À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2221056523
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]». Краткое содержание книги:
Le Peuple survivait à l’abri de son cocon souterrain, génération après génération. Et voilà que le Printemps, annoncé par la Tradition, était revenu. Le Peuple devait sortir et aller recueillir son héritage dans la glorieuse cité de Vengiboneeza. Mais était-il encore humain ?
Il lui arrivait, pendant les interminables journées de marche, quand elle se sentait tant soit peu vaciller, quand la fatigue, la réverbération du soleil et le vent froid et sec faisaient naître le doute et la crainte, d’invoquer Thaggoran et de lui demander son soutien.
— Qu’en penses-tu, l’ancien ? lui demandait-elle. Faut-il revenir sur nos pas ? Est-il préférable de chercher une montagne pour nous y creuser un nouveau cocon ?
Et Thaggoran souriait. Il se penchait vers elle, ses yeux chassieux et rougis scrutant les siens, et il lui disait :
— Tu dis des bêtises, femme.
— Vraiment ? Je dis des bêtises ?
— Tu es née pour nous faire sortir du cocon. C’est ce que les dieux attendent de toi.
— Les dieux ! Qui peut comprendre les dieux ?
— Justement, poursuivait le vieux Thaggoran. Ce n’est pas notre rôle d’essayer de comprendre les dieux. Nous ne sommes ici que pour faire leur volonté, Koshmar. Qu’as-tu d’autre à dire ?
— Nous allons continuer, l’ancien, répondait-elle. Jamais tu ne pourras me convaincre de faire demi-tour.
— Jamais je n’essaierai, disait-il.
Puis son image devenait floue et transparente et elle s’évanouissait.
Les yeux toujours tournés vers l’occident, Koshmar essayait de lire les présages dans le ciel d’un bleu très cru. Elle vit au nord une rangée de petits nuages blancs, très hauts et très éloignés les uns des autres. Parfait. C’étaient les nuages gris, bas et lourds, qui apportaient la neige. Ceux-là étaient inoffensifs. Au sud des tourbillons de poussière brouillaient l’horizon. Cela pouvait signifier n’importe quoi. Des vents violents faisant poudroyer le sol aride, ou une troupe d’animaux dont les sabots faisaient voler la poussière, ou bien encore une armée ennemie en marche. Ce pouvait être n’importe quoi.
— Koshmar ?
Elle pivota sur elle-même. Harruel était arrivé au sommet de la butte sans qu’elle l’ait entendu approcher. Massif, les membres musculeux, large d’épaules, il la dominait de sa haute stature et son ombre immense se déployait sur le sol comme un grand manteau noir. Sa fourrure était d’un beau rouge brique tirant sur l’orange et les touffes de poils s’épanouissant sur ses joues et son menton formaient une épaisse barbe rousse dissimulant ses traits et au milieu de laquelle brillaient farouchement deux yeux froids d’un bleu très sombre.
Koshmar était furieuse qu’il soit monté la retrouver sans faire de bruit et qu’il se tienne maintenant si près d’elle. Cela traduisait assurément un certain manque de respect.
— Qu’y a-t-il, Harruel ? demanda-t-elle d’un ton peu amène.
— Dans combien de temps allons-nous lever le camp, Koshmar ?
— Je n’ai pas encore pris de décision, répondit-elle en haussant les épaules. Pourquoi me demandes-tu cela ?
— On m’a posé la question. Nos compagnons n’aiment pas cet endroit. Ils le trouvent trop sec, trop mort. Ils veulent en partir et reprendre la route.
— S’ils ont des questions à poser, Harruel, c’est à moi qu’ils doivent s’adresser.
— Nous ne te trouvions nulle part. Nous avons supposé que tu étais partie avec Torlyri. C’est à moi qu’ils ont posé la question et je n’ai pas su quoi leur répondre.
Koshmar le regarda au fond des yeux. Il y avait dans la voix d’Harruel des intonations qu’elle n’avait jamais entendues et qu’elle n’aimait pas du tout. Le ton de sa voix semblait laisser percer une critique ou un reproche. C’était un ton très sec, presque de défi.
— As-tu un problème, Harruel ?
— Un problème ? Quel genre de problème ? Je te l’ai dit, ils m’ont demandé quand nous allions partir d’ici.
— C’est à moi qu’ils auraient dû le demander.
— Mais puisqu’on ne te trouvait pas…
— Mieux encore, poursuivit Koshmar sans tenir compte de ce que disait Harruel, ils n’auraient dû le demander à personne. Ils auraient dû attendre qu’on leur dise ce qu’il fallait faire.
— Mais ils me l’ont demandé. Et je n’avais rien à leur répondre.
— Assurément, dit Koshmar, tu n’avais rien à leur répondre. Tout ce que tu avais à dire, c’est : « Nous partirons quand Koshmar nous dira de partir. » C’est une décision qui m’appartient. Mais peut-être préférerais-tu la prendre à ma place, Harruel ?
— Comment pourrais-je faire cela ? demanda-t-il, l’air interdit. C’est toi le chef, Koshmar !
— En effet. Et tu ferais bien de ne pas l’oublier.
— Je ne comprends pas où tu veux en venir…
— Laisse-moi, dit-elle. Va-t’en, Harruel. Va-t’en !
Dans les yeux du guerrier passa un éclair de rage où entrait de la perplexité et peut-être aussi de la peur. Pour la peur, Koshmar n’était pas tout à fait sûre. Elle avait toujours cru qu’il lui était facile de lire dans les yeux d’Harruel, mais pas cette fois. Il demeura immobile pendant quelques instants, le regard noir, ouvrant et refermant les lèvres comme s’il rejetait l’une après l’autre diverses répliques acerbes. Puis, avec un geste de respect arraché de mauvaise grâce, il se retourna et s’éloigna pesamment. Koshmar le suivit du regard en secouant la tête, jusqu’à ce qu’il ait disparu.
« Comme c’est étrange, songea-t-elle. Oui, vraiment très étrange. »
Les tensions de leur nouvelle vie, dans ce lieu où les murs n’existaient pas, semblaient avoir des répercussions chez tous les membres de la tribu. Les changements étaient manifestes dans leur regard, sur leur visage et dans leur maintien. Les épreuves semblaient réussir à certains. Elle avait ainsi remarqué que Konya, qui avait toujours été réservé et secret, se mettait maintenant à rire et à chanter au milieu de ses compagnons pendant la marche. Le petit Haniman aussi, toujours si mou et indolent, qui, la veille, était passé devant elle en courant et qu’elle avait failli ne pas reconnaître tellement il était devenu vigoureux. Mais il y en avait certains, comme Minbain ou le jeune Hignom, qui s’étiolaient au fil des jours et avançaient d’un pas lourd, les épaules tombantes, laissant leur organe sensoriel traîner dans la poussière.
Et c’était maintenant Harruel qui exigeait en plastronnant qu’elle lui communique l’emploi du temps de la journée et donnait l’impression de vouloir prendre sa place. Malgré sa taille et sa vigueur, jamais il n’avait laissé percer son ambition devant Koshmar. A sa manière bourrue, il s’était toujours montré courtois, docile et digne de confiance. Mais sur ces terres où les murs n’existaient pas, son âme semblait gagnée par la dureté et la noirceur et, depuis quelque temps, il paraissait avoir toutes les peines du monde à dissimuler son désir de prendre le commandement de la tribu.
Mais jamais il ne réussirait. Le chef était toujours une femme ; jamais il n’en était allé autrement depuis la formation de la tribu et jamais cela ne changerait. Un homme comme Harruel était certes plus grand et plus fort qu’une femme pouvait espérer l’être, mais la tribu ne choisirait probablement jamais un homme comme chef, quelle que fût sa force. Les hommes manquaient de finesse et n’avaient pas une bonne vue d’ensemble des choses ; les hommes, tout au moins les plus vigoureux d’entre eux, étaient trop brutaux, trop impatients, trop impétueux. Ils s’emportaient trop facilement, Yissou seul savait pourquoi, et cela les empêchait de juger sainement des choses. Koshmar se souvenait des paroles de Thekmur qui lui avait dit que leur emportement provenait de ce qu’ils avaient entre les jambes et leur montait à la tête, les rendant inaptes à gouverner. Cela se passait dans les dernières semaines de la vie de Thekmur, peu après qu’elle eut officiellement désigné Koshmar pour lui succéder. Et Thekmur tenait certainement cela de bonne source, car elle avait souvent connu l’homme comme le font les femmes, ce que Koshmar, elle, avait toujours refusé.