À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1989
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2221056523
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]». Краткое содержание книги:
Le Peuple survivait à l’abri de son cocon souterrain, génération après génération. Et voilà que le Printemps, annoncé par la Tradition, était revenu. Le Peuple devait sortir et aller recueillir son héritage dans la glorieuse cité de Vengiboneeza. Mais était-il encore humain ?
Sur la droite des marcheurs, à une assez faible distance, se trouvait une rangée de collines arrondies bleu-gris et totalement dénudées. Sur la gauche la plaine s’étendait à perte de vue L’air piquant était chargé d’une saveur âcre et pourtant il faisait sensiblement plus chaud que les jours précédents. Cela faisait maintenant près de trois semaines que la tribu était en marche.
Dans le silence de l’après-midi s’éleva une sorte d’étrange grondement, un bruit sourd et lointain, tel que le Peuple n’en avait jamais entendu.
Staip se tourna vers Lakkamai qui marchait à ses côtés.
— Ce sont les collines qui nous parlent ?
Lakkamai haussa les épaules sans répondre.
— Écoute, poursuivit Staip. Elles nous disent : Repartez, repartez, repartez !
— Comment peux-tu dire cela ? demanda rudement Lakkamai. Ce n’est qu’un bruit.
Harruel qui, lui aussi, avait entendu, s’arrêta et se tourna en mettant sa main en visière pour se protéger du soleil. Au bout de quelques instants, il se pencha dans le vent, puis il secoua la tête en riant.
— Des bouches, déclara-t-il en tendant la main dans la direction des collines.
Il avait une vue extraordinairement perçante. Les autres guerriers scrutèrent également les lointains, mais ils ne virent rien d’autre que les collines.
— Comment cela, des bouches ? demanda Staip.
— Devant les collines, dit Harruel. Ce sont de gros animaux très curieux, immobiles, qui font ces aboiements. On dirait des bouches. Tu ne les vois donc pas ?
Koshmar aussi les avait vus.
— Qu’est-ce que c’est ? dit-elle en revenant à la hauteur d’Harruel. Crois-tu qu’ils soient dangereux ?
— Ils ne bougent pas, répondit Harruel. Tant qu’ils resteront là-bas, ils ne pourront pas nous faire de mal. Mais je vais aller regarder de plus près. Staip ! Salaman ! Venez avec moi !
— Je peux vous accompagner ? demanda Hresh.
— Toi ? dit Harruel en étouffant un petit rire. Viens donc ! Nous allons te jeter dans une de ces bouches et nous verrons bien ce qui t’arrive !
— Non, dit Hresh. Mais je peux y aller quand même ?
— Si tu veux venir, reste à l’abri du danger.
Les trois guerriers s’éloignèrent en direction des collines, suivis par Hresh qui avait du mal à ne pas se laisser distancer. De près, les grondements étaient insupportablement forts et ils faisaient longuement vibrer le sol. A l’évidence, Harruel ne s’était pas trompé sur leur origine. Au pied de la rangée de collines se trouvaient une douzaine d’énormes créatures arrondies, d’un bleu très sombre, alignées à intervalles réguliers et assez éloignées les unes des autres. Elles semblaient n’avoir ni membres ni corps et n’être que des têtes géantes et immobiles, au regard fixe et terne. Elles ouvraient à une cadence régulière leur immense bouche caverneuse pour émettre un grondement prolongé.
Des quatre coins de la plaine, de petits animaux convergaient vers elles, comme magnétisées par ce cri sourd et discordant. Ils avançaient résolument en rampant, en sautillant, en ondulant ou en bondissant vers les têtes géantes, passaient sans hésiter pardessus le bord grenat de leur mâchoire inférieure et se jetaient dans la gueule noire.
— Restez où vous êtes ! ordonna sèchement Harruel. Si nous nous approchons trop, nous risquons d’être avalés nous aussi.
— Je ne sens pas de force qui m’attire, dit Staip.
— Moi non plus, dit Salaman. Peut-être un léger chatouillement, mais… Hresh ! Hresh, reviens !
Le gamin qui s’était avancé avait petit à petit dépassé les guerriers et il se dirigeait maintenant vers les têtes d’une démarche étrangement saccadée, les épaules agitées de mouvements convulsifs, les genoux levés très haut à chaque pas. Son organe sensoriel était enroulé autour de son corps comme une longue écharpe.
— Hresh ! hurla Harruel.
Mais l’enfant, qui semblait se mouvoir comme dans un rêve, n’était plus qu’à une cinquantaine de pas de la plus proche des têtes. La cadence des grondements s’accéléra. Le sol se mit à trembler violemment. Harruel s’élança et saisit le garçon par la taille en le soulevant du sol. Hresh le regarda sans le voir.
— Un de ces jours, la curiosité te tuera ! lança Harruel d’un ton furieux.
— Quoi ? Que se passe-t-il ?
— Tu vois bien qu’il est en transe, dit Staip. C’est ce bruit… Il allait être aspiré…
— Maintenant je le sens, dit Salaman. Comme un bruit de tambour qui nous attire. Boum ! boum ! boum !
Harruel se retourna avec un mélange de fascination et d’horreur. Salaman avait raison : le bruit avait un pouvoir quasi magnétique et il attirait tous les animaux de la plaine qui se laissaient dévorer sans résistance. Harruel se pencha brusquement et ramassa une pierre grosse comme la main qu’il lança avec rage vers la bouche béante. Mais elle retomba à cinq ou dix pas de la cible.
— Venez, ordonna-t-il d’une voix rauque. Il faut s’éloigner de ces horreurs avant qu’il soit trop tard.
Ils repartirent en courant vers le gros de la tribu. Harruel portait Hresh, de crainte qu’il ne se laisse hypnotiser une seconde fois au péril de sa vie. Derrière eux le bruit des têtes géantes se fit plus fort et plus insistant, puis il s’affaiblit à mesure qu’ils s’en éloignaient.
Quand ils rejoignirent la tribu, la panique et la confusion la plus totale régnaient. Les oiseaux de sang avaient lancé une nouvelle attaque. Une nuée de féroces animaux aux yeux blancs avait surgi de l’orient et ils tournoyaient au-dessus de la tribu en poussant des cris aigres et fondaient sur leurs cibles, le bec tranchant comme un rasoir pointé vers l’avant. Delim se débattait pour en repousser un qui lui enveloppait toute la tête dans ses ailes gigantesques et Thhrouk luttait contre deux à la fois. Lakkamai se précipita à l’aide de Delim, tira l’oiseau de sang en arrière et le transperça de son arme. Delim se laissa tomber par terre en portant les deux mains à son œil ruisselant de sang. Harruel donnait de grands coups de lance et embrochait les assaillants l’un après l’autre. Koshmar hurlait des encouragements. Au milieu des cris véhéments et stridents des oiseaux de sang, le grondement sourd des bouches se faisait encore entendre au loin.
La bataille dura une dizaine de minutes, puis les oiseaux disparurent aussi brusquement qu’ils étaient arrivés. Six membres de la tribu étaient blessés, mais Delim était la plus gravement touchée. Torlyri, qui la pansait, vit tout de suite qu’elle avait perdu l’usage de son œil. Harruel avait deux profondes entailles dans le bras qui tenait sa lance. Konya aussi était légèrement blessé et tout le monde était las et démoralisé.
Et la nuit commençait à tomber. Les derniers feux du soleil agonisant inondaient la plaine d’une lumière pourpre.
— Bon, dit Koshmar. Il est trop tard pour continuer. Nous allons établir le campement ici.
— Pas ici, Koshmar, dit Harruel en secouant vivement la tête.
Il ne faut pas rester si près de ces bouches géantes. Les sons qu’elles produisent sont dangereux et si nous restons ici, certains d’entre nous partiront vers elles en pleine nuit, comme des somnambules, et se feront avaler tout vifs.
— Tu parles sérieusement ?
— Nous avons failli perdre Hresh, dit Harruel. Il marchait droit sur une de ces créatures.
— Yissou !
Koshmar contempla d’un regard inquiet les énormes têtes encore visibles à l’horizon.