Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Marquis de CUSTINE, 1839.
L’observation de Saint-Simon dont les projets utopiques jouiront, quelques décennies plus tard, d’une grande popularité en Russie, n’implique pas nécessairement une étude historique. Il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte du continent eurasien. Au demeurant, la conversation entre le philosophe français et l’officier russe se tient à Paris, où est stationnée la garnison russe.
L’hypothèse du marquis de Custine, elle, est plaisamment formulée, mais elle n’en a pas pour autant valeur de preuve. Les doctrines nationales, qui naissent au moment où Custine sillonne l’empire de Nicolas Ier, sont des doctrines russes. Les mots d’ordre universels, que véhiculaient les armées d’Alexandre, de Gengis Khan ou de Napoléon, y font complètement défaut. La triade d’Ouvarov présente un trait restrictif : l’orthodoxie. Hors l’orthodoxie, point de salut. Certes, la Russie contraint parfois – de diverses façons – les peuples vaincus englobés dans l’empire à adopter l’orthodoxie. Mais elle n’entreprend pas ses conquêtes pour propager sa foi. La doctrine des slavophiles est, elle aussi, restreinte : la Russie a pour mission, selon eux, de libérer les Slaves, leurs frères de sang.
La défense des Slaves, la propagation de l’orthodoxie dans certaines conditions ne sauraient être un instrument de domination du monde. Il faut attendre 1917 pour que l’État qui s’érige sur les ruines de l’Empire de Russie, fonde sa politique étrangère sur une doctrine universelle, le communisme, donnant un caractère concret aux prétentions à l’hégémonie mondiale.
Au début de 1854, alors que les Russes entrent en guerre contre la coalition européenne, l’historien Mikhaïl Pogodine adresse à Nicolas Ier une note intitulée : Regard sur la politique russe de ce siècle1. L’historien moscovite part d’une thèse qui lui semble évidente : « La Russie a servi l’Europe pendant cinquante ans. » Elle a d’abord sauvé le continent de Napoléon, puis, à compter de 1814, elle s’est faite le gardien de l’« ordre » instauré après la victoire, le gardien des principes de la Sainte-Alliance. « Quarante ans durant, se lamente Mikhaïl Pogodine, un million de soldats russes ont été prêts à voler aux quatre coins du monde, en Italie, sur le Rhin, en Allemagne et sur le Danube. » Contrainte d’entretenir « un million de soldats dont elle n’avait pas vraiment besoin pour elle-même », la Russie « était prête à mettre un coup d’arrêt à toute tentative de renverser ou de faire vaciller » l’ordre établi, « d’où qu’elle vînt ».
L’auteur de la note évoque l’œuvre salvatrice des armées russes. En 1841, elles protègent Constantinople des atteintes du pacha égyptien. En 1850, l’Autriche se retrouve au bord du gouffre : « Deux cent mille soldats russes forcèrent les Hongrois à la reddition et l’Autriche fut sauvée. » En 1851, la Prusse et l’Autriche « étaient prêtes à se lancer dans une guerre fratricide qui les eût immanquablement menées toutes deux à la ruine, ainsi que l’Allemagne. Et les deux cent mille soldats russes… arrêtèrent ce funeste carnage ». Mikhaïl Pogodine ne manque pas d’évoquer « l’effroyable séisme de 1848 », où les trônes d’Autriche, de Prusse et de l’Allemagne entière ne résistèrent que grâce à la Russie. Et de souligner : « En 1848, alors que toute l’Europe étaient sens dessus dessous, la Russie ne fit pas un geste pour agrandir ses possessions. »
L’historien en conclut que la politique extérieure de la Russie est bienfaisante : la Russie « a sacrifié ses intérêts les plus chers, les plus sacrés… Tout cela pour l’ordre européen qui fut, semble-t-il, sa visée suprême, son unique objectif ». Critique envers la politique étrangère d’Alexandre Ier et de Nicolas Ier, Mikhaïl Pogodine en souligne à gros traits le principal travers : « Trente millions de personnes appartenant au peuple slave, lui étant apparentées et rattachées par les liens les plus étroits du sang, de la langue et de la religion, furent laissées presque sans secours, sans qu’on prît la moindre part à leur amère infortune, exposées à tous les tourments, dont ceux infligés par les Turcs furent les plus légers… » L’historien laisse ici entendre que les « tourments » à la mode autrichienne et prussienne étaient bien pires.
Mikhaïl Pogodine dénonce les erreurs commises par la politique étrangère russe pendant un demi-siècle, parce qu’il est slavophile et que la mission de la Russie consiste pour lui à secourir ses frères de sang, de langue et de religion. Mais il est une autre raison. 1854 en fera la preuve : l’Autriche et la Prusse, qui doivent tout à Nicolas Ier, ne le soutiendront pas lorsque se formera la coalition antirusse. Les alliés trahiront.
L’échec de la politique de Nicolas Ier au cours des années 1850 fonde l’historien moscovite à la réfuter, comme étant erronée. Pour Pogodine, le désir d’intervenir dans les affaires européennes, de « sauver l’Europe », et l’alliance avec l’Autriche et la Prusse furent autant d’erreurs. Les défaites militaires rendent Mikhaïl Pogodine sage… à retardement.
L’Union de la Russie avec l’Autriche et la Prusse est un choix conscient et le fondement de la politique extérieure russe de Nicolas Ier. En 1838, le baron Philippe Brunnov, l’un des diplomates russes les plus éminents de l’époque, ambassadeur à Londres de nombreuses années durant, effectue à l’intention de l’empereur une Revue de la politique menée par la Cour russe au cours du présent règne. Ce texte entrera dans les leçons de politique étrangère proposées à l’héritier, le futur empereur Alexandre II.
La logique du baron Brunnov est sans faille : l’Occident, et en premier lieu la France, est une pépinière de révolutions. L’Autriche et la Prusse représentent un barrage protégeant la Russie de la vague révolutionnaire ; si le barrage vient à céder, la Russie se verra contrainte, comme en 1812 mais dans des conditions plus difficiles, d’engager le combat contre la France et les forces révolutionnaires qui la soutiennent. En conséquence, il est de l’intérêt capital et constant de la Russie de soutenir la barrière morale formée, contre la France, par les États alliés défendant « des principes qui nous sont proches2 ».
Si Nicolas Ier sauve l’Europe de la révolution, s’il envoie ses troupes soutenir les couronnes vacillantes, c’est d’abord dans son intérêt propre, parce qu’il préfère combattre son pire ennemi – la révolution – en territoire étranger, loin des frontières russes. La révolution est le cauchemar numéro un de Nicolas, mais, écrit le baron Brunnov, la question d’Orient retient également l’attention de l’empereur dès les premiers jours de son règne et demeure invariablement au centre de ses intérêts.
Au XIXe siècle, la question d’Orient est celle des destinées de l’Empire ottoman. Adversaire le plus menaçant de la Russie deux siècles durant, la Sublime Porte, déchirée par ses dissensions internes, commence à décliner. L’héritage de ce gigantesque empire réparti sur trois continents, fait peu à peu l’objet de manœuvres diplomatiques de la part des puissances européennes qui songent déjà à se partager la peau de l’ours, lequel, à défaut d’être mort, est bien malade. L’intérêt de la Russie pour la « question d’Orient » est particulièrement vif, d’une part, parce qu’elle a des frontières communes avec la Turquie, d’autre part, parce qu’elle s’érige en protectrice des sujets slaves et orthodoxes de l’Empire ottoman.
Quand les échos de la révolte des Décembristes parviennent, déformés, à Téhéran, les Perses décident de profiter de l’occasion et, en juillet 1826, ils franchissent la frontière russe. La Perse n’est pas satisfaite des conditions du traité de Gulistan (1813), qui laisse à la Russie les khanats conquis. La politique du général Iermolov, qui commande les troupes russes dans le Caucase et soutient l’adversaire du prince héritier Abbas-Mirza, renforce le « parti de la guerre » à la cour de Perse.