Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Dans ses carnets, Piotr Viazemski polémique violemment avec Pouchkine : « En vertu de quoi l’Europe renaissante nous aimerait-elle ?… Je suis si las de nos fanfaronnades géographiques, “de Perm jusqu’à la Tauride”, et autres. Qu’y a-t-il là de bon, faut-il donc se réjouir et s’enorgueillir de ce que cinq mille verstes séparent une de nos pensées d’une autre7 ? » Alexandre Tourgueniev, destinataire, selon certains critiques, du poème À un polonophile où il est dit, entre autres : « Au cri de “la Pologne n’est pas morte !”, tu t’es lavé les mains de nos insuccès », dispute lui aussi avec Pouchkine. Le Décembriste Alexandre Odoïevski (1802-1839), condamné à douze ans de bagne, voit différemment la révolte polonaise, depuis la Sibérie. Il écrit : « Vous entendez : la bataille fait rage sur la Vistule ! Là-bas, le Liakh combat la Rus pour la liberté… »
L’opinion d’Alexandre Pouchkine est celle de l’écrasante majorité de la société russe. Iouri Lotman, son biographe moderne, évoque la réaction des contemporains au poème Aux détracteurs de la Russie et souligne : Tchaadaïev l’accueillit avec enthousiasme, qualifiant à cette occasion Pouchkine de « poète populaire8 ». L’avis de Piotr Tchaadaïev (1794-1855) compte beaucoup pour Pouchkine. En 1816, nous l’avons dit, le jeune poète évoquait le magnifique Tchaadaïev qui avait fait toute la campagne contre Napoléon. Les talents éminents du jeune officier qui, après avoir effectué une carrière brillante, avait pris sa retraite en 1821, étaient reconnus par toute la société moscovite. Franc-maçon, proche des futurs Décembristes, Piotr Tchaadaïev avait quitté la Russie pour un voyage de plusieurs années en Occident. Son retour au pays après l’écrasement de la révolte décembriste, l’atmosphère pesante qui règne en Russie suscitent, chez ce « Décembriste sans décembre », des réflexions sur le destin de l’humanité et de la Russie. Piotr Tchaadaïev expose ses idées dans des lettres adressées à Catherine Panova, une relation de Moscou. Elles ne sont pas prévues pour être lues par d’autres mais, comme cela arrive fréquemment à l’époque, elles circulent bientôt de main en main, commencent à être lues dans les salons. En 1836, le numéro 15 de la revue Le Télescope publie la première lettre, dite « philosophique ». La réaction ne se fait pas attendre : « J’ai lu cet article, déclare le souverain, et je trouve que le contenu en est un mélange d’absurdités insolentes, dignes d’un aliéné9. » Le mot est lâché et les autorités donnent des instructions pour qu’un médecin se rende quotidiennement chez Tchaadaïev, afin d’établir sa « maladie ». Les visites médicales sont toutefois bientôt interrompues et, un an plus tard, la surveillance est levée, à la condition, pour Tchaadaïev, de « ne rien publier ».
On a beaucoup écrit sur les tracasseries subies par l’auteur de la Lettre philosophique, synonymes du caractère réactionnaire du règne de Nicolas. On évoquera les souffrances de Piotr Tchaadaïev dans les années 1960, lorsque le pouvoir soviétique usera, à grande échelle, de l’enfermement des dissidents (soignés pour « schizophrénie à progression lente ») dans des hôpitaux psychiatriques. La comparaison reste cependant difficile, chaque époque ayant son seuil particulier de répressions et de tourments. En outre, il est relativement difficile de concurrencer le XXe siècle.
Alexandre Herzen partage l’opinion de l’empereur concernant la Lettre philosophique. Mais ce qui suscite l’indignation de Nicolas Ier réjouit Herzen. « Ce fut un coup de feu éclatant dans les ténèbres », écrit le jeune Herzen depuis son exil. Il trouve dans la lettre de Tchaadaïev « un impitoyable cri de douleur et de reproche envers la Russie pétrovienne », « un sombre acte d’accusation contre la Russie, la protestation d’une personnalité qui, pour tout ce qu’elle a enduré, veut exprimer une partie de ce qu’elle a sur le cœur10 ». En citant ces mots, le spécialiste de « la vie et de la pensée » de Tchaadaïev, souligne : Herzen parle d’un « coup de feu dans la nuit », sans chercher à savoir « qui tire et sur qui » ; il décide instantanément que « c’est un allié et que le coup de feu vise l’ennemi commun11 ».
Le révolutionnaire Herzen voit en Tchaadaïev un des « siens », parce qu’il critique impitoyablement le passé de la Russie et qu’il est réprimé par le souverain. Mais de nombreuses idées de Tchaadaïev sont reprises à la fois par des slavophiles et des occidentalistes qui rejettent les idées révolutionnaires. Il donne une puissante impulsion au mouvement intellectuel russe, en posant les questions importantes et en donnant des réponses que l’on peut interpréter de diverses façons.
Les multiples interprétations des idées de Piotr Tchaadaïev viennent aussi de ce que Le Téléscope, qui publie la Lettre philosophique, est interdit, retiré de la vente, tandis que son rédacteur, le critique littéraire Nikolaï Nadejdine est exilé à Oust-Syssolsk. Même ceux qui lisent vraiment la première lettre sont incapables de la comprendre entièrement, car elle n’est que le commencement des réflexions de l’auteur. Au moment où elle paraît, Piotr Tchaadaïev continue de développer son point de vue. L’Apologie d’un fou (1837) achève le cycle des essais philosophiques de ce penseur que Berdiaev tiendra pour « l’une des figures les plus remarquables du XIXe siècle russe ».
La traduction russe des écrits de Piotr Tchaadaïev ne paraîtra qu’en 1906, mais ils sont connus en français, bien au-delà de la société russe. On a tout lieu de penser que Custine a rencontré Tchaadaïev. Il est aisé de découvrir une parenté entre certaines observations du premier et les jugements sans concession du second. Ainsi : « Nous sommes de ces nations qui semblent ne pas s’inscrire dans l’ensemble de l’humanité et n’exister que pour donner au monde quelque importante leçon12. »
Dans sa première Lettre philosophique, Piotr Tchaadaïev raye d’un trait le passé de la Russie : il est « une époque intéressante dans l’histoire des peuples, c’est l’adolescence des nations », une époque « dont la mémoire fait la jouissance et la leçon de leur âge mûr. Nous autres, nous n’avons rien de tel. Une brutale barbarie d’abord, ensuite une superstition grossière, puis une domination étrangère, féroce, avilissante, dont le pouvoir national a plus tard hérité l’esprit, voilà la triste histoire de notre jeunesse13 ». Tchaadaïev voit dans le schisme des Églises et le choix du « code moral » de Byzance, l’une des grandes causes de l’arriération de la Russie.
L’importance de Piotr Tchaadaïev dans l’histoire du mouvement intellectuel russe réside dans le fait que ses idées contiennent en germe tous les principaux aspects de l’« idée russe », dans son expression la plus contradictoire. Commençant par dénier tout passé au peuple russe, le philosophe comprend ensuite que « l’histoire millénaire d’un peuple ne peut pas n’être qu’une immense erreur14 ». Il en vient à la conclusion que l’originalité du destin russe est le gage de la vocation particulière de la Russie. Dans L’Apologie d’un fou, Piotr Tchaadaïev tire le bilan de l’évolution de ses idées. Il peut se résumer en trois thèses. Premièrement, la Russie n’a pas de passé. Ici, Piotr Tchaadaïev reste fidèle au point de vue exprimé dans la première Lettre philosophique. Il en tire, cependant, une autre conclusion : l’absence d’histoire devient un avantage. Deuxième thèse : la pureté du psychisme russe, la virginité de l’esprit russe permettent au jeune peuple de bénéficier du fruit tout prêt des efforts des peuples européens et d’aller très vite de l’avant, devançant l’Occident. Bien plus, et c’est la troisième thèse, la vocation de la Russie dans l’avenir est d’indiquer aux autres peuples la voie permettant de résoudre les questions suprêmes de l’être. En 1835, Piotr Tchaadaïev écrit à Alexandre Tourgueniev : « Nous sommes appelés à (…) enseigner à l’Europe une quantité infinie de choses qu’elle ne saurait comprendre sans cela… Un jour viendra où nous serons le centre intellectuel de l’Europe, comme nous en sommes, dès à présent, le centre politique, et notre puissance future, fondée sur la raison, dépassera notre actuelle puissance, fondée sur la force matérielle15. »