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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Les « papiers » – documents de chancellerie – sont un instrument capital de contrôle. On assiste à un processus ininterrompu d’édification d’un appareil bureaucratique : le besoin (c’est une exigence « d’en haut ») de « papiers » conduit à une augmentation du nombre des fonctionnaires qui, à son tour, entraîne un accroissement de la quantité de « papiers ». Vassili Klioutchevski cite un exemple, caractéristique de la fin des années 1820 et du début des années 1830 : au Département moscovite du Sénat, quinze secrétaires sont chargés d’un dossier dont le simple résumé représente quinze mille feuillets. Plusieurs chariots sont prévus pour transporter ces papiers à Pétersbourg. Sur la route entre les deux capitales, le dossier disparaît comme par enchantement, avec les chariots. On ne les retrouvera jamais.

La construction d’un appareil bureaucratique, la mise en place des fondements d’un État réglementé, ont commencé sous Pierre le Grand. Sous Nicolas Ier, l’appareil fonctionne déjà à plein et l’orientation donnée à son action a souvent pour effet de masquer la réalité sous un brassage de papiers, sans exercer sur elle la moindre influence. Cependant, rapportant l’histoire du dossier disparu, Vassili Klioutchevski ajoute : « Aujourd’hui [à peine quarante ans plus tard], cela paraît “fantastique”16. » L’historien veut indiquer par là qu’en moins d’un demi-siècle, l’appareil bureaucratique de l’Empire de Russie s’est mis à fonctionner autrement, il s’est transformé, si l’on peut dire, en machine bureaucratique normale.

Les détracteurs les plus virulents du règne de Nicolas Ier reconnaissent eux-mêmes l’importance de l’œuvre codificatrice, accomplie sur l’ordre de l’empereur. À cette fin, est créée la Deuxième Section de la Chancellerie personnelle de Sa Majesté. En janvier 1826, Mikhaïl Speranski, membre du Conseil d’État depuis 1821, rédige pour Nicolas Ier une note proposant de remettre de l’ordre dans la législation russe. Speranski suggère d’élaborer un Recueil complet des Lois (incluant les grands monuments du droit russe), puis un Code des Lois (rassemblant toute la législation en vigueur), enfin un Oulojenié dans lequel la législation serait revue en fonction du niveau de développement politique et social du pays. Nicolas Ier rejette le projet d’Oulojenié, craignant, argue-t-il, qu’il n’en résulte un ébranlement de l’ordre existant, mais il accepte les deux premiers points du programme de Speranski.

Au début de 1830, les quarante-cinq volumes du Recueil complet des Lois sont publiés, contenant plus de trente mille oukazes, résolutions et actes divers, depuis l’Oulojenié de 1649. En 1832, le Code des Lois est achevé. Il comprend, explique Mikhaïl Speranski, ce qui, dans les lois, « est demeuré intangible et conserve aujourd’hui sa force et sa vigueur17 ».

« Durant les trente années de son règne, écrit un biographe de Nicolas Ier, la question paysanne fut au centre de ses préoccupations18. » L’empereur crée neuf Comités secrets qui tentent de résoudre le problème suivant : comment libérer les paysans du servage ? Les historiens reprochent à Nicolas de ne pas affranchir une fois pour toute la paysannerie. Ils reconnaissent qu’il juge nécessaire de transformer les rapports entre propriétaires et paysans, mais lui tiennent rigueur de ne pas savoir comment procéder. Les Comités ne donnent pas non plus la réponse. À la fin du XXe siècle, après l’effondrement de l’Union soviétique et l’échec du système communiste, la difficulté de libérer les paysans saute particulièrement aux yeux. Même après la disparition du régime soviétique, la question paysanne reste, dans la dernière décennie du XXe siècle, en suspens. Les problèmes qui se posaient à Nicolas Ier, se posent aujourd’hui de la même façon au législateur russe, héritier du système soviétique : faut-il libérer les paysans avec ou sans la terre ? le paysan doit-il ou non racheter cette dernière et, si oui, à quel tarif ?

Le soin de résoudre la question paysanne est confié à la Cinquième Section de Sa Majesté Impériale. L’empereur place à sa tête le général Paul Kisselev, l’un des hommes d’État les plus intelligents de son temps, le seul, dans l’entourage de Nicolas, à vouloir libérer les paysans avec la terre. Nicolas Ier déclare à Paul Kisselev qu’il « reconnaît la nécessité de transformer le servage, lequel ne saurait demeurer en son état actuel », et proclame : « Tu seras mon chef d’état-major pour les affaires paysannes19. » L’empereur ne pose qu’une condition : les biens des propriétaires terriens sont inaliénables.

Limité dans son action réformatrice, haï de ses collègues dignitaires comme un « rouge », voire un « Pougatchev », Paul Kisselev entreprend d’élaborer un nouveau règlement pour les paysans de la Couronne et les paysans libres. Il se propose d’effectuer la fusion progressive des paysans d’État et des paysans privés (serfs), ce qui entraînera l’abrogation du droit des propriétaires terriens à disposer de la personne du paysan. L’amélioration du système de gestion de l’activité économique des paysans de la Couronne conduira à la création d’un modèle pour les propriétaires privés (terriens).

Les paysans de la Couronne – près de vingt millions de personnes – sont alors presque égaux en nombre aux serfs (vingt-cinq millions). Cela représente un pourcentage considérable de la population de Russie qui, d’après le recensement de 1835, compte soixante millions d’habitants. La réforme de Kisselev n’améliore que d’infime façon le sort des paysans de la Couronne, condition nécessaire pour poursuivre leur fusion avec les paysans serfs. Elle réorganise le système administratif. En décembre 1837, un ministère des Biens d’État est créé, sous la responsabilité de Paul Kisselev. Une puissante machine bureaucratique se met en place : au sommet, se trouve le ministère, dans les gouvernements les « Chambres des Biens d’État ; chaque gouvernement se divise en plusieurs districts (okrougs) dirigés par des fonctionnaires, et chaque district en plusieurs volosts dont les administrateurs sont élus. Les volosts, à leur tour, se partagent en communes rurales qui choisissent leurs starchinas, leurs starostes, leurs collecteurs d’impôt, etc.

Conséquence de la mise en place de cet appareil bureaucratique immense et coûteux, le fonctionnaire joue désormais le rôle qui était celui du propriétaire terrien dans les campagnes serves. Parallèlement, le rôle des propriétaires terriens décroît. Le service au sein des assemblées autogérées de la noblesse devient service de l’État. Les nobles sont dotés d’un uniforme – celui du ministère de l’Intérieur. Beaucoup plus grave, leur importance économique chute. D’après la révision (le recensement) de tous les nobles, effectuée en 1835, la Russie d’Europe (moins le tsarat de Pologne, la Finlande et les terres de l’Armée du Don) abrite près de cent vingt-sept mille détenteurs d’âmes serves. La plupart sont des propriétaires nobles possédant jusqu’à vingt et une âmes, en d’autres termes de moyens propriétaires. La révision de 1858 constate que le nombre des propriétaires terriens est descendu à cent trois mille huit cent quatre-vingts. Cette diminution reflète notamment le processus de réduction du nombre des serfs, alors en cours. En 1835, les serfs représentent 44,5 % de la population, en 1858 seulement 37,3 %, alors que, dans le même temps, la population du pays s’est accrue. « Le servage, résume Klioutchevski, non seulement aggravait la situation économique des paysans, mais il finit par stopper leur reproduction naturelle20. »

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