La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Tu pourrais nous aider, exprimer ton amitié.
– Si tu as besoin d’argent, je veux bien t’en prêter ou t’en donner, mais si c’est pour manifester ma solidarité avec cette cause absurde, pas question. Vous faites le jeu d’Hitler.
Arriva le moment où, les carnets d’épargne engloutis, la quête ne suffit plus, les bonnes volontés trouvèrent la contribution intolérable. Après une tumultueuse assemblée générale, elles se promirent de chercher d’autres moyens de réveiller cette population apathique et se résolurent à ne manifester qu’une seule fois par semaine le samedi matin sur la place des Trois-Horloges au marché Triolet, avec des camarades un peu musclés qui imposaient le respect. Elles n’entraînaient plus beaucoup l’adhésion, c’était pour le principe, pour montrer que le mouvement existait. Christine sentait que l’idée de la guerre s’insinuait dans les consciences, une évidence pour les uns, un poison pour elle.
– Pourquoi ceux qui défendent la paix sont-ils les lâches et ceux qui prônent la guerre les courageux ?
Maurice ne venait plus chercher Joseph à l’Institut. À deux reprises, il était reparti bredouille, pour cause d’expériences impossibles à interrompre, sans savoir s’il devait se vexer d’un « Je ne sais pas quand je pourrai » murmuré les dents serrées, avec l’air énervé de celui qui a trop de travail envers celui qui n’en a pas assez.
En cet après-midi de fin janvier 39, Joseph fut surpris de voir Maurice débouler à l’improviste dans son laboratoire. Ils ne s’étaient pas revus depuis ce déjeuner du jour de l’an où Christine avait refusé de venir habiter chez lui.
Quand Joseph le découvrit, la lèvre fébrile, cherchant ses mots, les vêtements en pagaille, il pensa : « Cet imbécile a recommencé et elle l’a encore envoyé promener. »
– Il faut que tu viennes, c’est urgent.
– Je ne peux pas, j’en ai encore pour une heure ou deux.
– Christine a été arrêtée !
Avec les adhérentes de la Ligue des femmes pour la paix, elles avaient décidé de protester contre la pratique de ces amendes insidieuses lors de la venue d’Édouard Daladier. Pendant que certaines distribuaient des tracts à la foule des passants venus l’acclamer, d’autres agitaient des pancartes pacifistes. On les bousculait, on leur crachait dessus. Christine, malgré l’imposant service d’ordre échaudé par les incidents survenus lors du passage de Daladier à Tunis, avait réussi à franchir le cordon de sécurité et à bloquer la voiture du président du Conseil pour lui remettre une pétition exigeant l’arrêt du réarmement, tambourinant sur sa vitre avant d’être ceinturée sans ménagement par des agents de police. Un ami avait prévenu Maurice.
Jusqu’au soir, ils firent le tour des postes de police de la ville, renvoyés de l’un à l’autre sans obtenir la moindre information, attendant sur un banc qu’on daigne s’occuper d’eux, expliquant dix fois leur situation. Au poste du boulevard Gallieni, un brigadier les envoya au commissariat central. On les considéra avec suspicion, on leur demanda s’ils faisaient partie de ce mouvement, s’ils étaient de la famille. Maurice était furieux. Il avait dû fournir sa carte d’identité et allait se retrouver fiché comme sympathisant. Il clamait pourtant qu’il n’avait rien à voir avec ces folles, c’était juste son amie, ils espéraient se marier, ce n’est pas un crime d’être amoureux.
– On n’est pas obligés de partager les mêmes opinions. Je ne suis pas d’accord avec elle !
Un inspecteur de police corse leur avait confié que c’était une furie, il avait fallu quatre hommes, et des costauds, pour la maîtriser. Le chef du gouvernement avait eu une vraie frayeur, ils avaient tous cru à un attentat.
Pour ne pas donner à cette affaire une importance qu’elle n’avait pas, elle ne serait poursuivie que pour insultes et outrages à agents de la force publique devant le tribunal.
– On ne pouvait pas faire moins, elle a été vraiment trop grossière, expliqua l’inspecteur.
Il affirma qu’elle ne tarderait pas à sortir. Maurice écumait :
– C’est de la folie ! De quoi elle se mêle ? Elle ne pouvait pas rester tranquille à faire la comédienne ? Tu vois ce que ça donne quand les femmes s’occupent de politique ? Finies les conneries ou je la laisse tomber ! Elle me pourrit la vie ! Je vais reprendre les choses en main, crois-moi, elle va m’entendre.
Ils l’attendirent des heures. On leur annonça qu’elle allait être jugée séance tenante. Ils eurent à peine le temps de retourner chez eux. Nelly était terriblement inquiète. Pas informée de la manifestation, elle était passée chez Maurice puis chez Joseph, avait trouvé porte close, interrogé les voisins, personne ne put la renseigner.
Transférée au palais de justice, Christine passa le lendemain matin devant le tribunal des affaires correctionnelles statuant en flagrant délit, seule femme au milieu de onze hommes, dont six Arabes. Elle avait les cheveux en bataille, la lèvre supérieure gonflée, le corsage blanc moucheté de taches grenat, son mouchoir rougi collé sur le nez, les paumes des mains éraflées d’avoir agrippé le bitume. On lui fit une fleur, elle fut la première à comparaître. Joseph et Maurice s’assirent au troisième rang, épuisés. Avec leurs mines de déterrés, ils ressemblaient aux prévenus dans le box. Un retraité leur confia que le président du tribunal était un dur, à la main lourde. Christine refusa l’assistance d’un avocat sous le prétexte idiot qu’elle était innocente et clama qu’elle déposait plainte pour coups et blessures contre la police. Le président lui expliqua qu’elle n’avait pas la parole, elle le traita de militariste.
– J’en suis fier, madame.
– Vous n’êtes qu’un boucher !
Il la fit expulser par les gendarmes. Le procureur réclama une peine d’une exceptionnelle sévérité. Elle fut condamnée à six mois de prison avec sursis et mille cinq cents francs d’amende. Ils furent tous effarés par l’énormité de la somme.
Affaire suivante.
Dans la soirée, Christine fut relâchée. Elle devait signer le registre de levée d’écrou. Elle refusa catégoriquement, exigea de se faire examiner par un médecin pour établir les mauvais traitements subis. Quand le gardien de la paix, derrière sa guérite, lui demanda de débarrasser le plancher fissa, elle le traita de gros con de flic. Il hésita un instant, afficha une moue de mépris, lui répondit d’aller se faire soigner chez les folles. Maurice et Joseph intervinrent pour la faire sortir, c’était difficile tellement elle était énervée, elle réclamait son sac à main. Apparemment, elle l’avait perdu dans l’échauffourée lors de son arrestation. Elle refusait de sortir tant qu’ils ne lui auraient pas restitué ses affaires, voulait aussi déposer plainte contre la police pour vol.
– Tous des pourris !
– Si vous ne l’emmenez pas de suite, je la recolle au violon, lança le policier à Maurice et Joseph.
– Je veux récupérer mon sac ! Où est mon porte-monnaie ? Ils l’ont piqué ! Salauds de flics !
Ils ne furent pas trop de deux pour la pousser dehors. À peine arrivée au bas des marches, était-ce la vertu bienfaisante de la nuit fraîche ou le contrecoup de la colère, Christine se calma, passant de l’excitation extrême à la léthargie. Ils marchèrent le long de la rue d’Isly déserte, sans dire un mot. Elle avançait comme un automate, ils lui jetaient de brefs coups d’œil.
Soudain, elle se figea. Dans le miroir d’une boutique de mode allumée, elle avait découvert son visage tuméfié. Elle avança à en avoir le nez collé à la vitre, passa une main tremblante sur ses lèvres, remit de l’ordre dans sa coiffure, contempla ses paumes meurtries, les tamponna avec son mouchoir, se tourna lentement vers Joseph.
– Dis-moi, je suis défigurée ?
– Je vais te soigner.
– Je ne pourrai pas jouer demain.