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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Monseigneur le Dauphin n’avait plus qu’à prévenir le Mauvais qu’il rendait la liberté à tous ceux qui étaient dans la confidence de leur dessein.

Vous pensez bien que cette affaire n’avait pas fait recroître l’amour du père pour le fils, même si le dépit était dissimulé sous ce fier cadeau. Mais surtout la haine du roi pour son gendre commençait à être bien recuite et dure comme pâte remise six fois au feu. Tuer son connétable, fomenter des troubles, débarquer des troupes, prendre langue avec l’ennemi anglais… et il ne savait pas encore à quel point !… enfin détourner son fils, c’en était trop ; le roi Jean attendait l’heure propice à faire payer tout ce débit au Navarrais.

Pour nous, qui observions ces choses d’Avignon, l’inquiétude grandissait, et nous voyions approcher des circonstances extrêmes. Des provinces détachées, d’autres ravagées, une monnaie fuyante, un trésor vide, une dette croissante, des députés grondeurs et véhéments, de grands vassaux entêtés dans leurs factions, un roi qui n’est plus servi que par ses conseillers immédiats, et enfin, brochant sur le tout, un héritier du trône prêt à requérir l’aide étrangère contre sa propre dynastie… J’ai dit au pape : « Très Saint-Père, la France se fissure. » Je n’avais point tort. Je me suis seulement trompé sur le temps.

Je donnais deux ans pour que se produisît l’écroulement. Il n’en a même pas fallu un. Et nous n’avons pas encore vu le pire. Que voulez-vous ? Quand il n’y a point de fermeté à la tête, comment pourrait-on attendre qu’il y en ait dans les membres ? À présent, il nous faut tenter de recoller les morceaux, vaille que vaille, et pour cela nous voilà en nécessité de recourir aux bons offices de l’Allemagne, et de donner du coup plus d’autorité à cet Empereur dont nous aurions plutôt souhaité museler l’arrogance. Avouez qu’il y a de quoi pester !

Allez maintenant, Archambaud, reprendre votre monture et vous placer en tête du cortège. Je veux que pour entrer dans Bourges, même si l’heure est tardive, on puisse voir flotter votre pennon du Périgord à côté de celui du Saint-Siège. Et faites écarter les rideaux de ma litière, pour les bénédictions.

DEUXIÈME PARTIE

LE BANQUET DE ROUEN

I

DISPENSES ET BÉNÉFICES

Oh ! ce Monseigneur de Bourges m’a fort échauffé les humeurs, pendant ces trois jours que nous avons passés en son palais Que voilà donc un prélat qui a l’hospitalité bien encombrante et bien quémandeuse ! Tout le temps à vous tirer par la robe pour obtenir quelque chose. Et que de protégés et de clients a cet homme-là, auxquels il a fait promesses et qu’il vous jette dans les souliers. « Puis-je présenter à Sa Très Sainte Éminence un clerc de grand mérite… Sa Très Sainte Éminence voudra-t-elle abaisser son regard bienveillant vers le chanoine de je ne sais quoi… J’ose recommander aux faveurs de Votre Très Sainte Éminence… » Je me suis vraiment tenu à quatre, hier soir, pour ne pas lui lâcher « Allez vous purger, l’évêque, et veuillez… oui, la paix à ma Sainte Éminence ! »

Je vous ai pris avec moi, ce matin, Calvo… vous commencez à mieux tolérer, j’espère, le balancement de ma litière, d’ailleurs je serai bref pour que nous récapitulions bien précisément ce que je lui ai accordé, et rien de plus. Car il ne va pas manquer, maintenant qu’il est dans notre route, de vous venir bassiner de prétendus agréments que j’aurais donnés à toutes ses requêtes. Déjà, il m’a dit « Pour les dispenses mineures, je n’en veux point fatiguer Votre Très Sainte Éminence, je les présenterai à messire Francesco Calvo, qui est assurément personne de grand savoir, ou bien à messire du Bousquet… » Holà ! Je n’ai pas emmené avec moi un auditeur pontifical, deux docteurs, deux licenciés ès lois et quatre bacheliers pour relever de leur illégitimité tous les fils de prêtres qui disent la messe dans ce diocèse, ou y possèdent un bénéfice. C’est merveille d’ailleurs qu’après toutes les dispenses qu’accorda durant son pontificat mon saint protecteur, le pape Jean XXII… près de cinq mille, dont plus de la moitié à des bâtards de curés, et moyennant pénitence d’argent, bien sûr, ce qui aida fort à restaurer le trésor du Saint-Siège… il se retrouve aujourd’hui autant de tonsurés qui sont les fruits du péché.

Comme légat du pape, j’ai latitude de donner dix dispenses au cours de ma mission, pas davantage. J’en accorde deux à Monseigneur de Bourges ; c’est déjà trop. Pour les offices de notaire, j’ai droit d’en conférer vingt-cinq, et à des clercs qui m’auront rendu de personnels services, pas à des gens qui se sont glissés dans les papiers de Monseigneur de Bourges. Vous lui en donnerez un, en choisissant le plus bête et le moins méritant, pour qu’il ne lui en vienne que des ennuis. Si l’on s’étonne, vous répondrez : « Ah ! c’est Monseigneur qui l’a recommandé tout expressément… » Pour les bénéfices sans charge d’âmes, autrement dit les commendes, que ce soit à des ecclésiastiques ou des laïcs, nous n’en distribuerons aucune. « Monseigneur de Bourges en demandait trop. Son Éminence n’a pas voulu faire de jalousies… » Et j’en ajouterai une ou deux à Monseigneur de Limoges, qui s’est montré plus discret. Ne dirait-on pas que je suis venu d’Avignon tout seulement pour répandre les faveurs et les profits autour de ce Monseigneur de Bourges ? Je prise peu les gens qui se poussent en faisant étalage de beaucoup d’obligés et il se leurre, cet évêque-là, s’il croit que je parlerai de lui pour le chapeau.

Et puis je l’ai trouvé bien indulgent pour les fratricelles dont j’ai vu pas mal rôder dans les couloirs de son palais. J’ai été forcé de lui rappeler la lettre du Saint-Père contre ces franciscains égarés… je la connais d’autant mieux que c’est moi qui l’ai rédigée… qui s’attribuent le ministère de la prédication, séduisent les simples par un habit d’une humilité feinte et font des discours dangereux contre la foi et le respect dû au Saint-Siège. Je lui ai remis en mémoire qu’il avait commandement de corriger et punir ces malfaisants selon les canons, et en implorant si de besoin le secours du bras séculier, comme Innocent VI l’a fait l’autre année en laissant brûler Jean de Chastillon et François d’Arquate qui soutenaient des hérésies… « Des hérésies, des hérésies… des erreurs certes, mais il faut les comprendre. Ils n’ont pas tort en tout. Et puis les temps changent… » Voilà ce qu’il m’a répondu, Monseigneur de Bourges. Moi, je n’aime guère ces prélats qui comprennent trop les mauvais prêcheurs et plutôt que de sévir veulent se faire populaires en allant du côté où souffle le vent.

Je vous aurai donc gré, dom Calvo, de me surveiller un peu ce bonhomme-là, durant le voyage, et d’éviter qu’il n’endoctrine mes bacheliers, ou bien qu’il ne s’épanche trop auprès de Monseigneur de Limoges ou des autres évêques que nous allons prendre en chemin.

Faites-lui la route un peu dure, encore que nous n’aurons plus, les jours raccourcissant et le froid devenant plus vif, que des étapes courtes. Dix à douze lieues la journée, pas davantage. Je ne veux point qu’on chemine de nuit. C’est pourquoi, aujourd’hui, nous n’allons pas plus loin que Sancerre. Nous y aurons longue soirée. Prenez garde au vin qu’on y boit. Il est fruité et gouleyant, mais plus gaillard qu’il n’y paraît. Faîtes le savoir à La Rue et qu’il me surveille l’escorte. Je ne veux point de soulards sous la livrée du pape… Mais vous pâlissez, Calvo. Décidément vous ne tolérez point la litière… Non, descendez ! descendez vite, je vous prie.

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