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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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27. Cicéron « le Jeune », qui n'a ressemblé à son père que de nom, alors qu'il commandait en Asie, trouva un jour à sa table plusieurs étrangers, et entre autres Cestius, assis au bas bout, comme on le fait souvent quand on se faufile à la table des grands. Il s'informa auprès d'un de ses domestiques pour savoir qui était celui-là, et le domestique lui dit son nom ; mais comme il songeait à autre chose, et avait oublié ce qu'on lui avait dit, il le lui redemanda encore deux ou trois fois. Alors le serviteur, pour ne plus avoir à lui répéter si souvent la même chose, et pour qu'il s'en souvienne en l'associant à quelque chose, lui dit : « C'est ce Cestius dont on vous a dit qu'il ne faisait pas grand cas de l'éloquence de votre père auprès de la sienne ». Cicéron [le Jeune], piqué au vif par ces paroles, ordonna qu'on empoigne le pauvre Cestius, et lui fit donner durement le fouet en sa présence. Voilà un hôte bien peu courtois !

28. Parmi ceux-là même qui, tout bien pesé, ont estimé que l'éloquence de Cicéron était incomparable, il en est qui n'ont pas manqué d'y remarquer des fautes ; comme ce grand Brutus, son ami, qui disait que c'était là une éloquence cassée et aux reins brisés (« fractam et elumbem »). Les orateurs contemporains lui reprochaient aussi ce curieux souci d'une « chute » longue, à la fin de ses périodes, et remarquaient qu'y figuraient très souvent ces mots : « esse videatur141) ». En ce qui me concerne, j'aime mieux une « chute » plus courte, découpée en syllabes brèves et longues. Il mélange bien parfois les rythmes qu'il emploie, mais rarement. En voici un que mes oreilles ont retenu pour sa rudesse : « Pour moi, j'aimerais mieux être vieux moins longtemps plutôt que d'être vieux avant l'âge. »

29. Ma prédilection va aux historiens, car ils sont agréables et faciles à lire. Et en même temps, celui que je recherche : l'Hom-me en général, s'y montre plus vivant et plus complètement que nulle part ailleurs, avec la variété et la vérité de ses sentiments intérieurs, dans l'ensemble comme dans les détails, la variété des façons dont il s'assemble avec les autres, et celle des accidents qui le menacent. Ceux qui écrivent des « Vies », dans la mesure où ils s'attachent plus aux réflexions qu'aux événements, plus à ce qui vient du dedans qu'à ce qui se passe au dehors, ceux-là me conviennent donc tout à fait. Voilà pourquoi, en tout état de cause, Plutarque est mon homme. Je trouve bien dommage que nous n'ayons pas une douzaine de Diogène Laërce, et qu'il n'ait pas plus écrit, ou de façon plus approfondie. Car je suis aussi curieux de connaître la vie de ceux qui sont de grands exemples pour l'humanité, que de la diversité de leurs opinions et de leurs idées.

30. Quand on étudie l'Histoire, il faut feuilleter sans a priori toutes sortes d'auteurs anciens et nouveaux, qu'ils écrivent en langue étrangère ou en français, pour y apprendre les diverses choses dont ils traitent. Mais César me semble mériter particulièrement qu'on l'étudie, et pas seulement pour l'Histoire, mais pour lui-même, tant il dépasse tous les autres par son excellence et sa perfection — et quoique Salluste soit lui aussi du nombre. Certes, je lis cet auteur avec un peu plus de respect et déférence qu'on ne le fait pour les ouvrages humains ; je l'examine tantôt sous l'angle de ses actes, et du caractère extraordinaire de sa grandeur, et tantôt sous l'angle de la pureté et du poli inimitables de sa langue, qui n'a pas seulement dépassé celle de tous les historiens, comme le dit Cicéron, — mais peut-être Cicéron lui-même ! Il fait preuve de tant de sincérité en parlant de ses ennemis, que mises à part les fausses couleurs dont il essaie de couvrir sa mauvaise cause et le dégoût que peut inspirer sa pernicieuse ambition, il me semble que la seule chose à laquelle on puisse trouver à redire, c'est qu'il a été trop discret sur lui-même ; car il n'a pu exécuter autant de grandes choses sans y avoir mis bien plus de lui-même qu'il ne le laisse voir.

31. J'aime les historiens, qu'ils soient très simples ou excellents. Ceux qui font très simplement leur travail, ne se mêlent pas d'y ajouter des choses de leur cru, et n'y apportent que le soin et la diligence nécessaires pour rassembler tout ce qui vient à leur connaissance, et enregistrent les choses de bonne foi, sans choisir et sans trier : ils nous laissent juger nous-mêmes de ce qui est vrai. Tel est, entre autres, Froissart, qui a mené son affaire avec une telle bonne foi que, ayant commis une erreur qu'on lui a signalée, il ne craint nullement de la reconnaître et de la corriger à l'endroit même où elle se trouve. Il nous fait connaître la diversité des bruits qui couraient et les variations des récits qu'on lui faisait. C'est la matière même de l'Histoire, nue et sans forme : chacun peut en faire son profit en fonction de son intelligence.

32. Ceux qui sont vraiment excellents sont capables de choisir ce qui mérite d'être connu, ils peuvent discerner entre deux rapports qu'on leur fait celui qui est le plus vraisemblable. Du comportement naturel des Princes et de leur caractère, ils déduisent leurs intentions et leur attribuent les paroles qui conviennent à la situation. Ils sont fondés à modeler notre opinion d'après la leur, et ce n'est certes pas le cas de beaucoup de gens.

33. Ceux qui se situent entre les deux, et qui sont les plus courants, nous gâtent tout. Ils veulent nous mâcher le travail : ils s'autorisent donc à juger, et à faire pencher l'Histoire du côté de l'opinion qu'ils en ont. Car dans la mesure où leur jugement penche d'un côté, ils ne peuvent pas s'empêcher de modeler et conformer leur narration selon ce pli. Ils se mettent donc à choisir les choses dignes d'être connues, et nous cachent souvent telle ou telle parole ou action privée qui nous informerait bien mieux. Ils escamotent comme des choses incroyables les choses qu'ils ne comprennent simplement pas ; et peut-être aussi d'autres encore parce qu'ils ne savent pas les formuler en bon latin ou bon français. Qu'ils fassent hardiment étalage de leur éloquence et de leurs raisonnements, qu'ils jugent de leur point de vue, mais qu'ils nous laissent à nous aussi de quoi juger après eux, et donc qu'ils n'altèrent ni ne fassent disparaître rien, par leurs choix et leurs coupures, de la matière elle-même, mais qu'ils nous la restituent pure et entière, avec toutes ses dimensions. [Et les historiens les plus recommandables sont ceux qui savent de quoi ils parlent, soit qu'ils aient participé aux faits qu'ils racontent, soit qu'ils aient été les proches de ceux qui les ont dirigés142.]

34. Plus souvent, notamment à notre époque, on choisit pour cette fonction d'historien des gens du peuple, pour la seule raison qu'ils savent bien parler, comme si nous cherchions à apprendre la grammaire dans leurs livres ! Et ils ont bien raison de ne se soucier que de cela, n'ayant été engagés que pour cela, et n'ayant mis en vente que leur babil. À force de beaux mots, ils nous confectionnent un beau gâteau avec les bruits qu'ils récoltent aux carrefours.

35. Les seuls ouvrages historiques qui vaillent sont ceux qui ont été écrits par ceux-là même qui étaient alors « aux affaires », ou qui participaient à leur conduite, ou à la rigueur ceux qui ont la chance d'en conduire d'autres du même genre. C'est le cas de presque tous les ouvrages historiques des Grecs et des Romains. Car plusieurs témoins oculaires ayant écrit sur le même sujet (ce qui se produisait en ce temps-là où la grandeur et le savoir étaient souvent mêlés dans une même personne), s'il s'y trouve des fautes, elles ne peuvent être que très légères, et concerner des faits très obscurs. [Si même ils n'avaient pas vu de leurs propres yeux ce qu'ils racontaient, ils avaient au moins cet avantage d'avoir fait l'expérience de situations semblables, ce qui rendait leur jugement plus sûr.]143

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