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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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— Prenez-en un peu plus, dit Joachil Noor aux Skandars. Et cette fois, mettez-les dans un baquet d’eau de mer pour qu’elles restent en vie.

Les Skandars ne firent pas un geste.

— L’odeur… quelle puanteur… grogna l’un des êtres velus.

Joachil Noor se dirigea vers eux – la petite femme tout en nerfs avait l’air d’une enfant auprès des créatures gigantesques – et agita brusquement la main. Les Skandars haussèrent les épaules et allèrent exécuter leur tâche.

— Qu’en pensez-vous ? lui demanda Sinnabor Lavon.

— Des algues. Une variété inconnue, mais tout est inconnu si loin en mer. Les changements de couleur sont intéressants. Je ne sais pas s’ils sont causés par des variations des pigments ou s’ils résultent simplement d’une illusion d’optique, du jeu de la lumière sur les couches superficielles changeantes.

— Et les mouvements ? Les algues n’ont pas de muscles.

— De nombreuses plantes sont capables de mouvement. De faibles oscillations électriques causant des différences dans les colonnes de fluide à l’intérieur de la structure de la plante… vous connaissez les sensitives du nord-ouest de Zimroel ? Quand on crie, elles se contractent. L’eau de mer est un excellent conducteur ; ces algues doivent capter toutes sortes d’impulsions électriques. Nous les étudierons attentivement.

« Je dois vous avouer, poursuivit Joachil Noor avec un sourire, que cela arrive comme un présent du Divin. Encore une semaine de cette mer vide et j’aurais sauté par-dessus bord.

Lavon opina du chef. Il avait éprouvé la même chose : cet ennui mortel, ce sentiment affreux et étouffant de s’être condamné à une interminable traversée sans but. Lui-même, qui avait consacré sept ans de sa vie à l’organisation de cette expédition et qui était prêt à passer le reste de ses jours à en assurer la réussite, lui-même, la cinquième année de la traversée, paralysé par l’indolence, engourdi par l’apathie…

— Faites-moi un rapport pour ce soir, hein ? dit-il. Résultats préliminaires. Nouvelle et exceptionnelle espèce d’algues.

Joachil Noor fit un geste et les Skandars hissèrent le baquet d’algues sur leurs larges épaules et le transportèrent vers le laboratoire. Les trois biologistes les suivirent.

— Ils auront largement de quoi étudier, dit Vormecht.

— Regardez là-bas ! s’écria le second en tendant la main. Il y en a une épaisse couche devant nous !

— Trop épaisse, peut-être, dit Mikdal Hasz.

Sinnabor Lavon se tourna vers le chroniqueur, un petit homme à la voix sèche et aux yeux pâles, dont une épaule était plus haute que l’autre.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il.

— Les rotors obstrués, capitaine. Si les algues deviennent beaucoup plus épaisses. J’ai lu les histoires de la Vieille Terre qui parlent d’océans où les algues étaient impénétrables et de navires irrémédiablement empêtrés, dont l’équipage se nourrissait de crabes et de poissons et finissait par mourir de soif, et les bâtiments continuaient de dériver pendant des siècles avec les squelettes à bord…

— Des fables, des légendes, grogna Galimoin, le chef navigateur.

— Et si cela nous arrive ? demanda Mikdal Hasz.

— Est-ce possible ? demanda Vormecht.

Lavon se rendit compte que tous les regards convergeaient sur lui. Il regarda la mer. C’était vrai, les algues paraissaient plus épaisses ; elles formaient de grosses touffes devant l’étrave et leurs oscillations cadencées produisaient des palpitations et des gonflements à la surface plate et inerte de l’eau.

Mais il restait de larges trouées entre les bancs. Était-ce possible que ces algues puissent engloutir un excellent navire comme le Spurifon ? Le silence régnait sur le pont. C’était presque comique : l’horrible menace des algues, les officiers tendus, divisés et irritables, le capitaine auquel incombait de prendre la décision qui pouvait signifier la vie ou la mort…

Lavon se dit que la véritable menace n’était pas les algues mais l’ennui. Pendant des mois, la traversée avait été si peu mouvementée que les journées étaient devenues des vides qu’il avait fallu remplir avec les distractions les plus désespérées. Chaque jour à l’aube, la boule de soleil vert bronze des tropiques se levait au-dessus de Zimroel, à midi, il brillait au zénith dans un ciel sans nuages, l’après-midi, il plongeait vers l’horizon inconcevablement lointain, et le lendemain, c’était la même chose. Il n’y avait pas eu de pluie depuis plusieurs semaines, pas le moindre changement de temps. La Grande Mer emplissait tout l’univers. Ils ne voyaient aucune terre, pas le plus petit îlot à cette distance des côtes, aucun oiseau, aucun animal marin. Dans une telle existence, une espèce inconnue d’algues marines devenait une exquise nouveauté. Une féroce impatience rongeait l’esprit des voyageurs, ces explorateurs qui s’étaient consacrés à leur projet épique et qui maintenant, tristes et maussades, supportaient le tourment de savoir qu’ils avaient gâché leur vie dans un moment de folie romantique. Quand ils avaient levé l’ancre pour accomplir la première traversée de l’histoire de la Grande Mer qui occupait près de la moitié de la planète géante, aucun d’entre eux n’avait pensé que cela se passerait ainsi. Ils avaient imaginé des aventures quotidiennes, des animaux nouveaux d’une nature fabuleuse, des îles inconnues, des tempêtes dantesques, un ciel déchiré par les éclairs et coloré de nuages de dizaines de teintes rares. Mais pas cela, pas cette pénible uniformité, cette immuable répétition des jours. Lavon avait déjà commencé à évaluer les risques de mutinerie, car il s’en fallait peut-être encore de sept, neuf ou même onze ans avant qu’ils abordent les côtes du lointain continent d’Alhanroel, et il doutait qu’il y en eût beaucoup à bord qui auraient le courage d’aller jusqu’au bout. Il devait y en avoir des dizaines qui avaient commencé à rêver de faire demi-tour et de remettre le cap sur Zimroel ; lui-même en avait parfois rêvé. Cherchons donc les risques, songea-t-il, et si besoin est, fabriquons-les par l’imagination. Bravons-donc le péril, réel ou imaginaire, des algues marines. La possibilité du danger nous sortira de notre funeste léthargie.

— Nous pouvons affronter les algues, dit Lavon. Poursuivons notre route.

Au bout d’une heure, il commença à avoir des doutes. Du haut de la passerelle il contemplait avec méfiance les algues qui allaient s’épaississant. Elles formaient de petits îlots de cinquante à cent mètres de largeur et les trouées qui les séparaient se rétrécissaient. Toute la surface de la mer était en mouvement, palpitait et frémissait. Sous les rayons ardents du soleil presque à la verticale, les algues prenaient des teintes plus riches, passant d’un ton à un autre, comme activées par le déferlement d’énergie solaire. Il voyait des animaux se déplacer au milieu de l’enchevêtrement végétal : d’énormes crustacés ressemblant à des crabes, avec de nombreuses pattes, sphériques, à la carapace verte et noueuse, et des animaux serpentins évoquant un peu le calmar, se repaissant d’autres êtres vivants trop petits pour que Lavon pût les voir.

— Peut-être qu’un changement de cap… fit nerveusement Vormecht.

— Peut-être, dit Lavon. Je vais envoyer une vigie pour savoir jusqu’où s’étend cette saleté.

Changer de cap, même de quelques degrés, ne lui disait rien du tout. Sa route était tracée ; sa décision était arrêtée ; il craignait que la moindre déviation n’anéantît sa résolution déjà chancelante. Pourtant ce n’était pas un maniaque, fonçant sans tenir compte des risques. C’était seulement qu’il voyait à quel point il serait facile pour les passagers du Spurifon de perdre ce qu’il leur restait d’enthousiasme pour la folle entreprise dans laquelle ils s’étaient lancés.

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