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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Les slavophiles voient dans l’obchtchina la preuve même du caractère particulier de la Russie, l’expression de son esprit collectiviste et de son respect de l’égalité. Les occidentalistes, Alexandre Herzen en tête, y trouvent, eux, la preuve de la nature socialiste du paysan russe. En 1875, Piotr Tkatchev (1844-1883), l’un des révolutionnaires russes les plus radicaux, dont Berdiaev fera le précurseur de Lénine, écrit à Engels : « Notre peuple… est, dans son immense majorité, pénétré des principes de la possession commune des biens ; il est, si l’on peut dire, communiste par instinct, par tradition25. » En 1880, convaincus par Tkatchev et d’autres révolutionnaires russes, Marx et Engels parviennent à cette conclusion : « Si la révolution russe donne le signal de la révolution prolétarienne à l’Ouest, de telle sorte que les deux se complètent, alors la propriété communautaire russe moderne de la terre peut se révéler le point de départ du développement communiste26. »

Vladimir Odoïevski clôt ses Nuits russes sur cette affirmation prophétique : « Le dix-neuvième siècle appartient à la Russie27. » Slavophiles et occidentalistes n’ont aucun doute sur ce point, de même que les révolutionnaires de la génération suivante. Et ne parlons pas, a fortiori, des représentants de l’idéologie officielle qui se forme au cours des années 1830 et trouve son expression la plus condensée et la plus percutante dans la formule du ministre de l’Instruction publique de l’époque, Sergueï Ouvarov : « Orthodoxie, autocratie et narodnost28. » Nommé au ministère à partir de 1833, après de longues années passées dans le système d’enseignement, Sergueï Ouvarov est un homme pétri de contradictions. L’historien bien connu Sergueï Soloviev écrira qu’Ouvarov « inventa ces principes, autrement dit les mots… orthodoxie, alors qu’il était athée et ne croyait pas au Christ, pas même à la mode protestante, autocratie, alors qu’il était libéral, et narodnost, alors que de sa vie il n’avait lu un livre russe et qu’il n’écrivait qu’en français ou en allemand29 ».

L’indignation de Sergueï Soloviev provient, non du contenu de la « triade », mais du cynisme de son auteur. Pour le dixième anniversaire de son activité ministérielle, Sergueï Ouvarov remet à l’empereur une note dans laquelle il évoque en particulier la genèse de sa formule : « Il convenait de renforcer la Patrie sur des principes solides… De trouver des notions reflétant le caractère distinctif de la Russie et lui appartenant exclusivement… Sans amour pour la foi des ancêtres, le peuple, comme l’individu, est voué à périr… L’autocratie est la condition essentielle de l’existence politique de la Russie… À côté de ces deux principes nationaux, s’en trouve un troisième, non moins fort : la narodnost30. »

Les deux premiers termes de la « triade » – orthodoxie et autocratie – n’ont nul besoin de commentaire ; le troisième – narodnost – est une notion nouvelle. Le flou de sa définition permet à tout un chacun d’en user à son gré : toutes les doctrines en gestation à l’époque y ont recours et l’interprètent à leur façon. Les slavophiles vont rechercher l’origine de la narodnost jusque dans l’antique Rus, ils se mettent en tête de porter le costume « national » russe qui, dans les rues de Moscou, est pris pour un « vêtement persan ». Comme disent les mauvaises langues : en voulant faire la démonstration de l’esprit russe authentique, les slavophiles « allongent leur champagne de kvas ».

Dans l’interprétation de Herzen, la narodnost transparaît dans l’« innocente pureté » du paysan russe, vivant au sein de la communauté villageoise. Cela permet à l’auteur de Passé et Méditations d’affirmer : « L’homme russe est le plus libre du monde31. » L’adoption par toutes les idéologies de la notion de narodnost, interprétée de toutes les façons possibles, génère une représentation particulière, unique, de la société russe. On la voit composée, d’un côté, du peuple, autrement dit des paysans, de l’autre, de tout le reste, du « public », selon l’expression des slavophiles. Le peuple est le gardien de la vérité, de l’esprit russe authentique.

Le règne de Nicolas Ier a pour trait caractéristique la suspicion du souverain à l’égard des slavophiles qui prônent pourtant, exprimées en termes presque identiques, les valeurs de l’idéologie officielle. La grande raison de cette suspicion est la peur éprouvée par l’empereur devant tout ce qui ressortit à une pensée incontrôlée et incontrôlable. Dans ses Mémoires, Giuseppe Mazzini rapporte qu’au moment où, après son arrestation, en 1830, son père s’en fut trouver le gouverneur de Gênes pour s’enquérir des raisons de la mise aux arrêts de son fils, adolescent, il s’entendit répondre : ce jeune homme a du talent, mais il aime par trop les promenades nocturnes solitaires et il ne raconte rien de ses réflexions ; le gouvernement n’aime pas les jeunes gens de talent qui réfléchissent sur des thèmes ignorés des autorités. La suspicion des autorités autrichiennes est entièrement partagée par les autorités russes.

Alexandre Herzen évoque, dans ses écrits, les relations entre slavophiles et occidentalistes : « Oui, nous étions adversaires, mais de très étrange façon. Nous éprouvions un même amour, mais différent. Tous, nous étions dotés, depuis la prime jeunesse, d’un sentiment fort, inconscient, physiologique et passionné, qu’eux prenaient pour un souvenir et nous pour une prophétie : le sentiment d’un amour sans limite, englobant toute l’existence, pour le mode de vie russe, la forme d’esprit russe32. »

L’amour du mode de vie russe, de l’esprit russe sont le pendant d’un rejet de l’Occident et de ses valeurs. Professeur à l’université de Moscou, Stepan Chevyrev, slavophile et ardent défenseur de la « triade » d’Ouvarov, écrit à propos de l’Occident et des Occidentaux : « Nous nous embrassons, nous nous étreignons, nous partageons le festin de la pensée, nous buvons la coupe des sentiments, sans remarquer le poison caché dans notre insouciant contact avec eux, nous ne sentons pas, dans l’amusement du festin, l’odeur du futur cadavre qu’ils dégagent déjà. » Alexandre Herzen lui fait écho : « Je vois la mort inévitable de la vieille Europe et ne regrette rien de ce qui y existe33. »

La présence de points communs à toutes les idéologies naissantes est particulièrement nette dans le « dialogue » inattendu entre Nicolas Ier et Mikhaïl Bakounine. En mai 1851, les autorités suisses livrent à la Russie le criminel d’État Bakounine, membre actif de la révolution de 1848 en Allemagne. La Suisse n’était pas obligée d’extrader le révolutionnaire, venu chercher l’asile politique sur les bords du lac Léman, mais le poids de la Russie en Europe est trop grand. Bakounine est incarcéré à la forteresse Pierre-et-Paul. À la demande de l’empereur, le successeur de Benkendorf à la tête de la Troisième Section, le comte Alexis Orlov, lui rend visite et lui propose d’adresser une confession au tsar, « comme un fils spirituel écrit à son père spirituel ».

La « confession » de Bakounine paraîtra pour la première fois à Moscou en 1921, suscitant un débat parmi les historiens. Aux uns elle semblera la marque du repentir de l’auteur, la preuve qu’il renonce à l’action révolutionnaire ; les autres y verront un document écrit en forteresse, une ruse du révolutionnaire désireux de tromper son geôlier. Nicolas lit la « confession » avec beaucoup d’intérêt et note ses réactions en marge. Toutes les réflexions critiques de Mikhaïl Bakounine contre l’Occident reçoivent l’approbation de l’empereur. Bakounine écrit qu’en Europe occidentale, où qu’on regarde, tout n’est que vétusté, faiblesse, incrédulité et corruption, nul ne fait crédit à personne, pas même à soi-même… Et Nicolas répond en marge : « Stupéfiante vérité. » Bakounine critique le Parlement de Francfort. Nicolas souligne la phrase et commente : « Magnifique. » Bakounine constate l’apparition du communisme, à la fois au sommet et à la base, en tant que système prôné par de petites organisations bien structurées, secrètes ou non, et que force indéterminée, invisible, insaisissable mais présente partout. Nicolas réagit : « Juste. »

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