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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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10. L'aisance de cette mort, et cette facilité qu'il avait acquise par la force de son âme, dirons-nous donc qu'elles doivent atténuer quelque peu l'éclat de sa vertu ? Et qui donc, parmi ceux qui ont dans l'esprit quelque teinture de la vraie philosophie, pourrait se contenter d'imaginer Socrate, simplement exempt de crainte et de souffrance dans le malheur que fut pour lui son emprisonnement, ses fers et sa condamnation ? Qui ne reconnaîtrait en lui, non seulement de la fermeté et de la constance (c'était là son attitude ordinaire) mais encore je ne sais quel contentement supplémentaire, une allégresse enjouée, lors de ses derniers propos et ses derniers instants ? Et ce tressaillement de plaisir qu'il ressent en se grattant la jambe, quand on lui eut ôté ses fers, n'indique-t-il pas le même genre de douceur et de joie en son âme, débarrassée des fers que constituaient les difficultés anciennes, et prête maintenant à affronter la connaissance des choses à venir ? Que Caton me le pardonne : pour moi sa mort est plus tragique, plus tendue, mais celle de Socrate est encore, je ne sais comment, plus belle. Aristippe déclara à ceux qui déploraient cette mort : « Que les dieux m'en envoient une comme celle-là ! »

11. On voit dans les âmes de ces deux personnages et de leurs imitateurs (car de semblables, je doute fortement qu'il y en ait jamais eu), une si parfaite habitude de la vertu qu'elle a fini par passer dans leur tempérament. Il ne s'agit plus d'une vertu pénible, ni des ordres donnés par la raison, et pour l'accomplissement desquels leur âme doit se raidir : c'est devenu l'essence même de leur âme, c'est son attitude naturelle et ordinaire. Ils l'ont rendue ainsi par une longue pratique des préceptes de la philosophie, qui ont rencontré en eux une belle et riche nature. Les mauvaises passions qui naissent en nous ne trouvent pas de chemin par où elles pourraient s'insinuer en eux. La force et l'inflexibilité de leur âme étouffent et éteignent les concupiscences dès qu'elles commencent à se mettre en mouvement.

12. On ne peut douter, il me semble, qu'il soit plus admirable, par une haute et noble résolution, d'empêcher la naissance des tentations, et de s'être préparé à la vertu de façon que les germes des vices eux-mêmes soient déracinés, plutôt que d'empêcher par la force leur progrès, et s'armer et se raidir pour les arrêter en chemin, et les vaincre. Mais on ne peut douter non plus que cette seconde attitude ne soit plus belle que le fait d'être simplement doté d'une nature facile et débonnaire, dégoûtée d'elle-même de la débauche et du vice. Car il me semble que cette troisième et dernière façon d'être rende un homme innocent, mais pas vertueux : il est incapable de mal faire, mais pas suffisamment apte à faire le bien. Et de plus, cette attitude est si voisine de l'imperfection et de la faiblesse que je ne sais comment en démêler les confins et comment les distinguer.

13. De là vient que les noms eux-mêmes de « bonté » et d'« innocence » ont un sens quelque peu péjoratif. Je note que plusieurs vertus comme la chasteté, la sobriété et la tempérance, peuvent nous échoir par simple défaillance corporelle... La fermeté face au danger (s'il faut l'appeler ainsi), le mépris de la mort, la constance devant les coups du sort, peuvent se faire jour et se rencontrer chez les hommes simplement par le fait de ne pas juger comme il faudrait ce qui leur arrive, et de ne pas prendre ces accidents pour ce qu'ils sont vraiment. Le défaut de compréhension et la bêtise ressemblent ainsi parfois à des comportements vertueux. Et il est souvent arrivé, comme j'ai pu le constater, qu'on a loué des hommes pour des actes qui auraient dû leur valoir d'être blâmés.

14. Un seigneur italien tenait un jour en ma présence des propos qui n'étaient pas à l'avantage de son pays ; il disait que la subtilité des Italiens et la vivacité de leur pensée étaient si grandes, qu'ils prévoyaient très longtemps à l'avance les accidents et les dangers qui pouvaient leur arriver, et qu'il ne fallait donc pas s'étonner si on les voyait souvent en temps de guerre, veiller à leur sécurité avant que d'avoir reconnu s'il y avait un péril; que les Espagnols et nous-mêmes, qui n'étions pas aussi fins, allions plus loin, parce qu'il nous fallait voir de nos propres yeux et toucher du doigt le danger avant d'en avoir peur, et qu'alors par contre, nous n'avions plus de résistance, mais que les Allemands et les Suisses, plus grossiers et plus lourds que nous, n'avaient même pas l'idée de se ressaisir, alors même qu'ils étaient accablés de coups. Il ne disait probablement cela que pour rire : mais il est bien vrai qu'aux affaires de la guerre, les débutants se livrent souvent aux dangers avec une légèreté dont ils ne sauraient plus faire preuve après avoir été échaudés !

Sans ignorer ce que peuvent dans les combats une gloire

Toute neuve — et le si doux espoir de briller dans la lutte.

[Virgile Énéide XI, v. 154]

 

Voilà pourquoi, avant de juger l'action de quelqu'un, il faut en considérer les circonstances et celui qui en est l'auteur tout entier.

15. Et pour parler un peu de moi-même : mes amis ont parfois appelé chez moi « sagesse » ce qui ne relevait que du hasard, et pris pour du courage et de la patience ce qui était plutôt à mettre sur le compte de la pensée et de l'opinion. Ils m'ont aussi attribué un titre pour un autre, et tantôt à mon avantage, tantôt à mon détriment. Au demeurant, il s'en faut de beaucoup que je sois parvenu à ce premier et parfait niveau d'excellence où la vertu devient une habitude, et je n'ai même pas vraiment fait mes preuves dans le second. Je n'ai pas fait de gros efforts pour brider les désirs qui m'ont harcelé : ma vertu, ou plutôt mon innocence, est accidentelle et fortuite. Si j'étais né avec un tempérament moins bien réglé, je crains bien que ma vie n'en eût pris un tour assez pitoyable, car je n'eusse guère trouvé en moi-même de fermeté suffisante pour contenir des passions un peu violentes. Je ne sais pas entretenir des querelles ni même des débats avec moi-même. Je ne puis donc me rendre grâce de ce que je me trouve exempt de certains vices :

Si j'ai peu de défauts et peu graves,

Une nature bonne dans l'ensemble,

Comme un corps beau malgré quelques taches légères.

[Horace Satires I, vi, 65]

 

16. C'est plus au hasard qu'à la raison que je dois cela. Elle m'a fait naître d'une famille de bonne réputation et d'un très bon père. Je ne sais s'il a fait passer en moi une partie de son tempérament, ou bien si les exemples de la maison et la bonne éducation reçue dans mon enfance y ont insensiblement aidé ; mais peut-être aussi suis-je simplement né ainsi.

Que la Balance ou le Scorpion m'ait vu naître,

— redoutable regard — ou que la tyrannie du Capricorne,

Ait pu régner alors sur les flots d'Hespérie.

[Horace Odes II, xvii, 17-20]

 

17. Toujours est-il que j'ai de moi-même en horreur la plupart des vices. La réponse d'Antisthène à celui qui lui demandait ce qui était le plus important à apprendre : « désapprendre le mal », semble mettre l'accent là-dessus152. Je les ai en horreur, dis-je, de façon si naturelle et si personnelle, que cette sorte d'instinct que j'ai sucé avec le lait de ma nourrice, je l'ai conservé, sans que nulle occasion n'ait jamais pu me le faire abandonner. Il en est de même en ce qui concerne mes jugements personnels : parce qu'ils se sont parfois écartés de la voie commune, ils me conduiraient plus facilement à des actions que cette inclination naturelle me fait haïr.

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