Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
En quête de fortune et de gloire,
Sans crainte je vois l’avenir :
Ils furent, les beaux commencements de Pierre,
Par la révolte et le châtiment assombris.
Alexandre POUCHKINE.
On a tout dit et tout écrit sur l’amitié liant Pouchkine aux Décembristes, amitié personnelle dans nombre de cas, mais aussi sympathie pour leurs idées. Le fait est indéniable, comme l’est cette affirmation du poète, l’année de l’exécution de ses amis, selon laquelle il regarde l’avenir « sans crainte ». Et de rappeler que Pierre le Grand commença à régner en châtiant des rebelles. En 1931, effroyable année de la famine paysanne organisée par le gouvernement soviétique, Boris Pasternak fera écho au poème de Pouchkine cité ci-dessus : « Il y a bien longtemps, un siècle et quelque chose/ Pourtant la tentation demeure/ En quête de fortune et de gloire/ Sans crainte de regarder les choses1. »
Boris Pasternak a raison de qualifier de « tentation » le désir de « regarder sans crainte les choses ». Chaque règne russe s’ouvre sur l’espoir et s’achève par une amère déception. Pouchkine écrit ses vers en 1826, mais ne les fait imprimer qu’en 1828. À cette date-là, il croit encore. En 1836, Vladimir Petcherine, professeur à l’université de Moscou, érudit et poète, envoyé en mission à l’étranger, décide de ne pas rentrer au pays : « J’ai fui la Russie, comme on fuit une ville pestiférée », écrira-t-il par la suite pour expliquer son acte2. Pouchkine cite Pierre le Grand en exemple à Nicolas Ier. Voyageant en Russie en 1839, le marquis de Custine est catégorique : « Pierre le Grand n’est pas mort ! (…) Nicolas est le seul souverain russe qu’ait eu la Russie depuis le fondateur de sa capitale3. »
Les débats sur le caractère de Pierre le Grand, la nature de son action, sa place dans l’histoire russe étaient vifs au temps du premier empereur et se poursuivent à ce jour. L’action de Nicolas Ier, elle, de même que sa personnalité, ne soulève aucune polémique : le jugement des contemporains et des historiens est à cet égard négatif. Le mouvement, encore embryonnaire, des révolutionnaires ennemis de l’autocratie, Alexandre Herzen en tête, condamne sans pitié la figure de l’empereur et tout ce qu’il accomplit. En 1855, le ministre P. Valouïev, l’un des administrateurs les plus intelligents qu’ait connus la Russie, tire le bilan de trente ans de règne : « En haut l’éclat, en bas la pourriture4. » Au même moment, Fiodor Tiouttchev, poète et écrivain politique, monarchiste convaincu, condamne sévèrement Nicolas Ier : « Tu ne servais pas Dieu ni la Russie/ Mais ta vanité seule. Le moindre de tes actes/ Était mensonge, tout en toi n’était que chimère vide/ Tu ne fus pas un tsar mais un histrion5. »
L’hostilité des adversaires de la monarchie est compréhensible : trente ans durant, Nicolas Ier combat la révolution en Europe. L’hostilité des monarchistes déçus se manifeste, elle, à la veille du décès de l’empereur. Valouïev et Tiouttchev jugent Nicolas en 1855, alors que la guerre de Crimée révèle soudain – dans le heurt avec l’Occident – la stupéfiante arriération de la Russie. Les admirateurs les plus inconditionnels de l’empereur rejettent sur lui la faute de l’ignominieux échec subi au cours du conflit. Dans une lettre au tsar, l’historien Mikhaïl Pogodine le prie d’entendre l’« amère vérité », de détourner l’oreille de la « flatterie impie ». Mikhaïl Pogodine supplie l’empereur : « Libère de ces inutiles restrictions la presse qui n’est pas même autorisée à employer l’expression “bien commun”… Ordonne d’ouvrir toutes grandes les portes des universités, des collèges et de tous les établissements d’enseignement… » L’historien explique que ces mesures sont indispensables d’un point de vue strictement pratique : « Donne-nous les moyens d’apprendre à fondre les mêmes canons, carabines et balles que ceux avec lesquels l’ennemi frappe aujourd’hui nos chers enfants… Nous avons du retard dans tous les savoirs : militaire, physique, mécanique, chimique, financier. Et bénéficions-nous, aujourd’hui, des mêmes directives qu’eux6 ? »
Le choc causé par la défaite est d’autant plus fort que la puissance de la Russie, sa position dominante en Europe font figure d’axiome. Mais le mécontentement des partisans de la monarchie à l’égard de Nicolas a un autre fondement. L’historien Alexandre Presniakov intitule l’ouvrage qu’il consacre à l’empereur : Apogée de l’autocratie, fixant ainsi très précisément la place de son héros dans l’histoire de Russie. Le système autocratique a un besoin lancinant d’autocrate. À la veille de la révolution de 1917, le monarchiste V. Choulguine prédira la chute de la dynastie, qualifiant la Russie d’« autocratie sans autocrate ». Nicolas Ier est un autocrate idéal, un modèle de tsar russe : impérieux, fort, sûr de lui-même et de sa mission à la tête de la Russie. Il se tient pour un « Maître modèle » du pays et de ses sujets. Et tous le voient ainsi. A. Tiouttcheva, dame de la Cour qui a observé attentivement la vie sous Alexandre Ier et Nicolas Ier, écrit à propos de ce dernier : « Nul ne fut mieux que lui fait pour le rôle d’autocrate. Il avait pour cela et l’apparence et les indispensables qualités morales… Jamais cet homme n’éprouva l’ombre d’un doute concernant son pouvoir et sa légitimité… Son pouvoir absolu de droit divin fut pour lui un dogme et un objet de vénération, et il concilia en lui-même, avec une profonde conviction, le rôle d’idole et de grand-prêtre de cette religion7… »
L’échec du règne, qui apparaît subitement aux contemporains de la guerre de Crimée, détruit la foi dans le monarque absolu. La seule consolation est un désir unanime d’en rejeter toute la responsabilité sur l’empereur. En prose cette fois, Fiodor Tiouttchev note dans une lettre à sa femme : « Pour créer une situation à ce point sans issue, il fallait la stupidité monstrueuse de cet homme funeste. » Offensé au plus profond de ses espoirs monarchiques, le poète se montre injuste. Nicolas Ier n’est pas « monstrueusement stupide ». Nettement moins instruit qu’Alexandre Ier, éduqué par le grossier comte Lamsdorf qui rosse fréquemment le grand-duc, le futur empereur est doué d’une vive intelligence naturelle, il se passionne pour les mathématiques, puis pour l’artillerie, sert dans le génie et dit de lui-même : « Nous sommes ingénieur. » Il est en outre fin connaisseur de toutes les marches militaires et des détails du service. Il joue enfin magnifiquement du tambour.
La réputation de Nicolas Ier, surnommé « Nicolas la Trique » est si déplorable – auprès des historiens libéraux du XIXe et, plus encore, des historiens soviétiques du XXe – qu’elle finit par sembler outrageusement négative. Des tentatives sont faites pour « réhabiliter » complètement Nicolas, le présenter comme le premier champion de la lutte contre cette révolution qui, en 1917, détruira la Russie.
Spécialiste de cette époque et ne cherchant ni à réhabiliter le monarque ni, comme les autres, à le condamner, l’historien américain Marc Raeff relève les paradoxes de son règne : notamment, l’oppression de la censure et la répression contre les écrivains mais, en même temps, le surprenant essor de la culture et de la littérature russes, son véritable « Âge d’Or ». Jamais plus la Russie ne connaîtra, en un laps de temps aussi bref, une telle quantité de génies littéraires. D’un autre côté, le tsar fait la critique de l’œuvre de Pouchkine, il envoie Lermontov dans le Caucase, à la mort, expédie Herzen en exil, contraint Dostoïevski à monter sur l’échafaud pour, au dernier instant, le gracier. La première police politique moderne, dont le nom – la « Troisième Section » – restera à jamais dans la langue russe comme l’expression même de « l’œil toujours vigilant » des autorités qui voient tout, savent tout et châtient pour le moindre crime, est créée sous son règne. « Et vous, uniformes d’azur, et toi peuple qui leur est docile », écrira Mikhaïl Lermontov en partant pour le front du Caucase. Nicolas Ier réduit le nombre des étudiants dans les universités, ordonne la fermeture des facultés de philosophie. Il serait aisé de prolonger la liste de ses « actes réactionnaires ». Les grands écrivains russes, les contemporains dans leurs Mémoires s’efforcent de brosser, à l’intention des générations futures, un effroyable portrait du tsar despotique et de l’État qu’il dirige, maintenu dans une terreur constante.