Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Durant les guerres de partisans, Henri de Navarre a arpenté avec sa bande un royaume qui n’était pas encore le sien. Quinze années de guérilla. On est fondé à supposer qu’il semait des gosses à tous vents, c’était sa façon d’honorer les lieux. Sur le pont d’Argentat, au bas de mon plateau, une plaque signale son passage ; les familles de toute la contrée peuvent s’adjuger un peu de son capital génétique. En extrapolant, du sang des Bourbons et des rois de Navarre coule au moins symboliquement dans les veines de chaque Français, il nous a tous anoblis.
Le panache blanc, la poule au pot, le Vert-Galant, « Paris vaut bien une messe », le givry, son vin préféré, Ravaillac : avec ce salmis d’histoire et de mythologie, l’imaginaire collectif a fait un roi sans majuscule, truculent, bon vivant et sympa. Ce qu’il était, bien que roué, et retors à l’occasion. Ardent au combat, prudent et patient dans sa conquête de la couronne, il aura eu aux moments cruciaux l’intuition de ce qu’était la légitimité, et de ce que pesaient les minorités. D’une certaine façon, tous nos grands politiques depuis Richelieu jusqu’à de Gaulle ont gouverné dans le droit fil de son pragmatisme, contre les ultras des deux bords, contre les Grands de tous les bords.
Hexagone (L’)
Tellement rassurant, l’Hexagone, inscrit dans ce cercle imaginaire dont le centre serait Bruère-Allichamps, près de Saint-Amand-Montrond, en ce pays de Boischaut si raisonnablement boisé et vallonné qu’il est un peu plus français que nature. Presque régulier malgré ce Cotentin qui se hausse du col, ce trident au bout de la Bretagne qui semble défier l’Amérique, les pointes sèches de Port-Vendres, du col de Tende et de Lauterbourg, le doigt de Givet, l’incursion abusive de Genève au bout du Léman, excessive du golfe du Lion au bout du Rhône.
Bordé comme un enfant par une mère attentive : des montagnes, des mers, un océan. Il y a juste cette ouverture plane sur la Belgique, qui nous a valu des ennuis sans nombre. Mais qui a permis la mise au monde de la France, puis la mise en couveuse à Tournai et à Aix-la-Chapelle. Il y a aussi la Corse pour qu’il soit dit que la France sait nager.
Au fond, c’est un abrégé du vaste monde : des Flandres, une germanité, plusieurs latinités, une océanité et au centre un gros massif dont les pentes vertes glissent vers des prairies grasses. Tout ça bien enclos. Le destin nous ayant aussi richement pourvus, qu’irions-nous chercher hors de l’Hexagone ? Nos croisades foireuses, nos brefs empires et nos rares émigrations reflètent moins une vocation nationale qu’un accès d’orgueil ou d’idéal. Parfois une simple curiosité. C’est la faim ou les persécutions qui ont peuplé de Français des coins de Canada et d’Afrique du Sud, un recoin du Mexique, plus tard l’Algérie. On est rarement allé en Guyane ou en Nouvelle-Calédonie de gaieté de cœur et le fantasme tahitien n’a expatrié que de rares chimériques dans le sillage de Gauguin. La Riviera le rémunère tout autant. Des Corréziens se sont exilés par nécessité en Belgique, des Cantalous en Espagne, mais, fortune faite ou pas, ils revenaient mourir au pays. Aussi nos marins, nos explorateurs, nos missionnaires, nos aventuriers n’ont-ils fouetté qu’incidemment notre imaginaire. Avec ses formes équilibrées et son apparente quiétude, l’Hexagone suffit à notre bonheur. Il le circonscrit. Granit ou grès, ardoise ou tuile, oc ou oïl, blé ou olivier : à notre bon choix. Sombritude des forêts, moutonnements des vignobles, vents rageurs de l’Atlantique, lumière qui dessine les cyprès et les mas : entre genièvre et pastis, l’Hexagone fait ses synthèses au bord de la Seine après les avoir ébauchées au bord de la Loire. D’où l’autosuffisance de nos rêves. Nul ne nous le reproche, c’est toujours le Français qui vitupère notre pente aux « replis hexagonaux ». Nos voisins envieraient plutôt ce cocon presque rond et si moelleux. Il y a tout ce qu’un mortel peut désirer à l’intérieur de l’Hexagone, même l’exotisme, il suffit de prendre la route ou le train, à la rigueur le bateau pour aller sur nos petites îles. Car nous avons même des îles, des vraies et des tricheuses — Ré, Oléron — qu’un pont relie au continent, comme si l’isolement leur pesait. Que pourrait-on ajouter ? La Wallonie, le Jura francophone ? L’esthétique en pâtirait. D’ailleurs Napoléon s’y est risqué, ça n’a pas très bien marché. La seule anomalie, ce sont les îles Anglo-Normandes ; elles auraient dû nous revenir. Chausey, c’est charmant, mais on en a vite fait le tour. Quant au Léman, il est à nous autant qu’aux Helvètes. Vraiment nous n’avons rien à annexer, rien à retrancher, l’Hexagone est un aboutissement parfait. Quel plaisir de regarder, dans les livres d’histoire, ces planches où l’on montre les étapes de son épanouissement, qui tantôt paraît inéluctable, tantôt miraculeux.
J’ai placardé une carte de l’IGN dans ma cuisine et je promène mon index sur ses creux et ses protubérances. Bizarrement, la Corse est à gauche, enclose dans un rectangle. Du temps où j’étais écolier, on la mettait à droite. De Bray-Dunes à Menton je crois avoir exploré toutes les baies, estuaires et golfes qui l’encochent, emprunté toutes les routes côtières et passé à presque tous les postes frontières. L’Europe les a frappés d’obsolescence. Dommage : j’aimais bien sortir de France pour me dépayser, et surtout pour le plaisir de rentrer dans le giron hexagonal, après le franchissement de la douane à Givet, au pont de Kehl, à Ciboure ou à Saint-Genis. J’avais l’impression que tout était plus beau et que je ne risquais plus rien. Ce giron qui prolonge en duchés de poésie mon royaume de ronces et de fougères, j’en ai tellement intériorisé le tracé que je puis divaguer n’importe où ; il me tient lieu d’armure ou de carapace.
Histoire(s) de France
Le générique « sciences humaines » associe deux mots incompatibles. Aussi suis-je circonspect quand un Michelet, un Augustin Thierry, un Duruy, un Lavisse, un Guizot, un Bainville, un Soboul ou un Madaule me racontent « leur » histoire de France. Autant qu’en lisant Grégoire de Tours, Joinville, Froissart ou Commynes. Ou Bossuet. Je les vois venir avec leurs gros sabots partisans. Mais, qu’ils soient progressistes ou réactionnaires, républicains ou monarchistes, croyants ou athées, j’ai une tendresse pour ces fabulateurs. Le fil conducteur est toujours le même, ils partent de Lascaux, d’Alésia et du baptême de Clovis, et ils débobinent pour montrer l’accession miraculeuse d’un songe à la réalité d’un royaume, d’un État, d’une nation. Michelet l’avoue dans ses préambules : la France a une âme.
C’est une personne, de genre féminin, donc une mère, une sœur ou une amante. Ou les trois ensemble. Une princesse pour de Gaulle. Longtemps, l’âme de la France a vacillé dans les ténèbres avant d’embraser le monde. Telle est la vision de Michelet. On doit beaucoup à ce romantique un peu timbré, dont la mauvaise foi prête à sourire, mais dont la foi tout court est admirable, autant que le style. Dans son sillage, élargi par le prophétisme hugolien, les plus modérés nous racontent l’histoire presque sainte d’un recoin peuplé de grands gosses querelleurs (les Gaulois), conquis par des brutes épaisses (les Francs), appelés par magie à hériter de Rome, pour ne pas dire de Jérusalem, et à proposer à l’humanité leur version de l’universel. Quitte à se chamailler sur ce qu’ils entendent par « universel ».