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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Une nouvelle situation s’instaure. L’agencement traditionnel de la vie russe – État-noblesse-paysannerie – commence à vaciller sur ses bases. La chute de la noblesse laisse face à face l’État et les paysans. L’État est représenté par l’appareil bureaucratique qui ne cesse de croître. En 1855, les fonctionnaires seront quatre-vingt-deux mille trois cent cinquante-deux21. Ajoutons que ne sont pris en compte que ceux d’entre eux relevant de la « Table des Rangs » et qu’il existe, en complément, une armée d’employés de chancelleries de condition inférieure. D’après le recensement de 1855, le nombre des fonctionnaires le cède à peine à celui des propriétaires terriens.

La grande littérature russe du XIXe siècle fait tout ce qui est en son pouvoir pour montrer les fonctionnaires sous leur jour le moins reluisant. Tantôt, à l’instar du héros du Manteau de Gogol, ce sont des créatures malheureuses, pitoyables ; tantôt, ce sont des individus corrompus, méprisant leurs inférieurs et rampant devant leurs supérieurs – un type dépeint au vitriol par Saltykov-Chtchedrine. Ce modèle, la littérature ne l’invente pas. Les contemporains le perçoivent ainsi. Quand Vladimir Petcherine s’enfuit de Russie « comme d’une ville pestiférée », il explique ainsi son acte : « Je pressentais, je prévoyais, j’étais certain que si je restais en Russie, étant donné la faiblesse et l’indolence de mon caractère, je deviendrais immanquablement le plus vil et le plus zélé des fonctionnaires, ou bien, sans rime ni raison, je me retrouverais en Sibérie. J’ai fui sans me retourner, afin de préserver en moi un semblant de dignité humaine22. »

Vladimir Petcherine était, nous l’avons dit, professeur à l’université de Moscou ; néanmoins, ou peut-être à cause de cela, deux routes seulement s’ouvraient à lui : la voie du fonctionnaire zélé ou celle de la Sibérie. Extraordinairement passionné, Petcherine, l’un des premiers émigrés russes à gagner l’Occident pour y rallier le mouvement révolutionnaire, révère tour à tour « le communisme de Babeuf » – après avoir lu la Conjuration pour l’Égalité de Philippe Buonarroti – et « la religion de Saint-Simon, le système de Fourier » ; puis, la découverte de la brochure de Lamennais Paroles d’un croyant lui devient un nouvel Évangile ; enfin, il se convertit au catholicisme et entre chez les Rédemptoristes, d’où il s’enfuira vingt ans plus tard. Dans une tentative pour expliquer le caractère russe, Herzen écrira que si un Russe quitte l’orthodoxie pour le catholicisme, il se fait moine jésuite. Alexandre Herzen songera alors à Petcherine, soulignant le goût des extrêmes inhérent à la nature russe.

L’image des fonctionnaires, êtres indignes de respect, s’impose à l’intelligentsia russe naissante. Plus leur corps augmente, plus la vision qu’en a la société éclairée se dégrade. Au mieux, on les plaint comme des victimes du système autocratique mais, en règle générale, on ne les aime guère car ils sont les instruments de l’autocratie. Akaki Akakievitch, le héros du Manteau de Gogol sur l’amer destin duquel les lecteurs continuent de pleurer, est un fonctionnaire qui ne peut (ou ne veut) acquérir la formation qui lui permettrait de passer un concours et de monter d’un cran dans la hiérarchie, transformant ainsi son mode de vie. La critique littéraire fait (malgré Gogol) du héros du Manteau une victime des conditions sociales, l’incarnation du fonctionnaire, lamentable et pitoyable créature.

L’attitude négative à l’égard des fonctionnaires en général et des hauts fonctionnaires en particulier, vient de ce qu’ils sont perçus comme étrangers, parce qu’allemands. Les Allemands occupent en effet une position dominante dans l’appareil étatique russe. En 1844, le conseiller d’État Philippe von Wiegel publie en français une brochure intitulée : La Russie envahie par les Allemands. Esprit caustique, sarcastique, Wiegel rédige son ouvrage de telle sorte qu’il peut passer à la fois pour une dénonciation de l’influence allemande outrancière et pour un éloge du rôle joué par les Allemands dans le développement de la Russie23. Mais si l’interprétation des faits peut varier, les faits eux-mêmes ne laissent pas de place au doute. L’historien américain Walter Laqueur a calculé que les ressortissants allemands ainsi que les Allemands de Russie et des provinces baltes constituaient près de 57 % des cadres du ministère des Affaires étrangères de Russie, 46 % du ministère de la Guerre, 62 % de celui de la Poste et des Communications24. De son côté, l’historien russe Piotr Zaïontchkovski, spécialiste de l’appareil gouvernemental, estime qu’au 1er janvier 1853, le Conseil d’État se compose à 74,5 % de Russes, 16,3 % d’Allemands, 9,2 % de Polonais25. Les postes les plus importants du Cabinet des ministres sont tenus par des Allemands. La Troisième Section est même qualifiée de « comité allemand ». Le ministère des Finances est aux mains des Allemands. Ces derniers, pourtant, représentent moins d’1 % de la population.

Nicolas Ier, qui se vit comme le maître absolu de l’empire, a maintes raisons de faire venir des Allemands dans l’appareil bureaucratique qui dirige le pays. Entrent d’abord en ligne de compte les liens de parenté : l’impératrice est une princesse prussienne et elle s’entoure volontiers de sa famille. Plus important, Nicolas n’oublie pas que la haute noblesse russe a tenté, en décembre 1825, d’empêcher son accès au trône, et il accorde plus de crédit aux Allemands qu’aux Russes. On connaît sa fameuse formule : « Les Russes servent la Russie, les Allemands me servent, moi. » Il est, enfin, une autre raison : les fonctionnaires allemands ont des qualités qui manquent parfois à leurs collègues russes. La réforme des finances, effectuée par le ministre Iegor Kankrine (1774-1845), compte parmi les réalisations indiscutables du règne de Nicolas. Kankrine est le fils d’un spécialiste allemand des mines, invité en Russie par Paul Ier.

Bien que parfaitement fondé à employer des Allemands dans l’appareil administratif, Nicolas Ier a conscience qu’il y a là quelque chose d’anormal. En 1849, on arrête Iouri Samarine qui sert à Riga auprès du gouverneur-général, le prince Souvorov. Futur slavophile et homme d’État de renom, Samarine a critiqué, dans des lettres à des amis, la position particulière des « Allemands de l’Ostsee ». Sur ordre de Nicolas, il est envoyé en forteresse puis, vingt jours plus tard, convoqué pour un entretien avec le souverain. Professeur à l’université de Moscou et censeur, Alexandre Nikitenko note dans son journal intime ce qu’on dit de l’événement, à Pétersbourg. « Sais-tu ce que pouvait déclencher le cinquième chapitre de ton ouvrage ? [Nicolas fait allusion à l’une des lettres qui circulent en petit cahier.] Un nouveau Quatorze Décembre.

« Samarine eut un geste horrifié.

— Tais-toi ! Je sais bien que tu n’en avais pas l’intention. Mais en expliquant que, depuis le temps de Pierre le Grand, les tsars russes n’ont agi que sur l’inspiration et sous l’influence des Allemands, tu as lancé une idée dangereuse. Si cette idée se propage dans le peuple, elle entraînera de terribles malheurs26. »

11 Naissance des idéologies

La stabilité est l’objectif numéro un de Nicolas Ier. Le contrôle le plus strict de la vie de l’État et de ses habitants semble à l’empereur un moyen indispensable de garantir la tranquillité du pays. L’armée est le modèle de l’ordre étatique. La Russie est divisée en gouvernements : la moitié des gouverneurs sont des généraux, l’autre moitié des fonctionnaires qui ont travaillé au ministère de l’Intérieur. En outre, au milieu du XIXe siècle, on compte dix gouverneurs-généraux qui ont, bien sûr, le grade de général. Ils « renforcent » le pouvoir des gouverneurs dans les provinces périphériques et les deux capitales. Un réseau de districts et de sections de gendarmes assure une surveillance supplémentaire.

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