnait à la séparation de l’Église et de l’État intervenue en France au début du siècle. D’où un sentiment croisé d’incompréhensions et, en 1924, l’émergence d’une conscience « autonomiste » qui se cherchait au bord du Rhin entre germanité et romanité et comme plus tard les Basques et les Bretons, valorisait sa langue propre. Cette quête était totalement incompatible avec le jacobinisme de Hansi. Il était protestant mais entiché du strict laïcisme des « hussards noirs » et plutôt que l’exception concordataire, il eût souhaité que les lois de la république « une et indivisible » s’appliquassent intégralement et le plus vite possible. On dénonça sa germanophobie, contraire à l’idéal européen des démocrates-chrétiens, influents en Alsace comme outre-Rhin. On le décréta sommaire et passéiste. Ringard en quelque sorte. L’aigreur des concurrents aidant, Hansi fut marginalisé au nom d’une « modernité » qui récusait aussi Bartholdi et Schweitzer, les autres célébrités alsaciennes, pour ressusciter l’humanisme à la Érasme dont témoigne la bibliothèque de Sélestat. On peut comprendre cette gêne vis-à-vis d’un créateur à grand succès qui a figé l’Alsace en chromos d’époque. L’Alsacien contemporain a du mal à s’y reconnaître ; à la limite il souhaite s’en dédouaner. Du reste Hansi lui-même, qui peignait de charmantes aquarelles et s’adonnait avec passion à des recherches historiques, n’appréciait guère la folkloristation de son œuvre, et déplorait qu’on la réduise à trois albums polémiques. Edmond Rostand et Maurice Leblanc ont pareillement souffert en leur temps de l’escamotage de leur œuvre par Cyrano et Lupin. On n’y pouvait rien. Un mythe est invincible par nature. Le mythe de Hansi, la figure de l’« Oncle Hansi », Colmar et le vignoble alentour selon Hansi ont accédé à l’empyrée d’une légende française et aucun débat d’érudits ne les en délogera. Son Alsace nous appartient en vertu du droit le plus irrécusable, celui d’assujettir une réalité aux exigences d’une poétique. Le fait est que celle de Hansi nous enchante, et elle sidère aussi les touristes allemands. Les « Badois » qu’il a caricaturés en brutes épaisses ou en touristes ahuris avec une cruauté attendrissante achètent ses dessins dans les boutiques, et les prennent pour ce qu’ils sont : des coins de paradis, des havres d’innocence, des parenthèses de franche bonhomie et de grâce sans afféterie. Aussi génial dans son genre que Hergé (voir : Moulinsart), et aussi perfectionniste, Hansi vouait un culte à un génie d’essence supérieure : Thomas Grünewald, l’auteur du rétable d’Issenheim qui n’en finira jamais d’éberluer les historiens de l’art. Colmar a tous les atouts dans son jeu : c’est probablement la plus belle préfecture de France et elle héberge ce joyau inclassable. Hansi vouait aussi à la France un culte intransigeant qu’elle n’a pas toujours mérité. Quant à l’Alsace, le grand amour de sa vie de célibataire, elle lui doit en partie l’émotion que ressentent les Français « de l’intérieur » quand ils voient poindre dans un ciel bleu horizon le clocher de la cathédrale de Strasbourg. L’Alsace de Hansi est peut-être une imagerie, mais il faudrait être ingrat et maso pour s’en émanciper (voir : Lettres de mon moulin [Les])