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Dictionnaire amoureux de la France

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:

Le terroir et la littérature ont toujours fait bon ménage. Diverse et belle, la France n'en finira jamais d'inspirer les écrivains. Avec ce Dictionnaire amoureux, Denis Tillinac nous offre le plus beau des miroirs car l'image ici réfléchie est tout simplement celle de notre histoire.
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Gauloiserie (La)

Voici qu’apparaît au coin de la rue un joli minois monté sur jambes de gazelle, avec en prime de l’audace dans la prunelle, de la félinité dans le déhanchement. La scène se déroule quelque part en France. Aussitôt fusent des terrasses les hommages masculins les moins protocolaires. Une dame bien silhouettée, ça nous parle à la fois comme un poème de Ronsard et comme une chanson à boire. Si elle comparaît sur le théâtre de la politique, ses talents seront appréciés prioritairement à l’aune de son potentiel érotique. Supposons qu’elle réussisse, on la présumera experte en jeux d’alcôve. On cite comme des aberrations la star de la télévision, l’attachée de presse, la fonctionnaire de haut rang qui ne « couchent pas ». Ce n’est pas que l’on doute a priori de la compétence professionnelle d’une femme haut perchée dans la hiérarchie de son job. On s’en fiche ; c’est sur canapé que notre imaginaire l’étale, on n’y peut rien, elle non plus. La pire virago aura droit aux indulgences plénières du macho le plus invétéré dès lors que son anatomie obnubile ses mirettes.

L’érotisme est universel et sous toutes les latitudes, depuis la nuit des temps, l’homme se dépêtre de sa pudeur et de ses appétences en balançant des vannes de facture para-sexuelle. En France c’est l’un des ingrédients de base de notre art de vivre. Les descriptifs anatomiques font éclore un argot ad hoc, variable selon l’époque et le milieu. Nous avons la passion de la féminité, l’épicurisme à fleur de peau, nous sommes des Latins et nous aimons rigoler. (voir : Rires). Il en résulte ce flux de gaillardises, de paillardises qui a caractérisé notre théâtre de boulevard, inondé nos proverbes, et qui abreuve nos propos de comptoirs ou de salons. Sacha Guitry était-il pour ou contre les femmes ? « Tout contre », répondait-il, et les bourgeois souriaient d’un air entendu. Les gaudrioles d’almanachs étaient plus franches, plus populaires, mais l’humour fonctionnait sur un registre identique, la vertu bafouée, le mari trompé, le désir triomphant dans les bras d’une femme dévêtue, infidèle par définition, vénale à souhait, perverse sur les bords. Ne pas s’y tromper : le mâle français a de la sentimentalité à revendre, et il voue depuis neuf siècles un culte à l’éternel féminin. Mais par bravade et en haine du puritanisme, il en rajoute dans la gaudriole. Si les femmes semblent en faire les frais, elles ne sont pas dupes : pourvu que l’histoire salée ne soit pas trop salace, elles prennent leur part de la rigolade. La mijaurée ne s’offusquera que pour la forme si l’objet du désir, fût-il évoqué avec une certaine crudité, se trouve être son propre séant. Sans se l’avouer positivement, elle appréciera qu’il ait l’heur d’affoler des neurones masculins. En revanche, elle ne pardonnera jamais à quiconque l’a jugé plat comme une limande ou « en goutte d’huile ». « Je sculpte de beaux culs », disait Maillol, et c’était dire beaucoup plus que l’apparente trivialité du propos. Au pays de Rabelais, de Brantôme, du Vert Galant, de Marianne et de la Madelon des poilus de 14–18, la gauloiserie a toujours pris ses aises ; l’émoi charnel et ce qui s’ensuit font moins peur que n’importe où ailleurs. Question de tempérament peut-être, de culture à coup sûr. Dans un État qui a baptisé ses cigarettes Gitanes ou Gauloises, la pudibonderie ne fait pas recette. Nos gourmandises de peau satinée sous un jean bien moulé ont à voir, pêle-mêle, avec un mixte de poésie, de gastronomie et de religiosité. L’héritage catho nimbe la femme de mystère en la hissant dans les régions d’un idéal inaccessible ; il s’accommode d’une latitude considérable avec la morale apprise chez les prêtres et les instituteurs. D’où les polissonneries des fabliaux du Moyen Âge, puis celles de Théophile de Viau, de Tallemant des Réaux, de La Fontaine au Grand Siècle. Dieu sait pourtant les efforts de Bossuet, côté cour, et des jansénistes côté confessionnal, pour extirper des libidos les fringales diaboliques. Mais quand Louis XIV soi-même déniaise la gentille La Vallière et pouffe au spectacle des cocus de Molière toujours refaits par une fausse prude, ses confesseurs rendent les armes : en France, seigneurs et manants couchent sans trop s’en excuser, à la grâce de Dieu.

La pornographie est bêtement apatride, et on se lasse vite de la littérature libertine du Siècle des Lumières (Crébillon, etc.). Trop répétitive (sauf Laclos). Trop axée sur la transgression. Trop nommément sexuelle au bout du compte. L’apanage du français, c’est le marivaudage — une pente à mettre en permanence des mots sur la femme qui traverse notre regard, sachant qu’elle peut d’une œillade nous réduire à néant. Des mots doux dans l’intimité amoureuse. Des mots grivois entre mecs, aux frontières incertaines de la vulgarité qu’il est loisible de frôler, pas de franchir. Ou alors en forçant la dose et à titre de défouloir, comme font les carabins dans les salles de garde. Des mots cruels si la mocheté est avérée : cageot, trumeau, boudin (années 60), thon (années 90). Des mots lourdingues pour qualifier une dame trop accorte, ou pas assez : radasse, grognasse, pouffiasse, connasse. Morue au singulier, volaille au pluriel. L’irrespect qu’ils feignent d’attester est la double rançon d’une appétence forcenée pour le genre féminin et d’un refus de banaliser les étreintes charnelles. On couche, sans doute, mais pas comme on se douche. Outre que la « minette », la « poulette », la « gonzesse, ou la « meuf » peuvent être « canon » ou « bombe » — des armes qui tuent — les secrets de leurs âmes nous obsèdent. Au fond, le Français sait d’instinct l’ambiguïté faramineuse de son désir. À défaut d’en démêler les ressorts, il se défausse de ses expectatives en fanfaronnant comme un gosse pour narguer la décence. D’une certaine façon il régresse par tactique inconsciente au stade où la seule évocation du zizi et de ses environs suscite chez les enfants un rire inextinguible. Ses grivoiseries lui tiennent lieu d’armure ; s’il la fendait, il serait plus nu qu’Adam. Coincé entre Don Juan et Casanova, qui nous viennent d’ailleurs, le « french lover » est un romantique inavoué, donc un faux cynique. Toujours le cœur affleure dans ces histoires de nanas bien équipées sur pile et sur face qu’il affecte de « sauter » comme un athlète passe une haie. Les héroïnes de nos romanciers — l’Héloïse de Rousseau, Mme de Mortsauf, Emma Bovary — sont plus riches en émois que leurs amants. Plus absolutistes en amour (et en haine : Thérèse Desqueyroux). Plus affranchies dans leurs dévergondages. Plus guerrières dans leur arrivisme. C’est pourquoi les coquines de nos chansonniers laissent aux cocus la prime du ridicule. Le mot d’ailleurs ne se décline pas au féminin. « Roulée comme une miche » (variantes : bien carrossée, bien balancée, bien usinée, etc.), agrémentée de lèvres évocatrices de voluptés qui ont droit aussi à leur vocabulaire, offrant sur son « balcon » des vues plongeantes, la femme brocardée par dépit sera sanctuarisée si d’aventure elle daigne se faufiler sous notre couette. Même si seuls les trains ne lui sont pas passés dessus. Même si sa réputation de croqueuse de diamants, ou d’emmerdeuse au long cours, a fait le tour de la ville. Même si à l’instar de l’Odette de Swann elle n’est pas « notre genre ». « Toutes des salopes sauf ma mère ». Et sauf ma sœur, ma fille, mon égérie de l’heure. Toutes, sauf celles que j’aurai pu, que j’aurai su embarquer sur l’esquif de mon désir. Le Français aime les femmes éperdument, c’est le bât qui blesse les féministes. Peut-être obtiendront-elles à la longue que la gauloiserie soit proscrite, au nom d’un « antisexisme » made in USA. La gauloiserie se rattrapera dans la clandestinité, tant elle nous est consubstantielle. Nous en usons, nous continuerons d’en user pour conjurer la hantise de « prendre une veste », et celle de passer pour ce que nous sommes : des amoureux de Peynet (voir : Peynet).

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