Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Une tutelle étatique des plus sévères, une censure tatillonne, l’attention portée par l’empereur à toutes les manifestations de la vie spirituelle et morale – tel est le cadre à l’intérieur duquel bouillonnent les courants intellectuels. L’époque de Nicolas Ier est celle où naissent les conceptions idéologiques, celle où sont posées des questions qui demeurent d’actualité à la fin du XXe siècle.
Parmi les causes favorisant l’effervescence intellectuelle de ce temps, figure, en bonne place, la situation de la Russie dans le concert des puissances européennes, après les guerres napoléoniennes. Ce n’est pas pour rien que Nicolas Ier est qualifié de « gendarme de l’Europe » : l’armée russe est, chacun a pu s’en convaincre, la plus forte du continent. Lorsqu’en 1835, Alexis de Tocqueville achève le premier volume de son ouvrage De la démocratie en Amérique, par ces propos prophétiques selon lesquels, un siècle plus tard, deux superpuissances, la Russie et l’Amérique, domineront le monde, les contemporains ne s’étonnent que de la place faite à l’Amérique ; que la Russie occupe une place dominante à l’échelle mondiale est une évidence pour tous.
La puissance de l’Empire russe pose la question des raisons de sa force, mais aussi de sa vocation, de sa mission. Le problème est soulevé tant par les partisans de l’autocratie que par ses adversaires. On cherche à expliquer un paradoxe de plus en plus frappant pour la société éclairée : importante puissance militaire, la Russie reste, comme on aura coutume de dire au XXe siècle, un « nain économique ». La guerre de Crimée a démontré le retard technique du grand rempart de la puissance russe, l’armée (toujours munie de fusils à silex). On tient pour l’une des causes de la défaite l’état déplorable des voies de communications. Au temps de Nicolas Ier, on construit neuf cent soixante-trois verstes et demie de voies ferrées mais, si l’on exclut la Finlande, le tsarat de Pologne et le Caucase, le pays ne compte que cinq mille six cent vingt-cinq verstes de routes.
Au défi économique lancé par l’Europe occidentale, la Russie donne une réponse idéologique : elle fait de sa faiblesse économique la marque d’une puissance spirituelle et morale supérieure. Le défi de l’Occident est perçu comme une querelle idéologique qui, ainsi que le soulignent ses acteurs, a commencé il y a bien longtemps, plongeant ses racines dans l’opposition entre orthodoxie et catholicisme, Russie et Occident, Russes et Allemands (autrement dit, étrangers).
L’élaboration d’une réponse idéologique – le processus de la naissance des idéologies – occupe deux décennies. L’impulsion est donnée par l’insurrection polonaise qui éclate en novembre 1830. En 1848, alors que les révolutions, déferlant en Europe, feront exploser le système instauré après la victoire sur Napoléon, la Russie aura mis au point deux grandes formules idéologiques qui continueront d’alimenter la vie politique et sociale russe jusqu’à la fin du XXe siècle.
L’édification relativement rapide de la gamme complète des théories répondant aux « questions fatales » sur la mission de la Russie, son passé et son avenir, s’explique par le fait qu’elles plongent des racines profondes dans l’histoire russe et s’appuient sur des convictions formées depuis longtemps. En avril 1848, après la révolution française de Février, Fiodor Tiouttchev remet à Nicolas Ier une note sur la situation en Europe. Elle s’ouvre sur ce constat essentiel : « Il y a beau temps qu’il n’existe plus, en Europe, que deux forces agissantes : la révolution et la Russie. Ces deux forces sont désormais opposées et il se peut que, demain, elles engagent la lutte1. » Cette analyse est pleinement partagée par Marx qui voit dans la Russie le principal ennemi de la révolution. Toutefois, au cours de la même année 1848, Mikhaïl Bakounine (1814-1876) qui se trouve en Occident et prend une part active aux mouvements révolutionnaires du « Printemps des Peuples », gagne – selon ses propres paroles – la frontière russe et tente d’imaginer un moyen d’exporter la révolution dans son pays natal.
La Russie et la révolution sont l’hypostase de l’opposition Russie/Occident. Toutes les idéologies se concentrent sur la « question fatale » : lutte ou collaboration entre les deux univers ? l’Occident source du mal ou de sagesse ? auquel des deux appartient l’avenir ? quel est le plus important : l’esprit, que représente la Russie, ou le corps (la matière), incarné par l’Occident ?
Preuve même de la complexité de ces questions et, plus encore, des réponses qui y sont données, Tiouttchev rédige en français la note dans laquelle il prédit le krach de l’Occident, de l’Europe de Charlemagne et de celle des traités de 1815, de l’Europe du catholicisme et du protestantisme ; le texte, en outre, paraît pour la première fois à Paris, en 1849.
De nombreuses années plus tard, Alexandre Herzen (1812-1870) se souvient : « Soudain, telle une bombe explosant près de nous, la nouvelle de l’insurrection de Varsovie nous assourdit… Nous nous réjouissions de chaque défaite de Dibitch [commandant en chef des troupes russes chargées d’écraser la révolte], refusions d’ajouter foi aux échecs des Polonais et je m’empressai d’ajouter à mon iconostase un portrait de Tadeusz Kosciuszko2. » Les sentiments de Herzen reflètent ceux de la minorité de la société russe. Pouchkine, lui, est l’interprète le plus brillant et le plus exhaustif de la majorité. Il compose coup sur coup trois poèmes qui font écho à l’insurrection. Dans le premier, Devant le saint tombeau, le poète, alarmé par les revers temporaires des armes russes, lance cet appel au tombeau de Mikhaïl Koutouzov, sauveur de la Russie contre Napoléon : « Lève-toi, sauve le tsar et nous. » Le deuxième, le plus connu du cycle, est une adresse Aux détracteurs de la Russie, ses ennemis occidentaux. Le troisième enfin, L’Anniversaire de Borodino, célèbre la victoire : Varsovie tombe le 26 août 1831, date anniversaire de la bataille de Borodino.
Alexandre Pouchkine dénie à l’Occident tout droit de se mêler de la « querelle des Slaves entre eux », il rappelle que l’Europe doit son salut à la Russie et qu’elle fait ainsi montre d’une ingratitude noire, en dénonçant l’écrasement de l’insurrection polonaise. Le poète dessine les frontières de la Russie, « de Perm jusqu’en Tauride, des froides falaises finnoises à l’ardente Colchide, du… Kremlin jusqu’en… Chine3 ». Telles sont les limites de l’empire, et l’insurrection polonaise porte atteinte à son intégrité.
Alexandre II se souviendra que, « quand Pouchkine eut écrit cette ode [Aux détracteurs de la Russie], il s’empressa de nous la lire4 », c’est-à-dire à Nicolas Ier et à sa famille. Le grand poète n’écrit pas ces vers sur l’ordre de l’empereur, ils sont le reflet de ce qu’il pense vraiment. Le 9 décembre 1830, à peine la nouvelle lui parvient-elle de l’insurrection de Varsovie, qu’il fait part de son opinion à Élisabeth Khitrovo, la fille de Koutouzov : « … La guerre qui commence continuera jusqu’à l’extermination, du moins doit-il en être ainsi5. » Le 1er juin 1831, dans une lettre au prince Piotr Viazemski, poète et ami proche, Pouchkine souligne, à propos des Polonais : « Il faut malgré tout les écraser, et notre lenteur est odieuse6. »