Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
Les courses qu'il ose sont brèves.
[Virgile Énéide IV, v. 194]
Voilà donc, sur ces sujets-là, les auteurs qui me plaisent le plus.
17. Mon autre lecture favorite, et qui mêle un peu plus l'utilité au plaisir, celle grâce à laquelle j'apprends à régler mes comportements et mes goûts, c'est Plutarque, depuis qu'il est traduit en français135, et Sénèque. Ils ont tous les deux cet avantage notable pour moi que le savoir que j'y recherche y est exposé sous forme de fragments qui ne réclament pas une longue étude, ce dont je suis incapable. C'est le cas notamment des Opuscules de Plutarque et des Épîtres de Sénèque, qui constituent la partie la meilleure et la plus utile de leurs écrits. Cela ne me demande pas de gros efforts pour m'y mettre, et je les abandonne où il me plaît, car il s'agit d'œuvres dont les éléments ne se suivent pas, ne sont pas dépendants les uns des autres.
18. Ces auteurs se rejoignent sur la plupart des opinions utiles et fondées ; le hasard les a fait naître à peu près au même siècle136 ; ils ont tous deux été précepteurs de deux empereurs romains137 ; ils étaient tous les deux venus de pays étrangers, et tous deux riches et puissants. Leur enseignement constitue le meilleur de la philosophie, présentée de façon simple et pertinente. Plutarque est plus uniforme et plus constant, Sénèque plus ondoyant et divers. Celui-ci se donne du mal, se raidit et se crispe pour armer la vertu contre la faiblesse, la crainte, et les tendances vicieuses ; l'autre donne l'impression de ne pas accorder tant de prix à ces efforts, de dédaigner hâter le pas et se tenir sur ses gardes. Plutarque a des conceptions platoniciennes, modérées, et qui s'accommodent facilement avec celles de l'ensemble des citoyens. L'autre est épicurien et stoïcien, ses opinions sont plus éloignées de l'usage commun, mais elles sont, selon moi, plus utiles pour l'individu, et plus fermes. On peut observer chez Sénèque une certaine mansuétude à l'égard de la tyrannie des Empereurs de son temps. Car je considère que c'est par obligation qu'il a condamné la cause des nobles meurtriers de César : Plutarque, lui, est toujours libre. Sénèque est plein de subtilités et de traits d'esprit ; chez Plutarque, c'est le contenu qui importe. Celui-là vous excite et vous émeut, celui-ci vous apporte davantage, et récompense mieux : il nous guide, quand l'autre nous pousse.
19. Quant à Cicéron, ceux de ses ouvrages qui peuvent servir mon dessein, ce sont ceux qui traitent de la philosophie, et spécialement de la philosophie morale. Mais si je dois dire hardiment la vérité (car une fois franchies les barrières de l'impudence, rien ne peut plus nous retenir) sa façon d'écrire me semble ennuyeuse, et même tout ce qu'on trouve chez lui. Car ses présentations, ses définitions, ses divisions, ses étymologies, tout cela occupe l'essentiel de son œuvre. Ce qu'il y a de vivant et de substantiel est étouffé par ces longueurs dans la présentation des choses. Si j'ai passé une heure à le lire — ce qui est beaucoup pour moi — et que je me remémore ce que j'en ai tiré de suc et de substance, la plupart du temps, je n'y trouve que du vent : car il n'en est pas encore venu aux arguments qui soutiennent son propos et aux raisonnements qui concernent précisément le point qui m'intéresse.
20. Pour moi, qui ne demande qu'à devenir plus sage et non plus savant ou plus éloquent, ces expositions logiciennes et aristotéliciennes ne me conviennent pas. Je veux qu'on commence par la conclusion : je sais suffisamment ce que sont la mort et la volupté pour qu'on ne s'amuse pas à les disséquer. Ce que je cherche tout de suite, ce sont des raisonnements valables et solides, qui me permettent d'y faire face. Ni les subtilités des grammairiens, ni l'ingénieuse disposition des mots et des arguments n'y peuvent rien. Je veux des raisonnements qui permettent de s'attaquer directement au problème crucial, et les siens tournent autour du pot. Ils sont bons pour l'école, le barreau, le sermon, où nous pouvons sommeiller tranquillement, et être capables encore, un quart d'heure après, de retrouver le fil de ce qui s'est dit. C'est ainsi qu'il faut parler aux juges que l'on veut convaincre, à tort ou à bon droit, aux enfants, au peuple à qui il faut tout dire pour voir ce qui sera efficace.
21. Je ne veux pas qu'on s'escrime à me rendre attentif, en me criant cinquante fois : « Écoutez ! » comme le font nos hérauts. Les Romains disaient : « Faites attention ! » comme nous disons nous-mêmes « Hauts les cœurs !138 » — et ce sont des mots qui n'ont pas de sens pour moi : je viens de chez moi tout à fait préparé, je n'ai pas besoin d'« amuse-gueule », pas besoin non plus qu'on ajoute de la sauce... je mange volontiers les mets tout crus ; et au lieu de m'aiguiser l'appétit par ces préparatifs et avant-goûts, on me le fatigue et affadit, au contraire.
22. Ai-je le droit, à notre époque, d'avoir cette audace sacrilège : trouver longuets les dialogues de Platon lui-même, qui finissent par étouffer ce qu'il veut dire, et déplorer que cet homme, qui avait de bien meilleures choses à dire, passe autant de temps à ces discussions préparatoires si longues et tellement inutiles ? Mon ignorance me fournira une excuse, si je dis que je ne vois rien de beau dans sa façon d'écrire. J'ai surtout besoin des livres qui se servent des sciences, non de ceux qui les établissent.
23. Plutarque, Sénèque, Pline et leurs semblables n'ont point besoin de dire « Faites attention ! » : ils s'adressent à des gens qui se sont donnés à eux-mêmes cette consigne ; ou alors, il s'agit d'un avertissement plus consistant, d'un morceau qui a sa propre raison d'être.
24. Je lis aussi volontiers les « Lettres à Atticus139 », non seulement parce qu'elles contiennent beaucoup d'informations sur l'histoire et les affaires de son époque, mais surtout pour y découvrir ses sentiments personnels. Car j'ai en effet une vive curiosité, comme je l'ai dit ailleurs, pour l'âme et les opinions intimes de mes auteurs. Il faut juger de leur talent, mais non pas de leur façon de vivre ni de leur vie elle-même, d'après ce qu'ils livrent au monde dans leurs écrits.
25. J'ai mille fois regretté que nous ayons perdu le livre que Brutus avait écrit sur la vertu, car il est intéressant d'apprendre la théorie chez ceux qui sont bons dans la pratique ! Mais le prêche est tout autre chose que le prêcheur, et j'aime peut-être autant lire Brutus chez Plutarque que par lui-même. Je suis plus intéressé par les propos qu'il tenait sous sa tente à l'un de ses amis intimes la veille d'une bataille, que par ceux qu'il tint le lendemain à son armée, et ce qu'il faisait dans son cabinet de travail et dans sa chambre plutôt que ce qu'il faisait sur la place publique ou au Sénat.
26. En ce qui concerne Cicéron, je suis de l'avis commun : en dehors de son savoir, on ne trouve pas de grandes qualités chez lui : il était bon citoyen, d'une nature débonnaire, comme le sont très souvent les hommes corpulents et joviaux, ce qu'il était ; mais sans mentir, il avait bien de la mollesse, de la vanité et de l'ambition. Et je ne peux l'excuser d'avoir jugé bon de publier ses poésies ; ce n'est un gros défaut d'écrire de mauvais vers, mais c'en est un de n'avoir pas senti à quel point ils étaient indignes de la gloire attachée à son nom. Quant à son éloquence, elle échappe à toute comparaison, et je crois que jamais personne ne l'égalera140.