Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Que l’humanité ne s’en soit pas mieux portée (euphémisme), c’est une autre affaire. Le présupposé idéologique des historiens de la France, tous plus ou moins enfantés par la IIIe république, se voit comme un clocher au milieu d’un village. Néanmoins, l’intention est touchante : peindre une allégorie des scènes évangéliques en racontant l’histoire d’une sainte : la France. Même si le conteur est « de gauche », laïque et cætera. Cette histoire édifiante, on a envie d’y croire. On finit par y croire. En décrétant que la voix de la France importe au vaste monde, de Gaulle rejoint Michelet — et, contre ma raison raisonneuse de Français toujours enclin au scepticisme, j’y ai cru, j’y crois encore. C’est un miracle bel et bien que la postérité de Mérovée soit parvenue à imposer sur les cartes du monde ce pays de cocagne, et qu’il ait survécu aux incuries, aux vilenies, aux folies de certains de ses chefs. En lisant, en relisant nos historiens de la France, j’ai un peu l’impression de redevenir l’enfant qui, à l’église, effeuillait son missel en s’attardant aux belles images de la Vierge.
Le prestige intellectuel de la France, pour le moins déclinant, s’accroche aux branches de nos historiens et ce n’est pas un hasard si nos meilleurs esprits vont à cette discipline : l’amour de l’Histoire est consubstantiel à notre personnalité nationale. Elle a élargi ses perspectives grâce au rayonnement de l’école des Annales (Braudel, Bloch) et partout dans les thébaïdes des universitaires on étudie Duby, Le Roy Ladurie, Le Goff, Winock, Azéma, Chaunu ou Furet, qui sont ses dignes héritiers, avec Nora dont la somme sur nos lieux de mémoire est précieuse. Sont-ils plus « scientifiques » que leurs prédécesseurs ? Ils sont mieux équipés, ce n’est pas la même chose. En vérité je ne crois pas que l’Histoire soit une science, surtout si l’historien français parle de la France : on sent à chaque ligne sa passion vibrer, on devine de quelle vision il est captif et ça n’a aucune importance, l’histoire de France est une page blanche en forme d’hexagone sur laquelle chacun de nous dessine les figures d’une fantasmagorie : la sienne.
« Hussards noirs » (Les)
Ils croyaient au Progrès, à la Raison et à la Science (majuscules), ce qui n’est pas très raisonnable. Ils vouaient à la République (majuscule) un culte mystique, inséparable de leur foi rationaliste, progressiste et scientiste. Tout aussi inséparable d’un patriotisme intransigeant : la France, égérie, madone ou martyre d’un combat des archanges de la Liberté (majuscule) contre les démons de l’obscurantisme. En l’occurrence, les curés. Les « hussards noirs » de la IIIe République étaient les preux d’une Croisade contre le Mal ; du moins ils se percevaient comme tels, non sans orgueil. En guise de feuille de route, la célèbre circulaire du printemps 1882 adressée aux instituteurs par le ministre de l’Instruction, Jules Ferry. Il leur incombait de forger des citoyens probes et dignes, aimant la France et la République. Bien évidemment il fallait que leurs ouailles sachent lire, écrire et compter, et qu’elles connaissent l’histoire-géo de la France. Tâche immense dans un pays encore très majoritairement rural, dont la paysannerie était analphabète et parlait en patois locaux. Patois ou langues, comme on voudra, mais pas le français, apanage du bourgeois, surtout à la campagne. Ils avaient un talisman pour extraire les loupiots de leurs supposées geôles mentales : la Laïcité. La majuscule ne suffit pas pour décrire la ferveur religieuse qui auréolait ce mot. Ferveur souvent intolérante : justifiable dans le contexte, leur anticléricalisme n’en confinait pas moins à l’hystérie. Les prêtres leur renvoyaient la balle d’une haine qui nous paraît mesquine et puérile, parce que au fond les deux ennemis ramaient sur la même galère. Ils ne voulaient pas le savoir ; ils jouaient à guichets fermés une finale historique, la férule contre le goupillon, l’esprit contre les ténèbres, l’Humanité selon Hugo contre ses gardes-chiourme accrédités par le Vatican. Pour en finir avec l’« infâme » en soutane et calotte, on ne fait pas dans la dentelle.
D’autant que le match n’était pas gagné d’avance, il s’en fallait de beaucoup dans une France en deuil de son Alsace et de sa Lorraine. Après le désastre de Sedan, l’abdication de Napoléon III, la Commune, le régime équivoque de Thiers puis de Mac-Mahon, l’amendement Wallon avait instauré en catimini une république boiteuse. Elle se cherchait une légitimité dans le rationalisme de Monsieur Homais. L’aurait-elle trouvée sans l’ardeur militante de ces « hussards noirs » ? Pas sûr. Le duc de Chambord — un idiot politique — avait désespéré les royalistes mais les bonapartistes ruminaient leur revanche ; à la défaite près contre les Prussiens, le Second Empire avait tenu la route, métamorphosé l’économie et séduit les masses rurales. Sans compter l’impact de l’épopée impériale dans l’imaginaire collectif. Boulangisme, affaire Dreyfus, Panama, séparation des Églises et de l’État : tandis que se met à gronder sourdement un prolétariat des faubourgs misérable, la France des banquets rad-soc s’enlise dans ses contradictions. Le médecin, l’avocat, le professeur sont voltairiens et volontiers francs-maçons mais Madame s’en désole à confesse, c’est encore le prêtre de sa paroisse qui régente les frustrations de son bovarysme.
L’instituteur, lui, n’est pas frustré. On le paye avec des clopinettes mais il règne dans sa mairie-école et il a la foi du charbonnier. Partout sur la carte de France éclosent en même temps des mairies-écoles avec la devise — Liberté, Égalité, Fraternité —, des gares, des juges de paix. Partout cette imagerie touchante : l’instit en blouse grise, le tableau noir, la craie, le poêle, les cartes de géographie accrochées au mur, les pupitres et leur encrier, les potaches en sabots qui somnolent et se font gronder. À la récré ils n’ont pas le droit de parler patois, et gare aux parents s’ils manquent l’école pour aller travailler aux champs. L’objectif, c’est le certificat. Souvent l’instituteur garde le cancre jusqu’à point d’heure, pour tâcher de lui dégrossir les méninges. Heures supplémentaires nullement rémunérées, mais le « hussard noir » a le sens du devoir et la fierté de sa mission. Souvent aussi il garde l’élève doué pour le préparer à affronter l’entrée en sixième au lycée, avec une bourse à l’appui. Il a dû au préalable convaincre des parents souvent réticents.
Trente-deux ans après la circulaire de Jules Ferry, les « hussards noirs » iront mourir dans les tranchées de Verdun avec des poilus cathos ou athées, des Péguy, des Alain-Fournier, des musulmans sénégalais. Patriotisme oblige. Le leur ne mégotait pas. Entre-temps ils auront alphabétisé la France de Dunkerque à Perpignan et de Sedan à Bayonne. Pas seulement alphabétisé : armé moralement. Si ce sacerdoce n’a servi qu’à envoyer des conscrits à la boucherie, en prélude à une autre guerre, la faute incombe à la folie des politiques et à l’incurie des diplomates, ils les ont subies et payées de leur sang.
Hiver 1918. La France a récupéré l’Alsace et la Lorraine, elle pleure ses disparus et indemnise (mal) ses stropiats. Partout s’érigent des monuments aux morts. Presque partout devant l’église : la férule et le goupillon ébauchent une réconciliation. Certes l’instit et le curé continueront de se tirer la bourre jusqu’au début des années soixante où, dans mon village, Peppone s’arrangeait pour retenir les élèves à l’heure du caté. Don Camillo fulminait, les villageois riaient sous cape. Plus pour longtemps. Le twist, la pilule et la télé ont éreinté les credo respectifs. Les fidèles se sont faits aussi rares le dimanche à l’église que dans l’échoppe de la Libre Pensée derrière le Panthéon. Rideau sur ce moment finalement bref de l’histoire de France où une piétaille armée seulement de la foi qui soulève les montages a tiré un peuple vers le haut. Chapeau bas ! Leur foi, c’était la morale de Kant. Exactement la même que celle des Évangiles, on s’en avise maintenant qu’elle n’a plus cours. Relisons la circulaire Ferry. À quelques mots près, un prêtre en chaire de l’époque aurait pu en faire son homélie.