Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Pour les slavophiles en quête de théorie, la « slavophilie » est un état d’esprit. Pour Nicolas Ier, c’est une source de complications potentielles en politique extérieure, un danger révolutionnaire qui se rapproche inéluctablement de son empire.
Le 20 juillet 1852, lors d’un entretien avec un émissaire de Saxe, Nicolas Ier explique que la révolution sape les fondements de tous les pays, y compris la Russie. « Le sol sous mes pieds est miné comme sous les vôtres » – ainsi l’empereur qui, en spécialiste du génie, connaît le danger des mines, sème-t-il l’effroi chez son interlocuteur41.
Nul doute, pour Nicolas Ier, qu’il y ait des raisons de s’inquiéter. Le spectre de la révolution parcourt l’Europe. Et les Slaves chéris des slavophiles sont un matériau potentiellement explosif. Il y a d’abord l’hostilité de la Pologne. Outre les Polonais, d’autres Slaves – non russes – vivent dans les limites de l’Empire de Russie. En 1837, l’Église uniate, que l’on tient pour anti-orthodoxe, donc sympathisante de la Pologne, passe sous la juridiction du Saint-Synode. En 1839, ce dernier annonce la réunion définitive des uniates et des orthodoxes. L’Église uniate, qui compte près de cent quarante ans d’existence et est reconnue par une partie des populations ukrainienne et biélorusse, disparaît purement et simplement : l’orthodoxie a repris en son sein les brebis slaves égarées.
Au début de 1846, une société ukrainienne secrète est fondée à Kiev, baptisée « Confrérie de Cyrille et Méthode », par référence aux créateurs de l’alphabet dit cyrillique, qui avaient apporté aux Slaves la parole du Christ. La Conférie de Cyrille et Méthode, créée par l’instituteur Panteleïmon Koulich, le professeur d’Université Nikolaï Kostomarov et le poète Tarass Chevtchenko (1814-1861), marque la naissance du sentiment national moderne. Elle équivaut à la doctrine nationale en gestation à Moscou et Pétersbourg. La grande différence réside dans le fait que les slavophiles moscovites tiennent l’Empire de Russie pour un don mérité de Dieu, alors que les Ukrainiens se vivent comme des sujets de l’empire, et pas toujours des plus aimés. Leur pays, en outre, est déchiré entre trois États : la Russie, l’Autriche et la Prusse. La littérature est, comme toujours, la première à se faire l’expression des visées et sentiments nationaux. Ivan Kotliarevski (1769-1838) écrit un poème intitulé L’Énéide, traduction libre de Virgile : Énée parcourt l’Ukraine. Kotliarevski dédie son Énéide aux « amoureux la langue petite-russienne ». Il est aussi l’auteur des premières œuvres du théâtre ukrainien. L’historien Nikolaï Kostomarov écrit le Livre de la vie du peuple ukrainien, dans lequel il recherche les principes d’égalité, de fraternité, de liberté et de souveraineté du peuple dans le passé de l’Ukraine : la cosaquerie, les communautés religieuses. Tarass Chevtchenko, le plus grand poète ukrainien, ressent très fortement le poids de la dextre impériale sur sa terre natale. L’Ukraine, écrit le poète, « dépouillée, orpheline, pleure au-dessus du Dniepr ».
La Confrérie de Cyrille et Méthode n’est pas une organisation révolutionnaire, préparant des actions concrètes. Ses membres se réunissent pour débattre et réfléchir aux voies possibles de la renaissance ukrainienne. L’idée d’une fédération slave les séduit. Mais, en 1847, les « frères », victimes d’une dénonciation, sont arrêtés. Tarass Chevtchenko est particulièrement touché : il est envoyé comme simple soldat à l’armée, jusqu’à la fin de ses jours.
Nicolas Ier est beaucoup plus effrayé par un cercle formé autour d’un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, Mikhaïl Petrachevski (1821-1866) et homme de lettres. À l’origine de cette peur, un groupe de jeunes fonctionnaires et hommes de lettres, qui se rassemblent pour discuter de la philosophie de Fourier, qu’ils jugent absolument indispensable pour comprendre la situation en Russie. Très vite, des agents de la Troisième Section surveillent le cercle. Dans la nuit du 22 au 23 avril 1849, plusieurs dizaines de personnes sont arrêtées. L’instruction échoue à transformer l’activité philosophique du cercle en vaste conspiration préparant un coup d’État, à l’instar des Décembristes. Néanmoins, le 16 octobre, quinze des accusés sont condamnés à mort et cinq aux travaux forcés. L’annonce de la grâce impériale commuant l’exécution en peine de bagne, n’est faite aux condamnés que devant le peloton. Parmi eux se trouve le lieutenant du génie en retraite et homme de lettres, Fiodor Dostoïevski.
Nicolas Ier suit de près les interrogatoires. Il met en forme l’annonce officielle de la fin de l’enquête et de la sentence. Celle-ci commence par une explication : « Les funestes enseignements, les troubles et séditions qui affectent massivement l’Europe occidentale et menacent d’anéantir l’ordre établi et le bien-être des peuples, ont, hélas, trouvé quelque écho également dans notre société42. » Dans le passage où il est question du dessein des conjurés, l’empereur a biffé les mots « communisme » et « socialisme », employés par les juges d’instruction, les remplaçant par « anarchie ». De la même façon, le tsar substitue au mot « progressistes » l’expression « gens d’opinion corrompue ».
La répression contre les « petracheviens » a lieu en 1849 et, à ce moment, la peur de Nicolas Ier est justifiée : les révolutions ébranlent l’Europe. Mais l’empereur n’a pas moins peur en 1831. Cette année-là, durant l’été, une épidémie de choléra se déclare à Pétersbourg. Des rumeurs circulent à travers la ville, selon lesquelles l’épidémie est propagée par les médecins. Des troubles éclatent. Nicolas Ier se rend alors sur la place aux Foins où sont rassemblées près de cinq mille personnes, qui ont saccagé un hôpital et massacré plusieurs médecins. Se mêlant sans crainte à la foule, le tsar s’adresse à ses sujets : « Quelle infamie pour le peuple russe d’imiter les scandales des Français et des Polonais, en oubliant la foi de ses pères. Si on vous y incite en secret, capturez les coupables et présentez les suspects aux autorités43… » L’épidémie de choléra se déclare pendant l’insurrection polonaise et il n’est pas difficile d’établir un lien entre les deux. Poisons et microbes viennent forcément d’Occident. La doctrine nationale est un moyen de leur couper la voie de la Russie.
Les années 1825-1830 forment la première période du règne de Nicolas Ier et sont marquées par la peur due à la révolte des Décembristes ; les années 1832-1848 sont caractérisées par la peur de l’insurrection polonaise et du « Printemps des Nations » ; dans les années 1849-1855, enfin, la Russie, l’empereur ne parviennent pas à comprendre pourquoi le pays « sauveur des peuples », ultime rempart des monarques légitimes, se retrouve dans un isolement croissant.
12 Les guerres de Nicolas Ier
Depuis le temps de Pierre le Grand, vous ne cessez d’agrandir vos frontières. Gardez-vous de vous perdre dans un espace sans limites.
Le comte de SAINT-SIMON à Paul LOUNINE (Paris).
Le peuple russe a dû devenir inepte à tout, excepté à la conquête du monde… parce qu’on ne peut s’expliquer que par un tel but l’excès des sacrifices imposés ici à l’individu par la société. Si l’ambition désordonnée dessèche le cœur d’un homme, elle peut bien aussi tarir la pensée, égarer le jugement d’une nation au point de lui faire sacrifier sa liberté à la victoire. Sans cette arrière-pensée, avouée ou non, et à laquelle bien des hommes obéissent peut-être à leur insu, l’histoire de Russie me paraîtrait une énigme inexplicable.