Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
II
LA COLÈRE DU ROI
Donc, l’équipée d’Allemagne avait tourné court, laissant le Navarrais dans le dépit. Reparti pour Évreux, il ne manqua pas de s’y agiter. Trois mois passent ; nous arrivons à la fin mars de l’an dernier… Si, de l’an dernier, je dis bien… ou l’an présent, si vous voulez… mais Pâques étant cette année tombé le 24 avril, c’était encore l’an dernier…
Oui ; je sais, mon neveu ; c’est assez sotte coutume qui veut en France, alors que l’on fête l’an neuf le premier janvier, que pour les registres, traités et toutes choses à se remémorer, on ne change le nombre qu’à partir de Pâques. La sottise, surtout, et qui met beaucoup de confusion, c’est d’avoir aligné le début légal de l’an sur une fête mobile. De sorte que certaines années comptent deux mois de mars, alors que d’autres sont privées d’avril… Certes, il faudrait changer cela, j’en tombe bien d’accord avec vous.
Il y a déjà fort longtemps qu’on en parle, mais l’on ne s’y résout point. C’est le Saint-Père qui devrait en décider une bonne fois, pour toute la chrétienté. Et croyez bien que la pire embrouille, c’est pour nous, en Avignon ; car en Espagne, comme en Allemagne, l’an commence le jour de Noël ; à Venise, le Ier mars ; en Angleterre, le 25. Si bien que lorsque plusieurs pays sont parties à un traité conclu au printemps, on ne sait jamais de quelle année on parle. Imaginez qu’une trêve entre la France et l’Angleterre ait pu être signée dans les jours d’avant Pâques ; pour le roi Jean, elle serait datée de l’an 1355 et pour les Anglais de 1356. Oh ! je vous le concède volontiers, c’est chose la plus bête qui soit ; mais nul ne veut revenir sur ses habitudes, même détestables, et l’on dirait que les notaires, tabellions, prévôts et toutes gens d’administration prennent plaisir à s’encroûter dans des difficultés qui égarent le commun.
Nous en arrivons, vous disais-je, à cette fin du mois de mars où le roi Jean eut une grande colère… Contre son gendre, bien sûr. Oh ! reconnaissons que les motifs de déplaisir ne lui manquaient pas. Aux États de Normandie, assemblés au Vaudreuil par-devant son fils devenu le nouveau duc, il s’était dit de rudes paroles à son endroit, comme jamais on n’en avait ouï auparavant, et c’étaient les députés de la noblesse, montés par les Évreux-Navarre, qui les avaient proférées. Les deux d’Harcourt, l’oncle et le neveu, étaient les plus violents, à ce qu’on m’a dit ; et le neveu, le gros comte Jean, s’était emporté jusqu’à crier : « Par le sang Dieu, ce roi est mauvais homme ; il n’est pas bon roi, et je me garderai de lui. » Cela était revenu, vous imaginez bien, aux oreilles de Jean II. Et puis, aux nouveaux États de Langue d’oïl, qui s’étaient tenus à la suite, les députés de Normandie n’étaient point venus. Refus de paraître, tout bonnement. Ils ne voulaient plus s’associer aux aides et subsides, ni les payer. D’ailleurs, l’assemblée eut à constater que la gabelle et l’imposition sur les ventes n’avaient point produit ce qu’on en attendait. Alors on décida d’y substituer un impôt sur le revenu vaillant, en bout d’année où l’on se trouvait.
Je vous laisse à penser comme la mesure fut bien prise, d’avoir à payer au roi une part de tout ce qu’on avait reçu, perçu ou gagné, au fil de l’an, et souvent déjà dépensé… Non, cela ne fut point appliqué au Périgord, ni nulle part en Langue d’oc. Mais je sais des personnes de chez nous qui sont passées à l’Anglais par peur, simplement, que la mesure ne leur fût étendue. Cet impôt sur le revenu vaillant, joint à l’enchérissement des vivres, provoqua de l’émeute en diverses places, et surtout Arras, où le menu peuple s’insurgea ; et le roi Jean dut envoyer son connétable, avec plusieurs compagnies de gens d’armes, pour charger ces meneurs… Non, certes, tout cela ne lui offrait guère raisons de se réjouir. Mais si gros ennuis qu’il ait, un roi doit conserver empire sur soi-même. Ce qu’il ne fit pas en l’occasion que voici.
Il était à l’abbaye de Beaupré-en-Beauvaisis pour le baptême du premier né de Monseigneur Jean d’Artois, comte d’Eu depuis qu’il a été gratifié des biens et titres de Raoul de Brienne, le connétable décapité… Oui, c’est cela même, le fils du comte Robert d’Artois, auquel il ressemble fort d’ailleurs, par la tournure. Quand on le voit, on en est saisi ; on croit voir le père, à son âge. Un géant, une tour qui marche. Les cheveux rouges, le nez bref, les joues piquées de soies de porc, et des muscles qui lui joignent d’un trait la mâchoire à l’épaule. Il lui faut, pour sa remonte, des chevaux de fardier, et lorsqu’il charge, harnaché en bataille, il vous fait des trous dans une armée. Mais là s’arrête la semblance. Pour l’esprit, c’est le contraire. Le père était astucieux, délié, rapide, malin, trop malin. Celui-là a la cervelle comme un mortier de chaux, et qui a bien pris. Le comte Robert était procédurier, comploteur, faussaire, parjure, assassin. Le comte Jean, comme s’il voulait racheter les fautes paternelles, se veut modèle d’honneur, de loyauté et de fidélité. Il a vu son père déchu et banni.
Lui-même, en son enfance, a un peu séjourné en prison, avec sa mère et ses frères. Je crois qu’il n’est point encore accoutumé au pardon qu’il a reçu, et à son retour en fortune. Il regarde le roi Jean comme le Rédempteur en personne. Et puis il est ébloui de porter le même prénom. « Mon cousin Jean… mon cousin Jean… »
Ils se balancent du cousin Jean toutes les trois paroles. Les hommes de mon âge, qui ont connu Robert d’Artois, même s’ils ont eu à souffrir de ses entreprises, ne peuvent se défendre d’un certain regret en voyant la bien pâle copie qu’il nous a laissée. Ah ! c’était un autre gaillard, le comte Robert ! Il a rempli son temps de ses turbulences. Quand il mourut, on eût dit que le siècle tombait dans le silence. Même la guerre semblait avoir perdu de sa rumeur. Quel âge aurait-il à présent ? Voyons… bah… autour de soixante-dix ans. Oh ! il avait de la force pour vivre jusque-là, si une flèche perdue ne l’avait abattu, dans le camp anglais, au siège de Vannes… Tout ce qu’on peut dire, c’est que les preuves de loyauté que multiplie le fils n’ont pas eu pour la couronne meilleur effet que les trahisons du père.
Car ce fut Jean d’Artois qui, juste avant le baptême, et comme pour remercier le roi du grand honneur de son parrainage, lui révéla le complot de Conches, ou ce qu’il croyait être un complot.
Conches… oui, je vous l’ai dit… un des châteaux autrefois confisqués à Robert d’Artois et que Monseigneur de Navarre s’est fait donner par le traité de Valognes. Mais il reste là-bas quelques vieux serviteurs des d’Artois qui leur sont toujours attachés.
De la sorte, Jean d’Artois put chuchoter au roi… un chuchotement qui s’entendait à l’autre bout du bailliage… que le roi de Navarre s’était réuni à Conches avec son frère Philippe, les deux d’Harcourt, l’évêque Le Coq, Friquet de Fricamps, plusieurs sires normands de vieille connaissance, et encore Guillaume Marcel, ou Jean… enfin l’un des neveux Marcel… et un seigneur qui arrivait de Pampelune, Miguel d’Espelette, et qu’ils auraient tous ensemble comploté d’assaillir par surprise le roi Jean, à la première fois que celui-ci se rendrait en Normandie, et de l’occire. Était-ce vrai, était-ce faux ? Je pencherais à croire qu’il y avait un peu de vrai là-dedans, et que sans être allés jusqu’à mettre la conjuration sur pied, ils avaient envisagé la chose. Car elle est bien dans la manière de Charles le Mauvais qui, ayant manqué l’opération dans la grandeur en allant chercher appui auprès de l’empereur d’Allemagne, ne répugnait sans doute pas à l’accomplir dans la vilenie, en répétant le coup de la Truie-qui-file. Il faudra attendre d’être devant le tribunal de Dieu pour connaître le fond de la vérité.