Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Un témoignage est ici significatif : l’Argentin Eduardo Valdés est un proche du pape et il fut ambassadeur auprès du saint-siège au moment de l’affaire Stéfanini. Lors d’un entretien à Buenos Aires, enregistré avec son accord, le diplomate m’explique :
— Je suis certain que tous ceux qui se sont opposés à la nomination de Stéfanini comme ambassadeur étaient autant [homosexuels] que lui. C’est toujours la même hypocrisie ! Toujours le même double standard ! Ce sont les plus pratiquants qui condamnent les autres homosexuels.
Pendant plus de quatorze mois, le poste restera vacant, jusqu’à ce que François Hollande cède et nomme à Rome un diplomate consensuel en fin de carrière, marié et bon père de famille. Stéfanini, avec humour, déclarera pour sa part que cette nomination diplomatique ne lui appartenait plus, pas plus qu’il n’avait choisi son homosexualité ! (Mes sources sur ce « dossier Stéfanini » sont, outre les noms déjà cités, le cardinal Tauran, l’archevêque François Bacqué et une dizaine d’autres diplomates du Vatican ; quatre ambassadeurs de France auprès du saint-siège : Jean Guéguinou, Pierre Morel, Bruno Joubert et Philippe Zeller ; ainsi que, bien sûr, les ambassadeurs Bertrand Besancenot et Laurent Stéfanini.)
FRANÇOIS EST-IL AUSSI GAY-FRIENDLY QU’ON LE DIT ? Certains le pensent, qui me rapportent, pour appuyer leur thèse, cette autre histoire. Lors d’une audience du pape avec le cardinal allemand Gerhard Ludwig Müller, préfet de l’importante Congrégation pour la doctrine de la foi, ce dernier arrive avec un dossier sur un vieux théologien qui aurait été dénoncé pour son homophilie. Il interroge alors le pape sur la sanction qu’il compte prendre. Le pape lui aurait répondu (selon le récit de deux témoins internes à la Congrégation, qui l’ont entendu de la bouche de Müller) : « Ne vaudrait-il pas mieux l’inviter à prendre une bière, lui parler comme à un frère, et trouver une solution au problème ? »
Le cardinal Müller, qui ne fait pas mystère de son hostilité publique à l’égard des gays, aurait été littéralement sidéré par la réponse de François. De retour à son bureau, il se serait empressé de raconter, furieux, l’anecdote à ses collaborateurs et à son assistant personnel, dont il est inséparable (selon un témoin présent lors de la scène). Il aurait critiqué âprement le pape pour sa méconnaissance du Vatican, son erreur de jugement sur l’homosexualité et sa gestion des dossiers. Ces critiques reviendront à l’oreille de François qui sanctionnera Müller méthodiquement, d’abord en le privant de ses collaborateurs les uns après les autres, puis en l’humiliant publiquement, avant de ne pas le reconduire à son poste, quelques années plus tard◦– une mise à la retraite anticipée. (J’ai interrogé Müller sur ses relations avec le pape, lors de deux entretiens à son domicile, et je m’appuie aussi sur son témoignage.)
Le pape pense-t-il à des cardinaux conservateurs comme Müller ou Burke lorsqu’il dénonce les médisances de la curie ? Dans une messe solennelle au Vatican, le 22 décembre 2014, un peu plus d’une année après son élection, le saint-père lance l’offensive. Ce jour-là, face aux cardinaux et aux évêques réunis pour les vœux de Noël, François dresse le catalogue des quinze « maladies » de la curie romaine, parmi lesquelles l’« alzheimer spirituel » et la « schizophrénie existentielle ». Il s’en prend surtout à l’hypocrisie des cardinaux et évêques qui ont une « vie cachée et souvent dissolue » et critique leur « médisance », véritable « terrorisme du bavardage ».
La charge est sévère, mais le pape n’a pas encore trouvé sa grande formule. Il y parvient l’année suivante, dans une homélie matinale à Sainte-Marthe, le 24 octobre 2016 (selon le transcript officiel de Radio Vatican que je cite ici un peu longuement vu l’importance des propos) : « Derrière la rigidité, il y a quelque chose de caché dans la vie d’une personne. La rigidité n’est pas un don de Dieu. La douceur, oui, la bonté, oui, la bienveillance, oui, le pardon, oui. Mais la rigidité, non ! Derrière la rigidité, il y a toujours quelque chose de caché ; dans de nombreux cas une double vie, mais il y a aussi [comme] une maladie. Combien souffrent les rigides : quand ils sont sincères et se rendent compte de cela, ils souffrent ! Et ils souffrent tellement ! »
François a enfin trouvé sa formule : « Derrière la rigidité, il y a toujours quelque chose de caché ; dans de nombreux cas une double vie. » La phrase, raccourcie pour la rendre plus efficace, sera souvent répétée par son entourage : « Les rigides qui mènent une double vie. » Et s’il n’a jamais cité de noms, il n’est pas difficile d’imaginer les cardinaux et les prélats qu’il vise.
Quelques mois plus tard, le 5 mai 2017, le pape revient à la charge, presque dans les mêmes termes : « Il y a des rigides à la double vie : ils se font voir beaux, honnêtes, mais quand personne ne les voit ils font de mauvaises choses… [Ils] utilisent la rigidité pour couvrir des faiblesses, des péchés, des maladies de personnalité… Les rigides hypocrites, ceux de la double vie. »
À nouveau, le 20 octobre 2017, François s’attaque aux cardinaux de curie qui seraient des « hypocrites » qui « vivent d’apparence » : « Comme des bulles de savon, [ces hypocrites] cachent la vérité à Dieu, aux autres et à eux-mêmes, en montrant un visage d’image pieuse pour prendre l’apparence de la sainteté… À l’extérieur, ils se font voir comme justes, comme bons : ils aiment faire voir quand ils prient et quand ils jeûnent, quand ils font l’aumône. [Mais] tout est apparence et dans leur cœur il n’y a rien… Ceux-là maquillent l’âme, vivent de maquillage : la sainteté est un maquillage pour eux… Le mensonge fait beaucoup de mal, l’hypocrisie fait beaucoup de mal : c’est une façon de vivre. »
Ce discours, François ne cessera de le répéter, une nouvelle fois encore en octobre 2018 : « Ils sont rigides. Et Jésus connaît leur âme. Et cela nous scandalise… Ils sont rigides. Mais il y a toujours, dessous ou derrière la rigidité, des problèmes, de graves problèmes… Faites attention à ceux qui sont rigides. Faites attention aux chrétiens, qu’ils soient laïques, prêtres ou évêques, qui se présentent à vous comme “parfaits”. Ils sont rigides. Faites attention. Il n’y a pas [chez ceux-là] l’esprit de Dieu. »
Ces formules sévères, sinon accusatrices, ont été si souvent répétées par François, depuis le début de son pontificat, qu’il faut bien les prendre pour ce qu’elles sont : un message et une mise en garde. Attaque-t-il ainsi son opposition conservatrice en dénonçant son double jeu sur la morale sexuelle et l’argent ? C’est certain. On peut aller plus loin : le pape mettrait en garde certains cardinaux conservateurs ou traditionnels qui refusent ses réformes en leur faisant savoir qu’il connaît leur vie cachée. (Plusieurs cardinaux, archevêques, nonces et prêtres bergogliens m’ont confirmé cette stratégie du pape.)
PENDANT CE TEMPS, le facétieux François a continué à parler de la question gay à sa façon, c’est-à-dire en jésuite. Deux pas en avant ; puis deux pas en arrière. Cette politique des petits pas est ambiguë, souvent contradictoire. François ne semble pas avoir toujours de la suite dans les idées.