Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
J’ai gastronomisé partout en France, dans d’innombrables gargottes et parfois chez des étoilés, encore qu’ils soient hors de prix et que leurs sophistications me déroutent. N’étant ni un spécialiste, ni un intégriste, je préfère les auberges sans apparat où une patronne bourrue vous propose des œufs mimosa, une omelette aux girolles, une andouillette-frites, une truite aux amandes, une côte de veau forestière, un boudin aux pommes, une vraie friture de goujons, des pissenlits (tièdes) aux lardons. Tout est dans l’art du cuistot et, en France, les cuistots ont le doigté, presque autant que les cuisinières des bourgeoises d’antan. On n’est déçu que s’ils veulent étaler leur science en vue d’obtenir une étoile, une fourchette ou un macaron.
Je ne suis pas le moins du monde xénophobe et j’ai pris de vifs plaisirs à goûter des plats italiens, chinois ou arabes ; certains d’un raffinement indéniable. Mais enfin, toute partialité bue, aucun ne mérite la comparaison avec les nôtres, il s’en faut de beaucoup. C’est en France seulement que l’on sait trousser un plat qui sous la langue se fond en un poème. Dans aucun autre pays la nourriture n’enflamme autant les lyrismes et n’exaspère autant de passions. Dans nul autre une telle abondance de livres n’a été consacrée à la gastronomie depuis la bible de Brillat-Savarin jusqu’au fantastique Déjeuner de Sousceyrac de Pierre Benoit. Ce roman, je l’ai dégusté dix fois, je suis même allé déjeuner à Sousceyrac, pour comparer. C’est en France seulement que l’œil s’allume de convoitise en lisant une carte, avant de se régaler en voyant apparaître sur son chariot un plateau de fromages bien achalandé. En France les produits ont une âme, j’aime la surprendre au petit matin dans les carrés de Rungis. Pour les couleurs, les senteurs, l’argot des commanditaires. Pour le plaisir d’un voyage imaginaire dans nos « pays », et chaque fois je crois revoir des scènes du Ventre de Paris de Zola. J’aime tout autant lécher l’étal d’une charcuterie. Quoi de plus sensuel qu’une théorie de jambons suspendus, un régiment de jambonneaux nappés de chapelure, un assortiment de saucissons cuits à l’ail ou séchés sous la cendre, des effilés et des ovoïdes ! Andouilles gainées de noir, terrines, pâtés de tête, de foie et du reste, pots de rillettes et de grattons, pieds panés, museau persillé, cervelas, côtes de porc d’un rose pâle, tranches de lard : tout m’euphorise et de plus j’ai remarqué que les charcutières sont toujours gaies. Nulle part ailleurs qu’en France on ne trouve une telle allégorie de l’abondance, dans ses liens avec la ripaille joyeuse. Nulle part ailleurs l’épicurisme n’a emprunté à la nourriture de quoi esthétiser le bonheur. À telle enseigne que nos chefs d’élite vont enseigner et labelliser partout dans le monde.
Mes souvenirs de régalades sont innombrables — à Paris, en province, à la campagne — et quand j’aime, je reviens. Néanmoins je ne serai jamais las de débusquer une auberge inédite pour y fomenter un dégagement de copains. Au fond de la salle de préférence, on peut parler plus fort et rire plus gras. En choisissant des plats du pays qui tiennent au corps, et des vins qui parlent encore patois. Adepte pratiquant de la gastronomie lourde, j’ai forcément des réserves sur la « nouvelle cuisine ». Elles souffrent des exceptions, celle notamment de Guy Savoy qui sait alléger un produit sans l’affadir, et créer des merveilles sans en rajouter. Peut-être parce qu’il est rugbyphile pratiquant, sûrement parce qu’il n’a pas rompu avec ses attaches iséroises. Du reste les excès de l’épuration culinaire, imputables au moralisme des diététiciens, commencent à passer de mode : les « modernes » remettent de la sauce, les « anciens » la font moins épaisse et le pays de Rabelais demeure le paradis des papilles, malgré la prolifération des infâmes McDo chers à nos progénitures.
Gaulois
Nos ancêtres n’étaient pas tous gaulois, tant s’en faut, et les instituteurs qui décrétèrent cette ascendance obéissaient à un parti pris idéologique manifeste : les rois francs, le peuple gaulois. Du temps où nous possédions une A-OF, une A-EF, une presqu’île en Indochine, des îles dans les Caraïbes et l’océan Indien, le présupposé avait quelque chose de burlesque. Il continue d’offusquer les Français dont la peau est cuivrée, ou noire comme l’ébène. On peut les comprendre si leurs ancêtres par le sang habitaient la vallée du Mékong, le mont Cameroun ou le Cap haïtien. À chacun ses racines, et la mythologie qu’on peut touiller avec.
Et pourtant, puisque le sentiment d’être français ne procède pas du sang et puisque chaque peuple se forge un mythe des origines, celui-là en vaut bien d’autres. En tout cas c’est le nôtre. Le sol n’est pas tout, mais il n’est pas rien et la France a un positionnement précis sur la mappemonde. S’il ne la résume pas, on ne saurait en faire fi. On ne peut nier que la Gaule plus ou moins « chevelue » a précédé la France, qu’elle a été romanisée par le fer et le feu, que ses peuplades, approximativement celtiques, possédaient une culture — en gros le druidisme, une forme bordélique de démocratie, un art préfigurant l’abstrait. Cette culture a survécu entre les mailles tissées par la monarchie catholique, puis son héritière en ligne directe, la république laïque. Les croix de pierre érigées partout sur le sol français ont souvent pérennisé en le bénissant un lieu de culte celtique. Louable permanence de la religiosité. On ne peut nier Brennus, Vercingétorix, Gergovie puis Alésia, les Arvernes trahis par les Éduens (ou l’inverse) : cela fait partie de ce mixte d’histoire et de légende sans lequel un pays n’a pas d’âme collective. Donc n’est pas un pays. Dans ce sens et en vertu d’une logique coloniale issue des Lumières — que je réprouve dans son principe —, il n’était pas absurde d’assigner à un Gabonais des ancêtres gaulois. Les miens l’étaient-ils un peu, beaucoup, totalement ? Je n’en sais rien, mais je les revendique avec d’autant plus d’aise qu’Obélix a planté un gros menhir près de mon village. Je sais ce que la France doit à Rome, mais nos ancêtres étaient gaulois, je n’en démordrai pas. Il me plaît de savoir qu’après le premier édifice chrétien, le Moyen Âge a reconstruit à Chartres l’inestimable cathédrale sur l’emplacement précis d’un lieu sacré du druidisme des Carnutes. Jean Markale, qui dans une autre vie fut mon prof de lettres, a beaucoup écrit, et milité, aux fins de revaloriser la part de celtitude de nos racines. Il en rajoute, parce qu’il est breton ; reste qu’il est précieux d’avoir eu un contrepoids à la rationalité gréco-latine et à ses bâtards, l’ordre catholique et le centralisme administratif. Le cycle du roi Arthur traduit cette infusion de mythologie celtique dans la dramaturgie chrétienne et je me demande si l’anarchisme brouillon qui en moi s’insurge contre toute autorité ne vient pas de là. En vertu de quoi Goscinny a eu bien raison de ressusciter avec Astérix ces ancêtres-là, et un Français aurait tort de les renier, de quelque latitude qu’il provienne. D’autant qu’ils ne sont pas exclusifs : on peut se les approprier sans oublier ceux qui ont colorié le sang en noir ou en jaune plutôt qu’en blanc.