Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
3. C'est l'une des raisons pour lesquelles Épaminondas, qui était d'une troisième « école », lui, refusa des richesses que le sort avait mis à sa disposition de façon très légitime, « pour être obligé, disait-il, de se battre contre la pauvreté ». Et il se maintint toujours en effet dans la pauvreté la plus extrême. Socrate se mettait, me semble-t-il, encore plus rudement à l'épreuve, en supportant pour se mortifier la méchanceté de sa femme, ce qui est en somme une façon de porter le fer dans la plaie. Metellus, seul de tous les sénateurs romains, avait entrepris de résister par son seul courage à la violence de Saturninus, tribun de la plèbe à Rome, qui voulait faire passer de force une loi injuste en faveur du peuple ; ayant encouru de ce fait la peine capitale que Saturninus avait décrétée contre ses opposants, il dit à ceux qui, en ce péril extrême, le conduisaient sur la place : « C'est une chose bien trop facile et lâche que de mal faire, et bien faire quand il n'y a pas de danger est chose vulgaire. Mais bien faire quand le danger est là, c'est le devoir même de l'homme vertueux. » Ces propos nous montrent très clairement ce que je voulais prouver : la vertu refuse de prendre la facilité pour compagne, et le chemin emprunté par les pas que dirige une bonne inclination naturelle, doux et en pente légère, n'est pas celui de la véritable vertu. Celle-ci réclame au contraire un chemin rude et plein d'épines, elle veut avoir des difficultés extérieures à surmonter (comme celles qu'affronta Métellus), par lesquelles le destin se plait à entraver sa course, ou des difficultés intérieures comme celles que lui fournissent les passions désordonnées et les imperfections dues à notre condition.
4. Je suis arrivé facilement jusqu'ici. Mais parvenu au bout de mon exposé, voilà ce qui me vient à l'esprit : l'âme de Socrate, la plus parfaite qu'il m'a été donné de connaître, serait donc à ce compte-là une âme de peu de mérite ? Car je ne puis concevoir chez lui aucun mouvement de vicieuse concupiscence. Je ne puis imaginer aucune contrainte ni aucune difficulté qui soit venue entraver le cours de sa vertu149. Je sais que la raison était chez lui si puissante et si maîtresse de tout qu'elle n'eût jamais permis de naître au moindre désir vicieux. A une vertu aussi élevée que la sienne je ne trouve rien à opposer : je crois la voir s'avancer d'un pas victorieux et triomphant, en grande pompe et très à l'aise cependant, sans obstacle et sans entrave.
5. Si la vertu ne peut briller qu'en combattant des désirs contraires à elle, dirons-nous pour autant qu'elle ne peut se passer de l'aide du vice, et qu'elle lui doive la considération et les honneurs dont on l'entoure ? Qu'en serait-il alors de la belle et bonne volupté épicurienne, qui se targue de nourrir la vertu en elle-même, et de la faire folâtrer, si elle devait lui donner pour jouets la pauvreté, la mort, les souffrances ? Si je pose comme préalable que la vertu parfaite se reconnaît à ce qu'elle combat et supporte patiemment la douleur, qu'elle résiste aux attaques de la goutte sans se laisser pour autant troubler ; si je lui fixe comme but obligé l'âpreté et la difficulté, que deviendra donc la vertu parvenue à ce point où non seulement elle méprise la douleur, mais s'en réjouit, et trouve une agréable excitation dans les terribles accès de coliques néphrétiques ? Qu'en sera-t-il alors de cette vertu que les épicuriens ont instituée, et dont plusieurs d'entre eux nous en ont laissé par leurs actes des preuves inattaquables ?
6. C'est le cas de bien d'autres encore qui, il me semble, ont dépassé dans la réalité les règles elles-mêmes fixées par leur doctrine. Ainsi de Caton d'Utique : quand je le vois mourir et se déchirer les entrailles150, je ne puis me contenter de croire simplement que son âme était alors totalement exempte de trouble et d'effroi. Je ne puis croire qu'il se comportait seulement de la façon dont les règles de l'école stoïque l'exigeaient : demeurer calme, sans émotion, impassible. Il y avait, me semble-t-il, dans la vertu de cet homme, trop de jovialité et de verdeur pour s'en tenir à cela. Je crois plutôt qu'il tira du plaisir et de la volupté d'une action si remarquable, et qu'il s'y complut davantage qu'en aucune autre de sa vie. « Il quitta la vie heureux d'avoir trouvé une bonne raison de se donner la mort». [Cicéron Tusculanes I, 30]
7. J'en suis tellement persuadé que je doute même qu'il eût accepté que l'occasion d'une si belle action lui fût ôtée. Et si la qualité de sa nature, qui lui faisait s'occuper des intérêts publics plus que des siens ne m'en empêchait, j'adopterais volontiers le point de vue selon lequel il savait gré au hasard d'avoir mis sa vertu à si rude épreuve et d'avoir aidé ce brigand151 à fouler aux pieds l'antique liberté de sa patrie. Il me semble lire en ce comportement je ne sais quelle joyeuseté de l'âme, une bouffée de plaisir extraordinaire et de volupté virile, en considérant la noblesse et l'élévation de son attitude :
Plus fière parce qu'elle s'était résolue à mourir;
[Horace Odes I, 37]
[une âme] qui n'est pas stimulée par quelque espérance de gloire, comme les jugements vulgaires et peu solides de certains hommes ont tenté de le faire croire : cette attitude est trop basse pour un cœur si noble, si fier et si ferme; une âme stimulée par la beauté de la chose en elle-même : il la voyait bien plus clairement, et dans toute sa perfection, lui qui en pressait les ressorts, que nous ne pouvons le faire.
8. La philosophie m'a comblé d'aise en considérant qu'une si belle action ne pouvait pas trouver d'autre vie que celle de Caton pour l'accueillir décemment, et qu'il ne pouvait appartenir qu'à la sienne de finir ainsi. C'est pour cela qu'il conseilla judicieusement à son fils et aux sénateurs qui l'accompagnaient de régler autrement leur propre cas. « Caton, que la nature avait doté d'un étonnant sérieux, et qui l'avait encore renforcé par une fermeté constante, demeuré solide sur ses principes, devait mourir plutôt que de supporter la vue d'un tyran » [Cicéron De Officiis I,31]
9. Toute mort doit être conforme à ce que fut la vie qu'elle clôt. Nous ne devenons pas quelqu'un d'autre au moment de mourir ; j'explique toujours la mort par la vie qu'on a eue. Et si on m'en présente une qui semble forte, mais rattachée à une vie qui fut faible, je considère qu'elle est plutôt produite par quelque cause faible en rapport avec ce que fut cette vie.