tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— J’empaquetais les dossiers dans le bureau, dit Botkine. Mais je n’avais plus de ficelle. Alors, je suis venu en chercher ici. Et, par hasard, j’ai vu l’anneau de la trappe. J’ai tiré dessus, bien sûr…
— Ouvre, dit Akim.
Botkine souleva le couvercle de lourdes planches. Akim se pencha, le cœur battant, au-dessus d’une fosse profonde de cinq pieds à peine. La fosse était pleine de seaux de peinture, de balais et de torchons sales. Entre ces ustensiles, reposait le cadavre d’un gros homme barbu, à la tête de viande blanche. Le crâne était défoncé. La barbe se retroussait, raide de morve et de sang. Les yeux grands ouverts avaient une expression de gravité horrible. On avait arraché les pantalons du mort, et ses jambes maigres et poilues apparaissaient à travers les déchirures du caleçon de laine. Dans la bouche du supplicié, des farceurs avaient planté un porte-plume.
Akim recula instinctivement dans la pièce et se signa. La vue de ce corps torturé et grotesque lui donnait la nausée. Quelles brutes convulsionnaires, quels maniaques féroces s’étaient acharnés sur la dépouille du directeur ? Et il fallait encore compter avec ces chiens, les respecter, les condamner suivant les lois du monde civilisé ! On vous disait : « Attention ! Il y a la morale ! Il y a les principes humains ! Ces chiens ont un cœur, une rate. Donc, ils méritent la pitié ! »
— Les salauds ! grogna Botkine. Qu’est-ce qu’ils ont dû lui passer pour l’arranger de la sorte !
Akim se sentait envahi par une haine justicière, terrible et pure. Ses mâchoires tremblaient.
— Allons, dit-il. Il faut interroger ces hommes.
Dans la cour, les ouvriers essayaient de parlementer avec les hussards :
— On n’y est pour rien, nous. Dieu sait qui a fait le coup ! Laissez-nous partir. On vous revaudra ça. Qui veut des cigarettes ?
En voyant Akim, ils se turent. Akim s’approcha d’eux, à pas lents. Puis, il s’immobilisa, les jambes écartées, les poings aux hanches. Et il regarda durement ce troupeau de faces disparates, déformées par la peur et la rage. En vérité, il eût aimé pouvoir les tuer tous par l’éclat de ses yeux, par la fermeté de sa voix. Il dit :
— Que l’assassin se dénonce.
— Quel assassin ? Y a pas d’assassin, murmura un gaillard borgne, au premier rang.
— On n’a rien fait, nous ! dit une femme.
Akim eut une moue de dégoût.
— Je n’ai pas de temps à perdre, dit-il. Son nom ?
Les ouvriers se poussaient du coude, mais ne disaient rien.
— Son nom ! répéta Akim avec force.
— Le patron s’est peut-être suicidé, dit quelqu’un.
Akim haussa les épaules.
Il devinait, dans ce groupe d’hommes et de femmes, une complicité sourde qui le poussait à bout. Un seul moyen de rompre le complot : choisir des otages et les mettre en demeure de parler sous peine d’exécution immédiate. Certes, une mesure aussi radicale dépassait les attributions d’Akim, et il eût fallu que le commandant militaire de la place en assumât lui-même la responsabilité. Mais on pouvait aisément berner la foule. « S’ils me croient sur parole, la partie est gagnée d’avance. Sinon, eh bien ! j’en serai quitte pour les garder à vue, en attendant l’arrivée de mes chefs. »
— Alors quoi, on nous laisse partir, oui ou non ? geignait le portier.
— Je saurai vous faire parler, dit Akim. Alignez-vous !
Les hussards bousculèrent les ouvriers à petits coups de crosse. Lorsque tous furent rangés le long du mur, Akim prit du recul et considéra scrupuleusement cette série d’échantillons humains. Au-dessus des têtes, rondes ou maigres, jeunes ou vieilles, courait le même mur de briques, avec son chapeau de zinc, glacé de neige par endroits. Il faisait un froid sec. Des corbeaux passèrent en croassant. Un chien galeux vint flairer les bottes d’Akim, grogna et repartit, la queue basse. Akim appela son brigadier :
— Compte-les par dizaines en partant de la gauche, dit-il. Chaque dixième fera un pas en avant.
Quand le brigadier eut fini, il y avait sept hommes et deux femmes détachés du rang, immobiles et perdus devant la ligne clairsemée de leurs camarades. Les otages. Ils se regardaient, blêmes, bossus de peur, les mains pendantes.
— Le colonel commandant la place m’a conféré les pleins pouvoirs, dit Akim. Puisque vous ne voulez dénoncer personne, vos neuf camarades seront fusillés, séance tenante, sous vos yeux.
Cette fois, l’une des femmes qui avait été choisie comme otage se mit à hurler :
— C’est pas juste ! Nous, on n’a rien fait ! On a regardé, seulement !
L’autre tomba à genoux, et il fallut qu’un hussard la relevât et la soutînt aux épaules.
— Ayez pitié, monsieur l’officier ! criait-elle. Il est parmi ceux que vous avez pris ! Il est parmi nous. Alors, puisqu’il sera tué coûte que coûte, pourquoi sacrifier les autres ?
— Dénoncez-le, et je ne ferai pas exécuter les autres, dit Akim.
De nouveau, un silence.
— Eh bien, vous n’avez pas le courage de parler ? reprit Akim.
Les deux femmes sanglotaient. Les ouvriers se dandinaient, hochaient la tête et discutaient entre eux :
— Qu’est-ce que ça fait, maintenant ?
— Puisqu’il est pris !
— Tout de même, on n’a pas le droit de dénoncer un camarade !
— Les prolétaires doivent se soutenir.
— Ça en fera neuf de fusillés au lieu d’un seul.
Parmi les otages, un vieillard barbu, les yeux ensevelis sous des sourcils en broussaille, s’était agenouillé et se signait le ventre à petits gestes rapides. Un gamin, en caftan roussâtre, s’était évanoui, et son voisin lui bassinait les tempes avec de la neige. Les autres regardaient leurs pieds avec obstination. Seul, au bout du rang, un gaillard râblé, au poitrail rond, aux jambes courtes, semblait parfaitement maître de ses nerfs. Akim examina curieusement cet homme au visage rouge et grêlé. Un bec-de-lièvre tirait sa bouche en accent circonflexe et découvrait un peu sa dentition. Il mastiquait des graines de tournesol et en crachait les écosses avec nonchalance. Sans réfléchir, sans hésiter, Akim s’approcha de lui.
— C’est toi qui as fait le coup ? dit-il brusquement.
L’homme cracha devant lui une pluie d’écales noires.
Puis, il renifla d’un air de défi et fourra les mains dans ses poches.
— C’est toi ? reprit Akim.
L’ouvrier marqua un temps, lorgna le ciel, et dit enfin d’une voix douce et traînante :
— Bien sûr que c’est moi !
Ses compagnons paraissaient figés dans l’extase.
— Pourquoi ne t’es-tu pas dénoncé plus tôt ? demanda Akim.
— Je voulais voir si vous devineriez, dit l’autre.
Quelques rires serviles répliquèrent à cette boutade.
Rassurés sur leur propre sort, les ouvriers reprenaient courage.
— Bien répondu ! murmura quelqu’un.
L’assassin souriait à la ronde, fier de son effet. Son voisin lui passa une cigarette. Il la cueillit entre deux doigts et la fourra dans sa bouche.
— Jette ça, dit Akim.
L’homme décolla la cigarette de sa lèvre et la glissa derrière son oreille, prestement.
— Quel est ton nom ?
— Zloba.
— Prénom ?
— Je ne sais pas.
— Où es-tu né ?
— Quelque part.
— Tes parents ?
— Père inconnu. Mère trop connue.
De nouveau, des rires fusèrent parmi les ouvriers. Zloba se balançait d’une jambe sur l’autre avec insolence. Akim se sentait étourdi par trop de colère contenue. Il avait envie de gifler, de frapper, et, cependant, il lui fallait surveiller son langage et son attitude. En face de cette brute, il n’avait plus de droits, mais des devoirs impérieux et inexplicables.