Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
[Properce Elégies amoureuses - Cynthia IV, 1, v. 70]
7. Si je rencontre des difficultés en lisant, je ne m'en ronge pas les ongles : je les laisse où elles sont, après les avoir attaquées une fois ou deux. Si je restais planté là, je m'y perdrais et j'y perdrais mon temps ; car j'ai un esprit primesautier, et ce que je ne vois pas du premier coup, je le vois encore moins si je m'y obstine. Je ne fais rien si ce n'est gaiement, et l'obstination, la tension trop forte, étourdissent mon jugement, le rendent malheureux, le lassent enfin. Ma vue se brouille, et se perd. Il faut que je la porte ailleurs et que je l'y remette, par secousses. De même que pour juger du lustre de l'écarlate, on nous conseille de la parcourir du regard, à diverses reprises, de nous y reprendre à plusieurs fois.
8. Si tel livre m'ennuie, j'en prends un autre, et ne m'y replonge que dans les moments où l'ennui de ne rien faire me prend. Je ne suis pas très attiré par les livres récents, car ceux des Anciens me semblent plus pleins et plus solides, ni par ceux des grecs, parce que mon jugement ne peut s'exercer vraiment quand ma compréhension demeure celle d'un enfant et d'un apprenti.
9. Parmi les livres simplement agréables, je trouve chez les modernes : le Decameron de Boccace, Rabelais, et les Baisers de Jean Second (si on peut les mettre dans cette catégorie) méritent qu'on y consacre un peu de temps. Quant aux Amadis et aux écrits de ce genre, ils n'ont même pas eu de succès auprès de moi dans mon enfance. Je veux dire encore ceci, audacieusement ou témérairement : ma vieille âme un peu lourde ne se laisse plus volontiers chatouiller par les charmes, non seulement de l'Arioste, mais même par ceux du brave Ovide ; sa facilité et ses inventions, qui m'ont ravi autrefois, c'est à peine si elles me parlent encore maintenant.
10. Je donne librement mon avis sur toutes choses, et même à l'occasion sur celles qui sont au-delà de ce que je sais, et sur lesquelles je ne prétends nullement avoir de l'autorité. Ce que je dis à leur propos, c'est pour montrer la largeur de mes vues, et non la mesure des choses. Quand je suis rebuté par l'Axioche de Platon, ouvrage que je trouve sans force pour un tel auteur, je doute de mon jugement : il n'est pas assez assuré pour s'opposer à l'autorité de tant d'autres fameux jugements des Anciens, ceux qu'il considère comme ses maîtres et ses professeurs, et avec lesquels il est plutôt content de se tromper... Il ne s'en prend qu'à lui, il se reproche de s'arrêter à l'écorce, faute de pouvoir aller jusqu'au fond ; ou de regarder la chose sous un jour trompeur. Il se contente de se préserver seulement de la confusion et de l'excès. Quant à sa faiblesse, il la reconnaît et la confesse volontiers. Il pense donner une interprétation correcte des apparences, telles que ses facultés les lui présentent ; mais elles sont faibles et imparfaites. La plupart des fables d'Ésope ont plusieurs sens et interprétations ; ceux qui les mythologisent, en choisissent un aspect qui cadre bien avec la fable, mais pour la plupart d'entre elles, ce n'est que le premier, et il est superficiel : il en est d'autres, plus vivants, plus essentiels et plus profonds, dans lesquels ils n'ont pu pénétrer. Et c'est ce que je fais moi aussi.
11. Mais pour suivre mon idée, je dirai qu'il m'a toujours semblé qu'en matière de poésie, Virgile, Lucrèce, Catulle et Horace étaient au premier rang, et de loin. Et tout particulièrement Virgile avec ses Géorgiques, que j'estime être l'ouvrage le plus accompli de la poésie, et en comparaison duquel on peut voir facilement qu'il y a des endroits dans l'Énéide auxquels l'auteur eut certainement donné encore quelques coups de peigne s'il en avait eu le loisir. C'est le cinquième livre de l'Énéide qui me semble le plus réussi. J'aime aussi Lucain, et le pratique volontiers, non pas tant pour son style que pour sa valeur propre, et la validité de ses opinions et de ses jugements.
12. Quand au brave Térence, qui a toute la délicatesse et la grâce de la langue latine, je le trouve admirable dans sa façon de représenter les mouvements de l'âme, et la peinture de nos caractères. À chaque instant, notre comportement me fait penser à lui. Je puis le lire aussi souvent que je le veux, j'y trouve toujours quelque beauté et quelque grâce nouvelle. Ceux de l'époque de Virgile se plaignaient de ce que certains le comparaient à Lucrèce. Je pense en effet que la comparaison est inégale : mais j'ai bien du mal à soutenir ce point de vue quand je me trouve sous le charme de quelque passage parmi les plus beaux de ceux de Lucrèce... S'ils s'irritent de cette comparaison, que diraient-ils donc de ceux qui aujourd'hui comparent l'Arioste à Virgile, et qu'en dirait l'Arioste lui-même ?
Ô siècle grossier et dénué de goût !
[Catulle Épithalame de Thétis et de Pélée XLIII]
13. J'estime que les anciens avaient encore plus à se plaindre de ceux qui égalaient Plaute à Térence (ce dernier est bien plus distingué), que de ceux qui comparaient Lucrèce à Virgile. L'estime et la préférence que l'on peut avoir pour Térence doivent beaucoup au fait que le père de l'éloquence latine132 parle si souvent de lui et qu'il soit le seul de ce genre dont il parle, mais aussi au jugement rendu par le premier juge des poètes romains133 à propos de son compagnon [Plaute]. Ce que j'ai souvent remarqué, c'est comment, à notre époque, ceux qui se mêlent d'écrire des comédies (comme les Italiens, qui y réussissent assez bien), emploient trois ou quatre sujets qui proviennent de Térence ou de Plaute, pour bâtir la leur. Ils entassent en une seule comédie cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les fait accumuler ainsi la matière, c'est qu'ils craignent de ne pouvoir se soutenir par leurs propres qualités : il leur faut trouver un socle sur lequel s'appuyer, et n'ayant pas assez pour capter notre attention, ils veulent nous amuser. C'est tout le contraire pour celui dont je parle : les perfections et les beautés de sa façon d'écrire nous font perdre de vue son sujet. Sa distinction et sa délicatesse nous accaparent. Il est partout si agréable
Délié et semblable à l'onde pure,
[Horace Épîtres II, 2, v. 120]
et il nous remplit tellement l'âme de ses charmes, que nous en oublions celles de son histoire.
14. Ces considérations m'entraînent plus loin encore : je vois que les bons poètes anciens ont évité l'affectation et la recherche, non seulement des extraordinaires hyperboles espagnoles et pétrarquistes, mais même des effets plus mesurés qui sont l'ornement de tous les ouvrages poétiques des siècles suivants. Aussi n'est-il pas un seul juge équitable qui les regrette chez les Anciens, et qui n'ait pas plus d'admiration, sans conteste, pour la qualité constante et la perpétuelle douceur et beauté fleurie des épigrammes de Catulle, que pour toutes les pointes acérées dont Martial arme la queue des siennes. C'est le principe que j'indiquais déjà tout à l'heure, et que Martial reprend à son compte : « Il n'avait pas de grands efforts à faire : le sujet lui tenait lieu d'esprit ». [Martial Épigrammes, Préface]
15. Ces Anciens-là n'ont pas besoin de se mettre en peine ou de s'exciter pour se faire comprendre : ils ont suffisamment de quoi rire sans avoir à se chatouiller partout ! Les autres doivent chercher secours ailleurs : il leur faut d'autant plus de corps qu'ils ont moins d'esprit, et montent à cheval parce qu'ils ne sont pas assez forts sur leurs jambes134... De la même façon que dans nos bals, ces hommes de basse extraction qui discourent sur le port et la politesse de la noblesse, faute de ne pouvoir les égaler, et qui cherchent à attirer notre attention par des sauts périlleux ou autres mouvements étranges bien dignes des bateleurs de foire.
16. Et les dames tirent aussi plus d'avantages des danses où il y a des figures variées et des mouvements de corps, que de ces danses de parade, où elle n'ont simplement qu'à marcher d'un pas naturel, avec leur contenance et leur grâce ordinaires. J'ai vu ainsi des comédiens excellents, vêtus de leur façon ordinaire, et avec un comportement normal, nous donner pourtant tout le plaisir que l'ont peut tirer de leur art ; tandis que les apprentis, et ceux qui ne sont pas de si haute volée, ont besoin, eux, de s'enfariner le visage, de se travestir, de se contorsionner et de grimacer pour parvenir à nous faire rire. Je ne peux mieux illustrer ma conception que par la comparaison de ces deux poèmes : l'Énéideet le Roland Furieux Le premier s'envole à tire d'aile, avec un vol haut et sûr de lui, gardant toujours son cap. Le second volette et sautille de conte en conte comme de branche en branche, et ne se fie à ses ailes que pour une courte étape ; il doit reprendre pied à tout bout de champ, de peur que le souffle et la force lui fassent défaut,