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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Le général-aide de camp Alexandre Benkendorf (1783-1844) est nommé à la tête de la Troisième Section et du Corps des Gendarmes. Général d’active, héros de la Guerre patriotique, un bref laps de temps membre d’une loge maçonnique (l’Union des Amis) à laquelle appartenaient aussi Pestel, Tchaadaïev et Griboïedov, Benkendorf fait à Nicolas, le 14 décembre, la démonstration de son inflexible loyauté. Le baron Korff note dans ses Mémoires que le chef des Gendarmes « avait une instruction sommaire, qu’il n’avait rien appris, rien lu et n’était pas même capable de lire et d’écrire correctement ». L’effroyable français dans lequel Benkendorf rédige ses rapports au tsar n’est excusable que parce qu’il ignore tout de la langue russe. L’inculture crasse du premier responsable de la Troisième Section, qui se permet nonobstant de donner des conseils à Pouchkine, explique en partie l’hostilité des contemporains et des historiens à son égard.

Alexandre Herzen brosse un portrait exhaustif de celui qui fut, durant plus de dix ans, le numéro deux de l’État : « L’apparence du chef des Gendarmes n’avait en elle-même rien de repoussant ; c’était celle, assez commune, des nobles de l’Ostsee et, en général, de l’aristocratie allemande. Il avait le visage las et fripé, le regard trompeusement bon qui sont souvent ceux des individus évasifs et apathiques. Peut-être Benkendorf ne fit-il pas tout le mal qu’il eût pu, se trouvant à la tête de cette terrible police qui se situait en dehors et au-dessus de la loi, et était en droit de se mêler de tout ; je suis prêt à le croire, surtout quand me revient en mémoire l’expression fade de son visage… »

Ne pas commettre tout le mal qu’on pourrait, lorsqu’on jouit d’un pouvoir illimité, est la preuve d’une incontestable vertu. Elle semble particulièrement précieuse, comparée à l’action des responsables des « Organes de Sécurité » au XXe siècle, qui repousseront à l’infini les limites du mal commis. Dans l’esprit de Nicolas Ier, la nouvelle institution est une « police de protection ». Benkendorf rapporte à son aide-de-camp qu’ayant demandé à l’empereur ce qu’il était censé faire au poste de chef des Gendarmes, Nicolas lui tendit son mouchoir, avec ces mots : « Sèche les larmes des malheureux et empêche les abus de pouvoir, ainsi tu accompliras tout11. » Certains historiens tiennent l’histoire du mouchoir pour une légende, d’autres la croient authentique dans la mesure où elle reflète bien le caractère de l’empereur.

L’organisation minutieuse du système de surveillance du pays constitue la grande particularité de la Troisième Section. La Russie, il est vrai, a connu des services secrets autrement plus durs. Mais sous le règne de Nicolas, elle se dote d’un système de surveillance. Le pays est entièrement découpé en districts de gendarmerie, commandés par des généraux. Chaque district est à son tour divisé en sections, placées sous la responsabilité de colonels. Le pays compte d’abord cinq districts, englobant vingt-six sections. Leurs états-majors se trouvent dans les grandes villes. Pour d’incompréhensibles raisons, on oublie le Royaume de Pologne qui, en 1827, n’entre pas dans le système de surveillance ; il n’est en effet inclus dans aucun district. Lorsque, en 1830, la Pologne s’insurgera, les spécialistes de la police en verront la cause dans l’absence d’un contrôle adéquat de la Gendarmerie.

Dans les années 1836-1837, le système se perfectionne. Le nombre des districts passe à sept. La Pologne est, bien sûr, englobée dans le réseau (ce qui, il est vrai, n’empêchera pas les Polonais de se révolter à nouveau trente ans plus tard) ; le sixième district est censé surveiller les territoires nouvellement conquis dans le Caucase, le septième a la charge de la Sibérie occidentale jusqu’à Irkoutsk et au-delà, en direction de l’océan.

Les effectifs du « Corps d’observation », comme disent les contemporains, ne sont pas très élevés, si l’on tient compte des dimensions du territoire (les Russes à l’étranger sont également surveillés) et du désir de l’empereur de tout savoir sur tout le monde. En 1836, le Corps des Gendarmes compte quatre mille trois cent vingt-quatre hommes (officiers et soldats du rang)12. Dans une lettre à un ami, l’historien P. Iefremov, évoque, en décembre 1861, les effectifs de la Troisième Section : « Jeudi, la Troisième Section était réunie, au complet, pour un déjeuner à l’hôtel Znamenskaïa. J’ignore ce qu’ils fêtaient, mais ils lançaient des “hourras” et, à trente-deux, vidèrent trente-cinq bouteilles13. »

Le volume de travail administratif donne une idée de l’ampleur des activités de la police politique de Nicolas. Jusqu’en 1838, la Troisième Section traite annuellement dix à douze mille documents entrants et jusqu’à quatre mille sortants, et reçoit jusqu’à deux cents instructions de l’empereur. Dans les années 1839-1861, on fait rapport, chaque année, à l’empereur d’un nombre d’affaires allant de trois cents à six cents ; quant aux instructions du tsar, elles oscillent, annuellement, entre deux cent cinquante et quatre cent cinquante.

Certes, l’activité de l’État ne se limite pas au zèle de la Troisième Section et du Corps des Gendarmes. Mais il est clair que ce dernier permet tout particulièrement de ressentir l’impact du pouvoir absolu, car il crée l’illusion d’un contrôle sans faille de tout ce qui se passe dans le pays. La surveillance des individus politiquement douteux sur le territoire de l’empire et hors de ses limites, ne constitue qu’une partie de l’action du « Corps d’observation ». Une attention vigilante est portée au contrôle de l’appareil d’État. En 1847, les fonctionnaires sont au nombre de soixante et un mille cinq cent quarante-trois. La moitié d’entre eux servent dans deux ministères, l’Intérieur et la Justice, soit trente-deux mille trois cent quatre-vingt-quinze personnes. En 1857, le nombre global des fonctionnaires atteindra déjà quatre-vingt mille cent trente-neuf14.

L’augmentation de l’appareil bureaucratique – il quadruple en un demi-siècle – a pour conséquences un pillage du Trésor et une corruption accrus. Un cercle vicieux se forme : plus il y a de fonctionnaires, censés, entre autres, combattre les abus de pouvoir, plus ces derniers se multiplient. L’analyse des raisons conduisant au pillage du Trésor et à la concussion – inhérents à tout système bureaucratique –, donne, dans tous les pays, à peu près les mêmes résultats. Le motif principal en est la possibilité d’obtenir un pot-de-vin qui, dans l’esprit du demandeur, accélère, en les huilant, le fonctionnement des rouages de la machine administrative. Diverses circonstances expliquent l’accroissement de la corruption en Russie : condition misérable des employés des chancelleries et des petits fonctionnaires15 ; abus de pouvoir qui, dans un État où règne l’absolutisme, semblent tout naturels ; incroyable complexité de la législation.

L’empereur, nous l’avons dit, veut tout savoir, tout surveiller. L’armée est l’exemple parfait d’un mécanisme sévèrement contrôlé et qui, de ce fait, est docile et fonctionne avec précision. L’uniforme des fonctionnaires rattachés aux ministères civils les inclut dans le système, il les contraint à se soumettre et, en même temps, leur octroie une parcelle de pouvoir (selon le grade) qui fait d’eux les représentants du souverain autocrate. La vie intellectuelle et morale est réglementée et contrôlée par la censure et la Troisième Section. Le comportement est fixé par des règles qui déterminent jusqu’à l’apparence extérieure. Nicolas accorde une grande attention à la couleur et à la coupe des uniformes, gratifiant d’un parfait mépris tous les « porteurs de fracs ». Il veille strictement au respect d’une règle absolue : les militaires portent la moustache, les civils n’y ont pas droit. Constantin Aksakov (1817-1860), l’un des premiers « slavophiles », lutte des années durant pour être autorisé à porter la barbe. En vain. La barbe est la marque des paysans, or Aksakov appartient à une vieille famille noble.

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