Les Essais - Livre II
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:
36. Que peut-on attendre d'un médecin traitant de la guerre, ou d'un étudiant traitant des projets des princes ? Si l'on veut souligner les scrupules que les Romains avaient à ce propos, un exemple suffira : Asinius Pollion avait trouvé dans les récits de César lui-même quelque erreur, due au fait que César n'avait pu examiner par lui-même tous les recoins de son armée, et qu'il avait fait confiance à ceux qui lui rapportaient souvent des choses insuffisamment vérifiées, ou bien parce qu'il n'avait pas été assez précisément informé par ses lieutenants des opérations qu'ils avaient menées en son absence. On peut voir par là combien la recherche de la Vérité est chose délicate, au point qu'on ne puisse pas se fier, pour la relation d'une bataille, à la connaissance qu'en a celui-là même qui l'a commandée, non plus qu'aux soldats on ne peut demander de savoir ce qui s'est passé près d'eux, sauf à en confronter les témoins, comme on le fait pour une information judiciaire, où l'on admet les observations sur les preuves fournies pour chaque point de détail de chaque événement. En fait, la connaissance que nous avons de nos affaires est bien plus vague. Mais ceci a été, à mon avis, suffisamment traité par Bodin, et bien dans le sens de ma propre conception des choses.
37. Pour pallier un peu la trahison de ma mémoire, et sa déficience, (si totale qu'il m'est arrivé plus d'une fois de reprendre en mains des livres comme s'ils étaient nouveaux et inconnus de moi, alors que je les avais lus soigneusement quelques années plus tôt, et tout barbouillés de mes annotations), j'ai pris l'habitude depuis quelque temps d'ajouter à la fin de chaque livre — du moins de ceux dont je ne veux me servir qu'une seule fois — la date à laquelle j'ai achevé de les lire, et le jugement d'ensemble que je porte sur eux, afin que cela me rappelle au moins l'impression et l'idée générale que je m'étais faite de l'auteur en le lisant. Je vais donc transcrire ici quelques-unes de ces annotations.
38. Voici ce que j'ai mis il y a environ dix ans sur mon Guichardin (car quelle que soit la langue de mes livres, je leur parle avec la mienne) : « Voici un historiographe consciencieux, et par lequel, à mon avis, on peut apprendre la vérité sur les affaires de son temps aussi précisément que chez aucun autre. C'est qu'il en a été lui-même acteur dans la plupart des cas, et à un niveau important144. Il ne semble pas qu'il ait déguisé les faits par haine, faveur ou vanité : ainsi en font foi les jugements très libres qu'il porte sur les puissants, et notamment sur ceux par qui il avait été promu aux charges publiques, comme le pape Clément VII. Quant à la partie dont il semble vouloir se prévaloir le plus, ses digressions et raisonnements, il en est de bons, avec de beaux traits, mais il s'y est trop complu ; car pour ne rien vouloir laisser à dire, avec un sujet si ample et si dense, quasiment infini, il en devient flou et sent un peu le bavardage d'école.
39. « J'ai aussi remarqué que parmi tant d'âmes et de faits qu'il juge, tant de projets et de causes, jamais il n'en attribue un seul à la vertu, à la religion145 ou à la conscience : comme si ces qualités avaient disparu du monde ; et il attribue la cause de toutes les actions, si belles qu'elles nous paraissent, à quelque médiocre motif ou au profit escompté. Il est impossible d'imaginer que parmi le nombre infini d'actions dont il se fait le juge, il n'y en ait eu aucune qui eût découlé de la justice. Nulle corruption ne peut s'être emparée des hommes si universellement qu'il n'y en ait au moins un qui ait échappé à la contagion. Cela me fait craindre que son jugement puisse être pris en défaut : peut-être a-t-il jugé des autres d'après lui ? »
40. Dans mon exemplaire de Philipppe de Commines, il y a ceci : « Vous trouverez là une langue douce et agréable, d'une simplicité naturelle, une narration sans affectation, dans laquelle la bonne foi de l'auteur se montre à l'évidence, sans vanité quand il parle de lui-même, ni d'affectation ou de haine quand il parle d'autrui ; ses réflexions et exhortations s'accompagnent plus de zèle et de véracité que de science érudite, et partout se trouve chez lui l'autorité et la gravité qui sont celles d'un homme bien né et appelé aux grandes affaires. »
41. Sur les Mémoires de Monsieur Du Bellay : « Il est toujours plaisant de lire des choses écrites par ceux(146 qui ont tenté de les conduire comme il faut. Mais on ne saurait nier qu'il y ait chez ces deux seigneurs une grande perte de franchise et de liberté dans l'écriture, qui brillait chez les anciens qui écrivaient dans la même veine qu'eux. Ainsi du Sire de Joinville, familier de saint Louis, d'Eginhard, chancelier de Charlemagne, et plus récemment, de Philippe de Commines. On trouve ici un plaidoyer pour le roi François 1er contre l'empereur Charles-Quint, plutôt qu'une Histoire. Je ne veux pas croire qu'ils aient rien changé pour ce qui est des faits essentiels, mais ils sont passés maîtres dans l'art de dévier le jugement fourni par les événements à notre avantage, et souvent contre la raison, et à passer sous silence tout ce qu'il y a de délicat dans la vie de leur roi. En témoignent l'oubli des disgrâces de Montmorency et de Brion, et le fait que le nom de Mme d'Étampes n'y figure même pas. On peut cacher les actions secrètes, mais taire celles que tout le monde connaît, et des choses qui ont eu des conséquences publiques d'une telle importance, c'est là un défaut inexcusable. En somme, si l'on veut avoir une connaissance complète du roi François 1er et des choses qui se sont passées de son temps, il veut mieux s'adresser ailleurs, si l'on m'en croit. Le profit que l'on peut tirer de ce livre vient du récit personnel des batailles et actions de guerre auxquelles ces gentilshommes se sont trouvés mêlés, et des tractations et négociations conduites par le seigneur de Langey : il y a là-dedans quantité de choses dignes d'être connues, et des réflexions peu communes. »
Chapitre 11
Sur la cruauté
1. Il me semble que la vertu est autre chose, et quelque chose de plus noble, que les simples tendances à la bonté qui naissent en nous. Les âmes naturellement raisonnables et bien nées vont du même pas et montrent dans leurs actes le même visage que celui des âmes vertueuses, mais la vertu fait entendre je ne sais quoi de plus grand et de plus actif que lorsqu'on se contente de se laisser tranquillement et paisiblement conduire par la raison du fait d'un heureux naturel. Il est très bien et digne de louange de mépriser les offenses qu'on vous fait quand on a un caractère naturellement aimable et doux ; mais il est encore mieux, lorsqu'une offense vous a piqué au vif et mis hors de vous-même, d'utiliser les armes de la raison contre son désir de vengeance et de s'en rendre maître après un dur combat. Dans le premier cas, on agit bien ; dans le second, vertueusement. La première attitude peut s'appeler « bonté », l'autre « vertu ». Car il semble bien que le nom de « vertu » présuppose une difficulté, une opposition, et qu'elle ne peut s'exercer sans adversaire. C'est peut-être pour cela que nous disons de Dieu qu'il est bon, fort, généreux et juste — mais pas « vertueux » : ce qu'il fait, il le fait naturellement, et sans effort.
2. Comme quelqu'un reprochait à Arcésilas que beaucoup de gens passaient de son école à celle des épicuriens, et jamais l'inverse, il répondit subtilement par ce bon mot : « Bien sûr ! Avec des coqs on fait beaucoup de chapons, mais jamais on n'a fait de coqs avec des chapons ! » Mais en vérité, pour ce qui est de la fermeté et la rigueur de leurs opinions et de leurs préceptes, les Épicuriens147 ne le cèdent nullement aux Stoïciens. Montrant plus de bonne foi que tous ces discuteurs qui, pour combattre Épicure et se donner beau jeu, lui font dire des choses auxquelles il n'a jamais pensé, détournant ses propos dans une mauvaise direction, tirant de la grammaire un argument pour interpréter autrement le sens de ses paroles, et une autre opinion que celle qu'ils savent pertinemment être la sienne en pensée comme dans sa conduite, un Stoïcien dit un jour que s'il avait renoncé à être épicurien, c'était entre autres choses pour cette bonne raison qu'il trouvait leur chemin trop élevé et inaccessible : « Car ceux qu'on appelle amoureux de la volupté sont en réalité amoureux de l'honneur et de la justice, et ils aiment et pratiquent toutes les vertus. » [Cicéron Oeuvres complètes... s/dir. de M. NISARD t. V, XV, 19] Malgré tout cela148, et suivant ici l'opinion courante — d'ailleurs fausse à mon avis — quant à leur valeur respective, je dirai donc que parmi les philosophes, non seulement stoïciens, mais même épicuriens, il en est plusieurs qui ont jugé qu'il n'était pas suffisant d'avoir l'âme bien faite, bien réglée, et bien disposée à la vertu, qu'il n'était pas suffisant de placer nos résolutions et nos pensées au-dessus des coups du sort, mais qu'il fallait encore rechercher les occasions de faire nos preuves. Ils veulent donc aller à la rencontre de la douleur, de la nécessité et du mépris, pour les combattre et tenir leur âme en haleine : « La vertu grandit beaucoup en luttant. » [Sénèque: Épitres, ou Lettres à Lucilius XIII]