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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Faits, événements, témoignages donnent toutes les raisons de présenter la vie russe, au temps de Nicolas, sous les couleurs les plus noires. « Mais un jugement aussi négatif du règne, note Marc Raeff, n’explique pas et ne permet pas de comprendre non seulement les Grandes Réformes (à commencer par la libération des paysans) qui seront effectuées aussitôt après le décès de Nicolas Ier, mais aussi leur soigneuse préparation, leur accomplissement et le bouillonnant développement du pays qui s’ensuivra dans les années soixante et soixante-dix. » Marc Raeff parvient à la conclusion que, « dans les profondeurs du temps de Nicolas, quelque chose se nichait et prenait de l’ampleur, qui, soit ne fut pas relevé par les contemporains, soit fut passé sous silence par eux, puis par “l’historiographie traditionnelle”8 ».

Les historiens modernes – à l’étranger ou en Russie où ils ont désormais la possibilité d’étudier librement le passé – tentent de mettre en évidence les processus, souvent souterrains, qui ont préparé les réformes d’Alexandre II. Nicolas Ier meurt en février 1855 et, six ans plus tard exactement, son fils, Alexandre II, signe le Manifeste de libération des paysans, résolvant le problème majeur de la Russie depuis plus d’un siècle. La fulgurante réforme d’Alexandre II naît dans les années du règne de son père.

Nombreux sont ceux qui partagent les espoirs exprimés dans les vers de Pouchkine. La déception suscitée par l’action (ou l’inaction) d’Alexandre Ier, durant la dernière décennie de son règne, engendre le rêve d’un tsar jeune qui débarrassera le pays d’Araktcheïev et effectuera les indispensables réformes. On sait que Nicolas Ier ordonne de préparer pour lui un recueil tiré des interrogatoires des Décembristes et qu’il garde le volume sur sa table, afin de se familiariser avec les critiques et les propositions des rebelles condamnés.

Convaincu de son droit à gouverner autocratiquement la Russie et de la nécessité du pouvoir absolu, l’empereur Nicolas assigne comme objectif aux transformations dont il est l’initiateur, la création d’un système au sein duquel le pouvoir d’un seul homme résout tous les problèmes. Pour l’édification de Nicolas, Pouchkine évoque son ancêtre, Pierre le Grand. Le parallèle a un sens : Nicolas poursuit l’œuvre de Pierre dans la mise en place d’un État réglementé. Mais il ne veut pas de changements – ni de réformes – brutaux, il ne souhaite améliorer que le fonctionnement du système, en perfectionner les détails et, pour ce faire, créer une armée d’exécutants dociles de sa volonté, une armée de fonctionnaires, une bureaucratie qui sera le levier de l’autocratie. À la base de l’action de Nicolas Ier, dit Klioutchevski, se trouve « la révision, et non la réforme, la codification en place de la législation9 ».

Le règne de Nicolas Ier s’ouvre sur la révolte du 14 décembre, la peur que suscitent en lui les régiments mutinés, n’attendant qu’un ordre pour marcher sur le Palais d’Hiver. Suivent cinq années paisibles, mais vient l’année 1830 et, avec elle, l’insurrection polonaise, puis la guerre contre la Pologne et la révolution en France qui ébranle les fondements de la Sainte-Alliance. Le « Printemps des Peuples » de 1848 est un nouveau séisme vécu, à Pétersbourg, par un tsar convaincu que le danger ne menace pas seulement l’Europe, mais aussi la Russie. Ingénieur de profession, Nicolas explique à l’ambassadeur de Saxe : « Le terrain sous mes pieds est, comme sous les vôtres, miné. »

Le danger, toutefois, n’effraie pas l’empereur, et ce d’autant moins qu’il le sait : lui seul peut protéger l’Europe de la révolution. Le prince Alexandre Menchikov se remémore : « À dater de la campagne de Hongrie, le défunt souverain fut ivre [il eût mieux convenu de dire “grisé”]. Il n’admettait aucune raison, était convaincu de sa toute-puissance10. » Les explosions révolutionnaires extérieures, qui divisent le règne de Nicolas Ier en trois parties (1825-1830 ; 1831-1848 ; 1849-1855), déterminent sur bien des plans la politique de la Russie. Nicolas Ier en est persuadé : la grande condition de la tranquillité de son empire est qu’il prenne en main la conduite de toutes les affaires.

Fidèle au principe : ne pas réformer mais corriger, Nicolas laisse pratiquement sans changement les institutions gouvernementales. Un nouveau département est ajouté au Conseil d’État, celui du royaume de Pologne. Deux sont créés près le Sénat, concernant Varsovie. Un onzième ministère est instauré, chargé de gérer les biens de l’État, terres et paysans. Pour gouverner directement, l’empereur fonde une « Chancellerie personnelle de Sa Majesté », divisée en quatre sections : la première prépare les documents à l’intention de Nicolas et veille à l’exécution des ordres suprêmes ; la seconde a pour mission de codifier la législation ; la troisième est chargée de la sécurité d’État ; la quatrième contrôle les institutions de bienfaisance.

La « Troisième Section » de la « Chancellerie personnelle de Sa Majesté », doublée par un « Corps de Gendarmes », est la plus connue, puisqu’elle devient, nous l’avons dit, le symbole du règne de Nicolas. En janvier 1826, alors qu’on instruit encore l’affaire des Décembristes, Nicolas reçoit une « note manuscrite du général-aide-de-camp Benkendorf, l’informant de l’instauration d’une police suprême, sous la direction d’un ministre particulier, inspecteur du Corps des Gendarmes ». L’empereur refuse cependant la restauration d’un ministère de la Police – même qualifiée de « suprême » – car il n’apprécie guère l’arrière-goût « français » du mot (politsia) qui lui rappelle les guerres napoléoniennes. Tout en retenant les principales idées de Benkendorf, il apporte une très importante pierre personnelle à l’édifice : la police (baptisée autrement) devient partie intégrante de sa « Chancellerie personnelle », de l’appareil qu’il a lui-même mis en place et qu’il dirige pour assurer la sécurité de l’État.

À la différence des Première et Deuxième Sections, la Troisième est dotée d’un large pouvoir exécutif. Signé le 3 juillet 1826, l’oukaze relatif à la création de la Troisième Section énumère les « domaines d’intérêt » du nouvel appareil de pouvoir : toutes les affaires de police ; l’information concernant les différentes sectes et mouvements dissidents ; le renseignement sur toutes les personnes placées sous surveillance policière ; l’instruction de tous les dossiers ayant trait à la fabrication de fausse monnaie et de faux documents ; toutes les questions liées aux étrangers résidant sur le territoire de la Russie, et bien d’autres choses encore. Après cette énumération, le paragraphe 8 de l’oukaze résume : « Information et rapport sur tous les événements, sans exception. »

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