Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Mikhaïl Bakounine rassure le tsar, en expliquant qu’il voit dans le communisme la conséquence naturelle, inévitable du développement économique et politique de l’Europe occidentale. Il souligne : de l’Europe occidentale seulement car, selon lui, en Orient et dans les États slaves (à l’exception, peut-être, des terres tchèques, de la Moravie et de la Silésie), le communisme n’a aucune raison d’apparaître, cela n’aurait pas de sens. Le prisonnier donne à son geôlier un conseil, parlant d’égal à égal avec lui, entre experts, des problèmes politiques. « Je pense, écrit Mikhaïl Bakounine, qu’en Russie plus qu’ailleurs, il faut un pouvoir dictatorial fort, uniquement soucieux d’élever et d’éclairer les masses populaires ; un pouvoir libre d’orientation et d’esprit, mais sans parlementarisme ; autorisant la parution d’ouvrages au libre contenu, mais sans liberté de publication ; entouré de compagnons d’idées, éclairé par leur conseil, renforcé par leur libre coopération, mais qui ne soit limité par rien ni personne34. »
Un historien moscovite de notre temps, biographe de Bakounine, voit dans « le modèle d’absolutisme éclairé » proposé à Nicolas la tactique d’un révolutionnaire se trouvant « sous le pouvoir de l’ours35 ». L’un, bien sûr, n’exclut pas l’autre. Il est notable toutefois que, dans le « modèle de pouvoir » formulé par Bakounine, il n’est rien qui ne soit déjà dans la Justice russe de Paul Pestel. En émigration, Alexandre Herzen affirme qu’il n’y aura jamais de Constitution en Russie et qu’un libéralisme moyen, modéré n’y fera jamais de racines. C’est trop « petit » pour la Russie, ajoute-t-il, prophétisant : « La Russie ne sera jamais juste milieu. »
Après avoir lu la « Confession » de Bakounine, Nicolas la transmet à son héritier, avec cette recommandation : « Il vaut que tu la lises : c’est fort curieux et instructif. »
L’empereur a raison. Le caractère « instructif » du texte de Bakounine vient de ce que l’auteur, révolutionnaire, adversaire de l’autocratie, exprime souvent des pensées avec lequel le tsar est en plein accord. Nicolas Ier ne met pas un instant en doute l’hostilité des positions de Bakounine : après trois ans d’incarcération à la forteresse Pierre-et-Paul, le révolutionnaire en passe encore trois à celle de Schlusselburg, puis il est exilé en Sibérie d’où il ne parviendra à s’évader qu’en 1861. Mikhaïl Bakounine sera maintenu en captivité non seulement par Nicolas Ier, mais aussi par son successeur, Alexandre II, qui aura lu la « Confession ».
La « Confession » est instructive parce qu’elle recèle des convictions caractéristiques de toutes les idéologies russes formées au milieu du XIXe siècle. Le point le plus important est, en l’occurrence, la façon dont ces idéologies abordent la politique extérieure. On est frappé par leur caractère à la fois défensif et offensif. Toutes prennent pour axiome la nature exceptionnelle de la Russie et proposent des systèmes justifiant la nécessité d’une défense dont la forme la plus efficace, on le sait, est l’attaque.
L’ennemi est l’Occident, dans toutes ses manifestations : catholicisme, capitalisme, parlementarisme, révolution. Venues d’Allemagne, les idées du nationalisme donnent l’impulsion intellectuelle nécessaire à la naissance des idéologies russes. L’impulsion physique, concrète, est l’insurrection polonaise de 1830-1831. Les Polonais sont l’incarnation même de tous les vices : slaves mais catholiques, sujets du tsar russe mais également dotés d’un Parlement. Nicolas Ier explique à Custine : « Je conçois la république, c’est un gouvernement net et sincère, ou qui du moins peut l’être ; je conçois la monarchie absolue, puisque je suis le chef d’un semblable ordre de choses, mais je ne conçois pas la monarchie représentative. C’est le gouvernement du mensonge, de la fraude, de la corruption… J’ai été souverain représentatif [en Pologne] et le monde sait ce qu’il m’en a coûté pour n’avoir pas voulu me soumettre aux exigences de CET INFÂME gouvernement… Mais Dieu soit loué, j’en ai fini pour toujours avec cette odieuse machine politique36. »
Nicolas s’entretient avec Custine en 1839. Vingt-cinq ans plus tard, Ivan Aksakov, après un nouveau soulèvement polonais en 1863, parvient à cette conclusion : « La question de Pologne se résume à celle-ci : dans quelle mesure la Pologne est-elle capable de redevenir slave et orthodoxe ? C’est pour elle une question de vie ou de mort37. » La Pologne ne peut cesser d’être slave. Mais elle n’a jamais été orthodoxe. Pour Ivan Aksakov, chef de file des slavophiles, cela n’a aucune importance. L’essentiel est que les Polonais refusent d’être russes, fidèles sujets de l’Empire de Russie.
Le 31 mai 1846, à l’assemblée extraordinaire de l’université de Saint-Pétersbourg, on lit – à titre d’information pour les professeurs – les prescriptions du ministre (depuis 1846) de l’Instruction publique, comte Ouvarov, rédigées de par la volonté de l’empereur. Le ministre explique « qu’il nous faut comprendre ce qu’est notre narodnost et ce qu’est la slavité du point de vue de la Russie ».
La « triade », fondement de la doctrine officielle, est expliquée de la façon la plus concise et précise : « Notre narodnost consiste en une loyauté et une soumission sans borne à l’autocratie, cependant que la slavité occidentale ne doit pas éveiller en nous la moindre compassion. Celle-là existe de son côté, et nous du nôtre. Par là même, nous la renions solennellement38. »
Les instructions du comte Ouvarov mettent en évidence le « point faible » de la « conception de la slavité », donc des slavophiles. Le projet d’union de tous les Slaves sous la dextre de la grande sœur russe avait été, nous l’avons vu, exposé en détail par Iouri Krijanitch. Mais l’État moscovite du XVIIe siècle ne pouvait que rêver du rôle de rassembleur des Slaves. Au XIXe siècle, le puissant Empire russe a toutes les possibilités matérielles de libérer les Slaves et de les accueillir « dans le giron de l’aigle russe ». Venu d’Allemagne en mettant l’accent sur le deutschtum, le nationalisme donne aux penseurs russes l’idée d’élaborer une théorie de la « slavophilie ».
La slavophilie est perçue par Nicolas Ier comme une idée dangereuse, parce que fondée sur la nécessité de libérer les Slaves, dont une partie considérable se trouve sous l’autorité des principales cibles de la politique extérieure russe : l’Empire ottoman, l’Autriche, la Prusse. Tout aussi importante est la nécessité, en libérant les Slaves, de briser le cadre des États dont ils sont les sujets. Nicolas Ier le comprend parfaitement. En marge de la « Confession », à l’endroit où Bakounine appelle le tsar à prendre la tête du mouvement slave, Nicolas écrit : « Je n’en doute point : en fait, je prendrais la tête d’une révolution, tel un Masaniello slave39. Grand merci40 ! »