Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Fraternité
Alors qu’il était encore soldat, saint Martin donna à Amiens la moitié de son manteau à un pauvre. Le premier évangélisateur des Gaules inaugurait sans le savoir une approche toute française de l’amour du prochain : la fraternité. Ce dernier mot du triptyque inscrit sur les frontons de nos bâtiments publics a fait l’objet de débats avant que d’être adopté. Les autres pays ne l’ont pas mis dans leur devise. Fraternité : un élan venu du cœur qui se matérialise par un coup de main et reflète une tendance profonde de la spiritualité française, celle de saint François de Sales et de son disciple saint Vincent de Paul. Le sans-logis est transi de froid ? L’abbé Pierre harcèle les autorités et fonde Emmaüs. Le miséreux croupit dans un bidonville en Égypte ou en Inde ? Sœur Emmanuelle vient le secourir. Le largué, le chômeur, le clodo ont faim ? Coluche fonde les Restaurants du cœur. Ils n’ont pas donné une leçon de morale, ils n’ont pas théorisé leur acte ; ils ont obéi à un réflexe — et, comme par hasard, dans un pays apparemment très déchristianisé, l’abbé Pierre et sœur Emmanuelle ont eu la faveur des Français dans les sondages d’opinion. De même Coluche. Les pionniers de Médecins sans frontières furent tout aussi populaires. On tuait en série des Ibos au Biafra, ça leur a soulevé le cœur, ils sont allés soigner sur place. Le Français préfère l’honneur à la morale, et brocarde volontiers le pharisaïsme du bigot, quelle que soit sa chapelle. Trop cocardier et individualiste pour embrasser l’humanité dans un amour abstrait et pontifiant, il est sujet à des tentations xénophobes, voire racistes à l’occasion. Mais si l’Arabe du coin avec qui il trinque est dans la peine, il fraternise spontanément. Ne lui dites pas qu’il a été charitable, sa pudeur s’en offusquerait. Il vous confirmera même, par bravade, que les Arabes, il n’aime pas. Mohamed, c’est différent, il le connaît, ils sont copains. Ceux qu’on a qualifiés de « moralistes français » (La Rochefoucauld, Chamfort, Vauvenargues, etc.) sont des pessimistes attachés à démontrer la bassesse de l’âme humaine, pas des professeurs de vertu. Le peuple français n’est guère « moral », il se fait un devoir de voler le fisc ou la Sécu et les vertueux professionnels — clercs ou intellos — le font vite ricaner. En revanche, il est charnellement fraternel ; il a ce bel instinct qui le rapproche d’autrui et le rend capable de toutes les générosités et de tous les héroïsmes, sinon malgré lui, du moins malgré son fond de scepticisme.
« French flair »
« French flair » : ainsi les Anglais ont-ils qualifié un style de jeu où le goût du risque, l’improvisation et le sens de l’esquive procurent aux attaquants un vif sentiment d’allégresse, et aux spectateurs une impression de maestria. C’est de rugby qu’il s’agit et, entre la Libération et les années soixante, l’école lourdaise d’un certain Jean Prat a déposé la marque de cet art. D’ailleurs les Anglais appelaient Prat « Monsieur Rugby », tout simplement. Son frère Maurice et Roger Martine l’illustraient, tant sous les couleurs rouge et bleu du FC Lourdes qu’en équipe de France. Ils eurent des prédécesseurs — Max Rousié à Villeneuve, Coderc à Chalon, Dauger à Bayonne. Ils eurent des disciples pour ensoleiller le stade de Colombes du temps où de Gaulle bivouaquait à l’Élysée : Gachassin, Bouquet, les frères Boniface.
On décèle dans le « french flair » un souci du panache et un goût du défi opposables au culte de l’efficacité. Pourquoi « flair » ? Parce qu’il faut sentir le coup, ça relève de l’instinct. Et du désir. Pourquoi « french » ? Parce que s’agissant de guerre, ou de mode, ou de jeu, ou de galanterie, les Britanniques nous concèdent le monopole d’un sixième sens, celui de la divination. Ils ont raison. Nous avons tort de ne pas nous y fier plus souvent. Peser le pour et le contre, calculer les risques, quadriller le réel comme le détective de La Lettre volée d’Edgar Poe, ce n’est pas notre registre. La France était souveraine, et souvent victorieuse, quand André Boniface, buste droit, moue dédaigneuse, dessinait au jugé des arabesques entre les lignes de défense. Les historiens de l’Empire racontent cent batailles gagnées par la Grande Armée, contre toute logique militaire, grâce au « french flair » de Napoléon ou de ses généraux. Le « french flair » divinatoire de Rouletabille — un enfant ou presque — s’oppose au génie analytique de Sherlock Holmes, qu’on n’imagine pas enfant : il y a dans cette grâce quelque chose de candidement puéril.
Et, comme le sort nous a privilégiés, quand le « french flair » nous fait défaut, il nous reste la « furia francese » — cet élan rageur qui nous brûle les sangs et nous rend capables de tout affronter, de tout surmonter, de tout vaincre. Napoléon savait tirer aussi sur cette corde. La « furia francese » des troupes de Charles VIII au défilé de Pontrémoli rejoint le « french flair » du maréchal de Saxe à Fontenoy : dans les deux cas, il y a le panache.
G
Gabin
Gouaille populaire, morgue patricienne, lucidité amère, sentimentalité virile : ces traits de psychologie composent le caractère de Gabin. S’y ajoutent le sens de l’amitié et de l’honneur — le respect d’un quant-à-soi qui vise plus haut que la simple fierté. Les cinéphiles distinguent à juste titre des séquences dans la longue carrière de cet enfant de la balle indocile, qui débuta au music-hall, partenaire entre autres de Mistinguett. Avant la guerre, une « gueule d’amour » un peu cabossée ; après, le masque romain aux cheveux blancs. Mais, à tous les âges, Jean-Alexis Moncorgé, alias Jean Gabin (le nom de scène de son père) s’est prêté à des personnages sans s’identifier à aucun. Conducteur de locomotive (La Bête humaine), artiste peintre (La Traversée de Paris), vétérinaire (Le Tonnerre de Dieu), avocat (En cas de malheur), éducateur (Deux Hommes dans la ville), banquier (Les Grandes Familles), jardinier (Le Jardinier d’Argenteuil), c’est toujours la tronche de Gabin, ce regard dur, parfois teinté d’une malice d’écolier buissonnier, et une compassion blasée que trahissent ses demi-sourires. Un rien de tendresse, beaucoup d’arrogance, la lassitude de qui a fait le tour des questions, existentielles et autres. Quelque chose de tragique et quelque chose de seigneurial. L’impavidité d’Athos sur le fort Saint-Gervais à La Rochelle. Son visage est en soi un défi, il provoque le destin pour s’éprouver, comme les héros de Corneille. Son autorité va sans dire quand il gifle un faisan ou un mariolle. Sa dignité s’accommode de l’argot des zincs, elle lui fait cortège dans les châteaux et les bastringues. On ne lui aurait jamais proposé un rôle de pur salaud ou de vicelard, ça ne collerait pas, il a toujours le cœur ouvert sur une porte dérobée. Même dans les rôles de truands. Il flingue sans merci avec Ventura dans Le rouge est mis mais il protège son frère et sa mère est sacrée. Comme son épouse dans Le Soleil des voyous. Le patriarche du Clan des Siciliens a de l’amour pour sa tribu, de la tendresse pour sa terre natale. Énormément de tendresse (empreinte de pudeur) pour les enfants de Chiens perdus sans collier, film tiré d’un beau roman de Cesbron. Dans deux autres adaptations de chefs-d’œuvre littéraires, il se révèle plus Gabin que nature : Le Quai des brumes de Mac Orlan, Le singe en hiver de Blondin. Romantisme désemparé du jeune déserteur, nostalgie désenchantée de l’hôtelier qui ne boit plus mais rêve encore. Michèle Morgan et Belmondo (autre « héros » de fiction bien français, panache, gouaille, désinvolture, scepticisme, etc.) sont les partenaires plausibles de ces huis clos sans issue. Au Havre et à Villers-sur-Mer, la nuit, sous la pluie, rôde le même fantôme, ici juvénile, là sur le retour d’âge, captif dans les deux cas d’un fragment de passé vaguement colonial. Ils sont en quête de leur destin dans un univers simenonien, celui du Chat, celui de La Marie du port, deux grands romans, deux grands rôles pour Gabin. Encore que le mot rôle soit inadéquat, tant il est vrai que Gabin n’a pu jouer que le sien. Y compris lorsque le scénariste a prévu une usurpation. Dans Monsieur — une comédie — il a beau se travestir en maître d’hôtel pour les besoins de la cause, le grand banquier se trahit : Gabin est de la haute par essence, et le reste quand il sort du trottoir. Patricien à la sauce plébéienne, car rien en lui ne trahit le bourgeois de souche, et rien non plus le parvenu. Les apprêts du casse au Palm Beach de Cannes (Mélodie en sous-sol) exigent qu’il se fasse passer pour un patricien dans le palace où il descend. Aucun problème : patricien, il l’est, bien que sortant de taule et créchant dans un pavillon de banlieue. Fils de famille pour la circonstance, son compère Delon (autre « héros » français, registre plus tragique, plus noir, puis racinien que Belmondo) reste ce qu’il est, un beau petit mec des bas quartiers. Question de physique, au sens large du terme — le port de la tête, la lourdeur de la marche, les moues, le regard, la contraction des mâchoires dans les accès de colère de Gabin. Popu et seigneurial : le mélange des genres sociaux sur une même tronche est une spécialité française. Partout ailleurs la frontière est étanche ; le Sir, le Grand d’Espagne, le Junker, le Wasp made in Boston n’appartiennent qu’à leur caste, aucun Meaulnes n’épousera leur fille. (voir : Épineuil). Certes, les cinéastes (de Carné à Giovanni en passant par La Patellière, Autant-Lara, Le Chanois, Delannoy, Verneuil, etc.) et les paroliers ou adaptateurs (Pascal Jardin, Boudard, Audiard, etc.) étaient rien moins qu’avant-gardistes. Univers résolument macho, valeurs médiévales, mœurs claniques. On est loin de l’air du temps et des salles d’art et d’essai dans La Horse (1970), quand les flics demandent à Gabin quel métier il exerce. « Propriétaire ! », leur répond-il de sa voix de gorge bourrue. Tout est dit, on voit de quelle France terrienne il s’agit. Terrienne et plébéienne.