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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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43. Au demeurant, il est facile de voir, car l'expérience le montre, que cette affection naturelle, à laquelle nous accordons tant d'importance, a des racines bien faibles. Pour un très faible salaire, nous arrachons tous les jours à des mères leurs propres enfants pour leur faire prendre en charge les nôtres : nous leur faisons abandonner les leurs à quelque chétive nourrice à qui nous ne voudrions pas confier les nôtres — voire à des chèvres. Et nous leur défendons non seulement de les allaiter, quel que soit le danger que cela puisse leur faire courir, mais même d'en avoir soin, pour se mettre complètement au service des nôtres. Et l'on voit très vite chez la plupart d'entre elles se développer, par habitude, une affection bâtarde, plus vive que la naturelle, et une plus grande sollicitude pour le soin des enfants qui leur ont été confiés, que pour leurs propres enfants. Et si j'ai parlé de chèvres, c'est parce qu'il est courant, autour de moi, de voir les femmes des villages, lorsqu'elles ne peuvent nourrir leurs enfants de leurs mamelles, appeler des chèvres à leur secours. J'ai en ce moment deux laquais qui n'ont jamais tété que pendant huit jours du lait de femme. Ces chèvres sont très tôt habituées à venir allaiter les petits enfants, reconnaissent leurs voix quand ils crient, et accourent auprès d'eux. Si on leur en présente un autre que leur nourrisson, elles le refusent, et l'enfant fait la même chose si on lui présente une autre chèvre. J'en ai vu un, l'autre jour, à qui l'on ôta la sienne, parce que son père n'avait fait que l'emprunter à un voisin, et qui ne put jamais s'habituer à une autre qu'on lui proposait ; il a dû mourir de faim depuis... Les animaux changent et altèrent aussi facilement que nous leur affection naturelle.

44. Hérodote dit qu'en certaines régions de la Libye, on a des relations libres avec les femmes, mais que l'enfant, dès qu'il est capable de marcher, prend comme père celui vers qui, dans la foule, sa naturelle inclination le porte. Je crois que cela ne doit pas se faire sans de fréquentes erreurs.

45. Si je considère maintenant le fait que nous aimons nos enfants pour la simple raison que nous les avons engendrés, et que nous les appelons « autres nous-mêmes » à cause de cela, il me semble alors qu'il y a autre chose venant de nous qui ne soit pas de moindre valeur, au contraire : car ce que nous engendrons par l'âme, les enfantements de notre esprit, de notre cœur et de notre savoir, sont les produits d'une partie de nous plus noble que la partie corporelle, et sont donc encore plus les nôtres... Dans cette génération, nous sommes à la fois père et mère ; ces enfants-là nous coûtent bien plus cher, mais nous apportent plus d'honneur s'ils ont quelque valeur. Car la valeur de nos enfants « corporels » est beaucoup plus la leur que la nôtre : la part que nous y avons est bien légère. Mais pour ceux de notre esprit, toute leur beauté, toute leur grâce et leur valeur sont bien les nôtres. Et de ce fait, ils nous représentent bien mieux que les autres.

46. Platon ajoute que ce sont là des enfants immortels, qui immortalisent leurs pères et même les déifient, comme ce fut le cas pour Lycurgue, Solon, Minos. Et comme les récits anciens sont pleins d'exemples de cet amour habituel des pères pour leurs enfants, il ne m'a pas semblé hors de propos d'en évoquer aussi quelques-uns de cette autre sorte.

47. Héliodore, ce brave évêque de Tricca, préféra perdre la dignité, les avantages et la dévotion attachés à son statut prestigieux de prélat que de perdre sa « fille121 », qui vit encore, bien gracieuse, mais il est vrai peut-être un peu trop soigneusement et aimablement parée, trop amoureusement aussi, pour une fille ecclésiastique et sacerdotale.

48. Il y eut à Rome un nommé Labiénus, personnage de grande autorité et de grande valeur, et qui, entre autres qualités, excellait dans tous les domaines de la littérature ; il était le fils, il me semble, de ce grand Labiénus, le premier des généraux qui commandèrent sous César durant la Guerre des Gaules, et qui, s'étant par la suite rallié au parti du grand Pompée, s'y maintint si courageusement jusqu'au moment où César le défit en Espagne. Le Labiénus dont je parle ici se fit bien des envieux à cause de sa valeur, et comme on peut le penser, les courtisans et favoris des Empereurs de son temps furent ses ennemis, à cause de sa liberté et des sentiments paternels contre la tyrannie dont il avait hérité, et dont il avait certainement imprégné ses écrits et ses livres. Ses adversaires le poursuivirent devant la justice, à Rome, et obtinrent que plusieurs de ses ouvrages, qu'il avait fait connaître, fussent condamnés à être brûlés. C'est avec lui qu'a débuté ce type de sanction qui fut par la suite appliqué à plusieurs autres, à Rome, et qui consistait à condamner à mort les écrits et même leurs esquisses.

49. Il faut croire qu'il n'existait pas suffisamment de moyens et de sujets de cruauté, pour que nous allions y mêler des choses que la nature a privées de tout sentiment, et donc de souffrance, comme la réputation et les productions de l'esprit, et comme s'il nous fallait aussi communiquer les maux corporels aux sciences et aux œuvres des Muses. Labiénus ne put supporter cette perte, ni survivre à cette progéniture qui lui était si chère. Il se fit enfermer tout vif dans le monument de ses ancêtres, se suicidant et s'enterrant ainsi du même coup. On ne peut guère donner d'exemple d'affection paternelle plus convaincant que celui-là. Et Cassius Severus, homme très éloquent et qui était le familier de Labiénus, voyant brûler les livres de ce dernier, s'écria que par le même jugement on aurait dû le condamner lui aussi à être brûlé vif, car il avait et conservait en mémoire tout ce que ces livres contenaient.

50. Semblable malheur arriva à Greuntius Cordus122, accusé d'avoir chanté les louanges de Brutus et Cassius dans ses livres. Le Sénat, détestable, servile et corrompu, digne d'un maître pire que ne l'était Tibère, condamna ses écrits à être brûlés. Et lui décida de les accompagner dans la mort en s'abstenant de manger.

51. Le bon Lucain avait été condamné à mort par ce gredin de Néron. Dans les derniers instants de sa vie, alors que presque tout son sang s'était déjà écoulé par ses veines, qu'il avait fait ouvrir par son médecin, pour se suicider, et comme le froid saisissait ses extrémités et s'approchait des parties vitales, la dernière chose dont il se souvint, ce furent certains de ses vers, dans son livre de la « Pharsale ». Il les récita et mourut, ce furent ses dernières paroles. N'était-ce pas là une façon bien tendre et paternelle de prendre congé de ses « enfants » ? Est-ce que cela ne représentait pas fort bien les adieux et les étreintes que nous donnons à nos proches quand ils meurent ? N'est-ce pas là un exemple de notre tendance naturelle à nous remémorer, en cette dernière extrémité, les choses qui nous ont été les plus chères durant notre vie ?

52. Épicure mourut, il le dit lui-même, dans les souffrances extrêmes causées par les coliques néphrétiques, mais consolé par la beauté de la doctrine qu'il léguait aux hommes. Peut-on penser qu'il eût tiré autant de contentement de ses nombreux enfants, bien faits et bien élevés — s'il en avait eu — que de ses remarquables écrits ? S'il avait eu le choix de laisser derrière lui un enfant contrefait et taré, ou un livre bête et stupide, n'eût-il pas choisi — et non seulement lui, mais tout homme aussi savant que lui — de subir le premier malheur plutôt que le deuxième ? Ce serait peut-être de l'impiété chez saint Augustin (par exemple), si on lui proposait d'enterrer ses écrits, dont notre religion a tiré si grand profit, ou bien d'enterrer ses enfants s'il en avait eu123, et s'il ne choisissait pas d'enterrer ses enfants. Quant à moi, je me demande si je n'aimerais pas bien mieux en avoir produit un parfaitement bien formé par ma fréquentation des Muses que par la fréquentation de ma femme.

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