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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Piotr Tchaadaïev apporte une réponse à la « question fatale » des rapports entre Russie et Occident. Deux dangers menacent également la Russie : suivre les traces de l’Occident et rejeter l’expérience occidentale. Sa voie est différente, elle doit vivre à sa façon, mais en mettant à profit les fruits de l’expérience des peuples occidentaux.

Les dangers contre lesquels Piotr Tchaadaïev met en garde font l’objet de discussions animées dans l’étroit cercle – avant tout moscovite – de la jeunesse noble. Le mouvement slavophile sera le fruit de ses débats, de ses réflexions et des séjours qu’elle effectue à l’étranger, dans les universités allemandes. Ivan Kireïevski, Alexis Khomiakov, Constantin Aksakov, Vladimir Odoïevski et leurs amis créent une idéologie nationale.

L’idée de nation apparaît en Europe au début du XIXe siècle. On met au point une doctrine partant du principe que l’humanité, de la façon la plus naturelle, se divise en nations dotées de traits spécifiques évidents. Il en découle que l’autodétermination nationale est l’unique forme légale de pouvoir. Les auteurs de cette nouvelle doctrine sont principalement des philosophes allemands. Friedrich Schleiermacher explique que chaque nation est destinée, de par ses particularismes et sa place dans le monde, à représenter tel ou tel aspect de l’essence divine. Johann Gottfried Herder, qui se rend de Königsberg à Riga, encourage l’étude des langues nationales, et avant tout de l’allemand qui, il en est convaincu, est menacé par le français. Johann Gottlieb Fichte enseigne que l’autodétermination nationale est, en fin de compte, une manifestation de la volonté, et le nationalisme une méthode enseignant le moyen le plus juste de la manifester.

Formée d’une multitude de petites principautés et royaumes, l’Allemagne est un terrain favorable à la naissance d’une idéologie, fournissant le fondement philosophique qui légitime le désir de créer un État uni. Napoléon, dont les victoires humiliaient les Allemands, a donné à la doctrine nationale un élément d’importance : un ennemi qu’il convient de haïr. La politique de l’empereur des Français, qui stimulait les sentiments nationaux – des Polonais, des Hongrois, des Italiens – lorsque cela entrait dans ses plans, a favorisé les progrès de la doctrine nationale en Europe. Les prises de position de Fichte, en 1806, après la défaite prussienne de Iéna, devaient donner l’impulsion au mouvement de libération.

Allemands, Italiens, Polonais, Hongrois recherchent, dans la doctrine nationale, une arme pour l’autodétermination et la création d’un État national. La Russie, elle, est un État puissant. Si elle se tourne vers la doctrine nationale, c’est pour y chercher l’explication d’un paradoxe : celui de la Russie à la fois forte et faible. La Russie est forte sur le plan militaire, mais en retard sur l’Occident du point de vue culturel et technique.

Publiciste connu, Ivan Aksakov (1823-1886), cadet de Constantin, le chef de file des slavophiles russes, raconte la genèse du mouvement : « L’influence des penseurs français et de l’ensemble des philosophes du XVIIIe fait place à l’impact, plus positif bien que parfois très superficiel, de la science et de la philosophie allemandes. À l’école stricte des procédés de la pensée allemande, la pensée russe gagne en lucidité et en solidité, et tente d’adopter une attitude philosophique consciente envers la narodnost russe. » En conséquence, les slavophiles « exaltent la vocation historique et spirituelle de la Russie, en tant que représentante de l’Orient orthodoxe et de la tribu slave, et lui prophétisent un grand avenir mondial16 ».

Friedrich Schelling devient, pour reprendre l’expression d’un de ses zélateurs, le Christophe Colomb qui ouvre à la jeunesse noble russe un nouveau continent : l’âme. Les futurs slavophiles recherchent une conception du monde « achevée », un système leur permettant de répondre à toutes les « questions fatales ». Ils les trouvent dans la philosophie romantique de Schelling. Dans leurs discours et leurs écrits, les slavophiles parlent du sens de l’existence, des rapports entre religion et philosophie, mais, en fin de compte, ces différents thèmes se résument à un seul : la Russie et sa place dans l’histoire du monde.

Les slavophiles s’accordent avec Tchaadaïev pour reconnaître que le peuple russe est unique et, de ce fait, doté d’une mission particulière. La racine des divergences entre l’auteur de la Lettre philosophique et les slavophiles gît dans la nature différente de leur patriotisme. Tchaadaïev aime consciemment ce qui est russe, parce qu’il le juge bon ; « l’amour des slavophiles, lui, est inconditionnel et irraisonné17 ».

L’élaboration d’une doctrine nationale est l’essentiel de l’œuvre accomplie par les slavophiles. La chose apparaît clairement dans l’ouvrage de Vladimir Odoïevski, Les Nuits russes. Un historien en dit : « Ce livre est unique dans l’histoire de notre littérature, il n’est tout bonnement rien à quoi le comparer18. » Cette remarque porte sur le genre de l’ouvrage : un cycle de récits reliés entre eux par des dialogues philosophiques. Plus notable est le fait que Les Nuits russes constituent une encyclopédie de la vision du monde qui est celle de la génération des années 1830. Elles consignent l’atmosphère de cette époque qui a vu la naissance du mouvement slavophile. Vladimir Odoïevski (1803-1869), qui fait remonter ses origines à Rurik, le « premier aristocrate de Russie » comme on l’appelle, est un des hommes les plus cultivés de son temps, écrivain, savant, philosophe.

Membre actif du mouvement intellectuel, l’auteur des Nuits russes tente d’effectuer la synthèse des idées slavophiles et occidentalistes, rejetant l’extrémisme de l’un et l’autre courants. Cédant la parole à l’un de ses personnages qui prend part à une dispute philosophique, Vladimir Odoïevski fait remarquer, en note : « Le lecteur attentif reconnaîtra dans les lignes qui suivent toute la théorie des slavophiles, formulée dans la deuxième moitié de ce siècle. »

Faust – ainsi l’écrivain nomme-t-il le grand porte-parole des idées slavophiles dans son ouvrage – bâtit une « théorie » fondée sur l’expérience historique du genre humain. Au long de dix siècles, des peuples en ont remplacé d’autres : après l’Égypte est venue la Grèce, suivie par Rome, etc. « Où est maintenant cette sixième partie du monde, choisie par la Providence pour accomplir cette noble tâche ? Où est le peuple qui a gardé en lui le secret du salut du monde ? » La réponse est évidente : « Au temps de la terreur et de la mort, l’épée russe a tranché seule le nœud qui enserrait l’Europe pantelante, et l’éclat de l’épée russe brille encore, redoutable, au cœur de l’obscur chaos de l’ancien monde… l’Europe a donné au Russe le surnom de sauveur ! Dans ce nom s’en cache un autre, plus sublime encore, dont le rayonnement devrait pénétrer toutes les sphères de la vie sociale : ce n’est pas seulement le corps, mais l’âme de l’Europe que nous devons sauver19 ! »

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